mercredi 25 novembre 2015

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Du golfe de Fos (et autour)

A propos du travail de Fabrice Ney de 1978 à 2014

, Christophe Galatry et Fabrice Ney

Le projet “Sauf…(territoires)” (voir l’article : Gépaysement) s’inscrit dans cette volonté de ne pas définir la notion de paysage à priori et, ainsi, de permettre une diversité d’approches visuelles (Karine Maussière, Sabine Massenet, Christophe Galatry), y compris d’apporter une vision pictorialiste (avec Martial Verdier, et aussi cette année avec le projet de Valérie Horwitz, Yannick Vigouroux au sténopé en résidence à La Chambre claire).

Anti-paysage [1]

Ces territoires, que nous traversons depuis 2009, alors que viennent les questions de la pérennité pour certaines de leurs industries (notamment liées au raffinage du pétrole), ces territoires donc ont déjà été balisés, dans les années 70, par des regardeurs qui se posaient eux aussi la question de leurs représentations photographiques et d’une restitution spatiale de celles-ci. Comment appréhender les différentes formes constituant un horizon façonné par l’humain depuis un quart de siècle ?

Fabrice Ney, photographe installé à Marseille, est un de ceux-là, brillant et discret, qui nous donne à réfléchir sur la vision que nous portons sur des territoires, notamment ceux du golfe de Fos. Travail qu’il mène depuis une trentaine d’années et sur d’autres lieux à l’est du département jusqu’à la Seyne-sur-Mer.
Avec une œuvre qui apporte une pierre à un édifice visuel que serait la constitution d’une mémoire de ces territoires des Bouches du Rhône de Arles à Toulon et des bouleversements vécus de la deuxième moitié du XXe siècle à aujourd’hui.

Contrairement à la première impression, les photographies de Fabrice Ney s’inscrivent à l’opposé de l’approche de la DATAR [2] (sur pied, posé). Ici, nous feuilletons le carnet de notes méthodiques d’un regard se déplaçant dans un environnement en mutation. Remarquable traceur en résonance avec l’approche de Sauf…(territoires), sur cette zone temporelle (1969-76) aux abords de l’énorme chantier industriel de Fos.

C’est une démarche dans un esprit de sociologue, formation initiale de l’auteur, une posture esthétique d’un dispositif et d’un corpus pensés d’emblée sous la forme de séries et de séquences. Images fragmentées disposées en accolage plus ou moins linéaire qu’on retrouve dans un certain nombre d’autres travaux des années 90 (par exemple Lewis Baltz).

‘Fos-sur-Mer un site en construction’ 1977-79

Posture assez radicale (surtout chez un sociologue), il exclut dès les débuts de son travail photographique toute représentation humaine du champ qu’il explore, estimant que ce qui lui est donné à voir, face à lui, tous les signes d’une présence humaine, routes, panneaux signalétiques, façades, font récit et nous racontent ce que nous sommes au quotidien. Seules restent dans l’image la mise en place de l’espace et la représentation des objets qui le composent. On est alors dans ces années 70 et 80 durant lesquelles la photographie témoigne presqu’entièrement par la représentation en noir & blanc de l’humain et à travers lui d’une description du social. Ici aucun corps, sinon de très loin.

Ces séries définissent un canevas qui cerne l’objet représenté frontalement, sans échappatoire, sans « hors-champ », mais pas sans histoire. Elles positionnent un récit en cours d’élaboration, comme avec ce « lotissement en construction » où le pas fini répond au encore en construction. Jeux visuels autour des tensions du quotidien, mais aussi récit qui replace la marge dans une centralité : la conquête de Fos, à l’heure de l’aménagement industriel et portuaire, dessiné en haut lieu à Paris, saisie à la hauteur du cabanon, porteur de mille « accroches ».

‘Tentative d’effleurements du territoire’

Dans les dernières séries constituées dont Tentative d’effleurements toujours sur Fos (2013-2014) cette fois-ci avec l’utilisation de la couleur, on voit la distance parcourue dans le temps à travers ses fragments de monticules et talus où la nature reprend ses droits. Une forme de construction spatiale au jeu de la fausse symétrie. L’état d’un buisson, d’un talus révèle indirectement l’espace qu’ils tentent de masquer. Ici pas d’intention de contraindre le signe dans un rapport plan au centre, un hors-champ se met en place non pas autour des images mais dans la profondeur de celles-ci qui donnent à voir des éléments d’aménagements (câbles, signaux, bout de citernes…etc).

Cette vision par fragments se conjugue avec un sens du dépouillement de la représentation afin de mieux en décrypter un état des choses et des lieux, presque 40 ans après l’arrivée de l’industrie sur Fos ; mais là encore sur les marges, autour de.

« C’est un cheminement d’équilibriste qui consiste à observer la qualité des lieux en cherchant des réponses à celle de nos existences. » Fabrice Ney

Notes

[1Denis Moreau, marcheur et arpenteur, sur le projet Sauf...(territoires)

[2Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire

Début du travail en 1976 à Fos-sur-Mer sur le bord de mer le long de la N568. En noir et blanc.
- Approche en solitaire de 1978 à 1988
- Avec le collectif SITe (Sud Image Territoire) à partir de 1988 jusqu’en 1998
(L’association « Sud, Image, Territoire » - SITe - a été créée en 1989 à Marseille par les photographes André Forestier et Fabrice Ney, rejoints ensuite de manière pérenne par François Landriot et plus tard André Mérian et la plasticienne Marie-Françoise de Gantès. Cette association a proposé dans les années 90 des approches innovantes et ouvertes de la représentation des lieux et du territoire. Plusieurs photographes ainsi que des artistes d’autres horizons ont participé à ces travaux. On peut citer les photographes Suzanne Hetzel, Franck Pourcel, Pascal Bonneau, Mylène Malberti, Philippe Piron, Gerhard Winkler… ainsi que le compositeur Jan Pascal Alagna, les sculpteurs Pierre Albert et Pascal Simonnet... Ils ont également associé des chercheurs tel que Thierry Tatoni (écologue).)