Accueil > Les rubriques > Appareil > Société > FLTUTE s02
FLTUTE s02
Filer Les Tangentes Un Tour Européen
,
Pendant que le monde regarde avec envie et plaisir la capitale que j’ai quittée il y a quelques semaines, je visite le monde.
Je suis parti nulle part, moi aussi, sans savoir où je vais, sur une ligne, sur un fil à tisser. L’espace pour le faire est ténu. On a peur d’y aller. Pourtant, il est là, bien solide. Le sauvage est certainement plus solide que l’artificiel programmé pour une obsolescence rapide. Le sauvage pousse partout s’il a le temps de trouver un chemin, une tangente. Il faut aller vite et lentement.
Pour beaucoup, je suis le lièvre qui roule vite et qui fait des détours inutiles. Il s’avère toujours porteur de rencontres fortes et émouvantes, folles, que j’aimerais infinies. Mais je dois filer. Je les regarde, je les garde, je les emporte, je les code en pixels, je les écris, je les prendrai, je les troubade, je les vagabonde.
C’est le vent qui fait les vagues. Quelle que soit ma vitesse, je fais du vent, comme un papillon. D’autres en font aussi. Parfois, il pousse, parfois, il faut lutter un peu plus fort. Parfois, il mouille, parfois, il trempe, parfois, il sèche. L’idée vient quand la vague abonde, le courage aussi.
Toute l’année, je tape le pavé de Paris, plutôt celui du huitième et du second. On me dit bonjour et on me souhaite bon courage. Je prends le premier à manger tout de suite, le second emballé pour plus tard, pour maintenant. Ils ne savent pas et ne s’en intéressent évidemment pas, ces clients, de ce que je vais en faire, de ce courage transmis, échangé contre la délivrance de produits.
Bernard non plus qui me sous-traite sans avoir la moindre idée que lui-même, maître du monde artistique, maître du monde, finance la recherche, l’entraînement, le travail en son sein d’un projet naturiste et sauvage comme une ortie. Ça pique un peu, moi aussi au début, parfois. Attaqué par des tiques dans le camping du Perroquet, je l’ai abandonné. J’aime mieux dormir seul en lisière de forêt. Dans un pré, c’est moins dangereux.
Je suis aussi la tortue. Je prends le temps tous les jours d’écrire six pages de diary dans mon cahier à lignes, d’appeler mon inouïe, d’appeler mes kidzzz en vacances ou pas, estivales, de faire des pauses et des détours pour photographier une fleur, une piste, un champ, une industrie et moi au milieu. De prendre 15 jours pour faire Paris-Nuremberg, alors que ça prend 1h30 en avion, 6h30 en train, 7h30 en automobile. En étant plus direct, je n’aurais peut-être mis que 8 jours. Ce qui compte, ce n’est évidemment pas la destination, c’est le trajet, le voyage.
Et bien sûr, la route. Tu veux savoir ? Je croise beaucoup de morts et de silence. Je me confronte parfois à la masse vivante d’assassins inconscients. C’est Babel, on y parle toutes les langues, personne ne se comprend, sauf sur les chiffres. 3 € le café, 200 le billet d’avion, 500 € la chambre d’hôtel, 40 000 la panoplie pour la semaine au bord de la piscine.
Sauf quand je débarque nulle part, on m’invite pour un café, à manger, à dîner, à dormir. Je repars, rempli d’énergie et de « prends soin de toi ». Je reprends ma migration, loin du flambeau, de l’exclusive, de la compétition et du nettoyage. On veut du propre, du confort, de l’aseptique. La maison historique de Dürer, c’est un décor ciré, briqué, climatisé, repeint. On dirait un mannequin qui le vaut bien. Elles n’ont rien libéré, ces meufs. Elles sont le bon produit, la bonne caution.
Bien sûr que Paris est la plus belle ville populaire et écolo du monde.
En dehors du bunker, tout est mort.
Le plateau est au Trocadéro. Pas derrière le cafard, Sam Lowrie, dans la forêt de Sherwood ou à Sainte-Soline.
Je roule. Je file la tangente. Poser des graines. Voir si ça pousse. Et je ne suis pas seul.
L’histoire est un récit. Il faut l’inventer.
Il y a un Aimé qui écrivait, jeune, un peu avant la guerre, quelque chose comme « Accommodez-vous de moi, je ne m’accommoderai jamais de vous. »
Dehors, les insectes, les oiseaux, les mammifères sont morts.
Dehors, le vivant est mort. Il est plastifié.
Le marché, le pouvoir et la politique l’ont bouffé.
Chargés dans des entrepôts sans délivrance possible.
Allez, il reste des tangentes à visiter.
Fürth - 21 juillet 2024





