vendredi 1er juin 2018

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Debord / Décept — V/V

Images, textes et dispositif de la conscience historique dans l’œuvre de Guy Debord

, Jean-Louis Poitevin

Dans cette dernière partie de Debord / Decept, c’est à comprendre ce qu’il en est de l’effacement de la conscience historique que le texte s’attache en montrant par exemple comment "prisonniers du jeu médiatique, les mots sont appelés à prendre des significations si différentes et dans un temps si court qu’aucune ne joue plus le rôle de référence, ce n’est pas tant leur sens qui se perd que la possibilité de déterminer ce qui a ou fait sens, ce qui est important ou non, ce qui est décisif ou pas."

Cinquième partie : Mensonge absolu et décept

1. Les travaux et les jours

C’est bien avant l’Athènes de Périclès, dans cette Grèce qui voit revenir et s’imposer l’écriture, que des textes ont recueilli la parole chantée des aèdes et assuré ainsi une postérité à ce feu brûlant, à cette « voix » qui vibrait dans des hexamètres dactyliques.

Les textes d’Homère bien sûr, mais aussi ceux d’Hésiode, sont ainsi devenus les témoins majeurs de ce moment étrange où l’on voit la rigueur divine, l’implacable destin de chacun dont Zeus est le maître, commencer à être mise en question par l’intelligence humaine.

La conscience va lentement émerger de ce continent plongé dans les vagues d’un temps chaotique qu’aucun ordre n’étaye, aucune logique encore. Peu sûre d’elle, oscillant entre des aveux d’impuissance, du respect pour le dieu et les sursauts d’un corps qui proteste parce qu’il commence de comprendre ce qu’il perçoit, la conscience se manifeste comme la capacité de nommer ce qui agite l’esprit qui habite ce corps.

« L’œil de Zeus qui voit tout, qui saisit tout,
se pose aussi sur vous, quand bon lui semble, —
on ne peut lui cacher ce que vaut la justice
que renferment les murs d’une cité.
Oui, que je cesse aujourd’hui d’être juste,
et mon fils avec moi, si le coupable
doit avoir gain de cause auprès de la justice,
car ce serait dès lors un mal que d’être juste...
Mais non, je ne puis croire
que telle soit la volonté de Zeus. »

La raison commence à envahir l’esprit lorsque l’accord entre les paroles du Dieu et l’ordre des choses perçues et des actes accomplis ne correspondent plus. De plus, une certaine durée prend la place du moment d’oubli qui précédait l’action. L’esprit en fait ressortir la possibilité d’un lien entre un fait et un autre. Il lui apparaît possible de lui-même « pré-voir » ce lien avant qu’il ne se manifeste dans la réalité. Avant, cela, c’était l’apanage des dieux. Un temps nouveau s’est ouvert où leur puissance lentement se défait comme la possibilité de croire en eux. Trop de preuves s’accumulent de l’incohérence de nombre de leurs jugements. Prévoir, prédire, cela servait surtout à rassurer. Ce qu’ils disent ne rassure plus guère, ce qu’ils ratent inquiète. La raison, elle permet d’anticiper l’enchaînement des événements qui s’annoncent.

L’accepter, le refuser et alors tenter de fuir, d’échapper au destin, voilà les possibilités de l’homme dans le monde d’avant, le monde gouverné par les dieux. Entrevoir que le temps est ouvert, libre, disponible à l’élaboration de conjectures, que l’acte est ce qui va déterminer la suite des événements et non plus accomplir l’oracle divin, voilà les possibilités nouvelles que l’homme s’invente dans le mouvement de la constitution du dispositif de la conscience.

Accompagnant l’acte comme son ombre propitiatoire, la décision et avec elle, écho douloureux des ordalies, les conséquences, une conséquence, la confrontation avec l’autre, sa croyance, ses hésitations, ses acceptations, ses refus. L’inévitable conflit des consciences individuelles bardées de croyances anciennes multipliées et de reflets nouveaux qui hantent la conscience, c’est dans la conscience que les mots désormais tempêtent, tonnent, cognent comme des coups. Déjà se dresse sur la route du temps libre des figures imposées du destin, l’impératif catégorique, ce signal par lequel les consciences semblent se communiquer l’existence de tel ou tel danger. Ainsi, juste avant de clore son poème, Hésiode peut-il écrire :

« Voilà Persès, ce qu’il convient de faire.
Évite aussi d’avoir, parmi les hommes,
une fâcheuse renommée : s’il est facile en vérité
de se faire une mauvaise réputation,
c’est ensuite un fardeau très pénible à porter
et l’on a peine alors à s’en débarrasser.
Non, la réputation ne peut pas tout entière
quand de nombreuses gens l’ont répandue,
car elle est elle-même une divinité. »

Et il est des époques où une réputation peut être encore une « divinité », mais elle se doit d’être mauvaise. C’est seulement ainsi qu’elle vaut plus que toutes les bonnes, fabriquées, elles, à la chaîne.

La lecture de « Cette mauvaise réputation... » est édifiante si l’on s’accorde à voir dans ce livre un recensement des méthodes employées par les esclaves de la société spectaculaire, si heureux d’étaler leur si volontaire servitude, pour faire respecter l’omerta qu’elle impose sur la plupart de ses activités dont les effets néfastes sont pourtant si visibles.

Ces moyens sont connus depuis les temps les plus anciens et sont utilisés contre les individus ou les groupes que veulent neutraliser ou dont ils veulent se défaire, ceux qui occupent le pouvoir à un moment donné.

2. La double signature du tyran

Cette liste éclaire parfaitement le sens de la démarche. La calomnie, la falsification des données, le faux témoignage, le brouillage des sources, le plagiat, telles sont les principales armes dont se sert un pouvoir pour discréditer des paroles et des actes qui le dérangent. La cacophonie médiatique des pseudo-démocraties n’est pas moins totalitaire que la voix unique qui sourd des médias des États ayant un parti unique. En effet, cette cacophonie forme un fond sonore qui ne laisse passer que la voix du tyran. Ainsi se trouve amplifié le fait « qu’un, sans plus, soit le maître, et qu’un seul soit le roi ». Parlant de lui on ne dit rien de ce qu’il réalise, on le justifie et ainsi on le protège.

Il y a dans ce registre du discrédit actif, toujours place pour un doute possible, mais ces méthodes apposent au bas des pages qu’elles écrivent leur indubitable signature. Elles constituent en tant que telles la preuve formelle et réelle de la réalité des actes commis, même si ceux-ci restent le plus souvent cachés.

La signature est double. Elle affecte le langage et la forme du psychisme, ou si l’on préfère le sens des mots et le jugement porté sur la santé mentale des individus visés. En d’autres termes, le mécanisme consiste à modifier à la demande le sens d’un mot et à accuser ceux qui remarquent le phénomène et l’analysent pour ce qu’il est, un mensonge doublé d’une falsification, ou l’inverse, d’être au moins eux-mêmes les véritables menteurs et sinon, tout simplement d’être « fous ».

C’est à la structure même de la conscience et de la pensée que s’attaque la société spectaculaire, aussi bien lorsqu’elle attaque directement en le calomniant telle ou telle personne ou groupe que lorsqu’elle légitime des formes de « raisonnement » ou de présentation des faits qui constituent des renoncements concrets à la vérité et à la logique.

Cette généralisation et cette institutionnalisation d’une instabilité maladivement entretenue quant à la signification des mots sont ce qui fait tendre la société spectaculaire vers une sorte de mensonge que l’on pourrait qualifier d’absolu. Mais dans le même temps, pour ceux qui sont encore capables de voir ce qui arrive, la forme absolue de ce mensonge constitue le plus souvent le dernier refuge de l’être, l’écho en négatif d’une vérité dont la trace devenue imaginaire suffirait pourtant à faire reparaître la forme d’une vie qui s’orientait grâce à la conscience.

La perte de l’accord sur le sens des mots au nom d’une liberté dont la marque absolue serait précisément de les déraciner de leur socle, de leur champ sémantique, entraîne et contresigne la perte des formes de communautés d’actes et de pensées que la langue et la raison rendent possibles. Cela induit une perte de la logique, mais il faudrait dire aussi que la perte de la logique s’incarne dans la dissolution du sens des mots. À ceci près que le sens est moins perdu que brouillé et que la logique n’a pas disparu totalement, elle est, simplement, incertaine par endroits et ces endroits sont, simplement, de plus en plus nombreux.

La fonction de ce brouillage généralisé est simple, il s’agit pour cette société, de pouvoir imputer à l’adversaire les travers qui sont les siens et d’offrir par un jeu de miroirs contrôlé, un effet qui ressemble à celui qu’induit le fonctionnement de la conscience dans sa version simplifiée, dans laquelle elle est réduite à un jeu de reflets d’images partielles du monde. Bien sûr des informations circulent, sont montrées, exhibées même, mais n’étant pas reliées entre elles par un raisonnement, et fonctionnant selon la « logique magique » des images, elles ne pourront en rien participer de ce processus, propre à la conscience historique, qui est celui qui conduit de l’analyse des faits à la décision et à l’action.

3. Paranoïa

L’insistance de Guy Debord à « se » prendre pour exemple ne répond pas à un narcissisme absurdement exagéré, mais bien à une démarche démonstrative et gnoséologique, à une preuve par les faits et non par la théorie. En choisissant des faits qu’il connaît parfaitement puisqu’il les a vécus, il se prémunit de toute forme de démenti et inscrit ses dires dans le champ de la parole oraculaire qui a été la sienne.

L’enjeu est simple, mais immense. Il ne s’agit de rien d’autre que de la réalité de la liberté. La paranoïa qui pour certains les caractérise, lui et sa démarche, n’est qu’un exemple de cet usage déplacé des mots. Elle n’est, le concernant, que la forme nécessaire d’une attention portée au maintien des conditions lui permettant d’analyser le monde.

Qu’il faille pour cela intensifier certains aspects idiosyncrasiques se situe dans la continuité d’une pensée basée sur la reconnaissance des affects dans le processus même de la pensée.

Dans une société totalitaire, aucun acte ne doit être commis contre elle que ceux qu’elle autorise, contrôle ou dont elle a besoin. Tout le reste se produit à côté des écrans dont les images et le son scellent du sceau du secret, l’inquiétante réalité. Mais afin que cette réalité ne puisse être appréhendée pour ce qu’elle est, une mécanique d’oppression entée sur un processus de destruction générale des conditions matérielles de l’existence, cette société détruit aussi les conditions de possibilité de l’accès au sens par un usage réglé de la raison.

Si l’évidence de la dépréciation généralisée de la puissance rectrice du langage se double de la montée en puissance de la fonction prescriptrice des images et de leurs alliés, les slogans, si donc le langage est en train de changer de fonction, passant de moyen d’interpréter le monde à celui de commentaire redondant de la vérité distillée par les images, la paranoïa, elle, se voit affublée d’une triple fonction.

Dans l’univers médiatique, ce nom est celui que la science impose à ceux qui ne répondent pas présent de tout leur corps et de tout leur esprit aux ordres de la société spectaculaire. Il désigne aussi tous ceux qui, quoique hors norme, ont pu apparaître comme des porteurs de messages dont certains ont pensé qu’ils méritaient d’être décryptés.

Mais il se trouve désormais que l’on peut non seulement par plaisir du retournement et du jeu, mais surtout par souci de la vérité retourner l’imputation de comportement paranoïde à l’ensemble de ceux qui obéissent et vivent désormais selon les règles de la société spectaculaire et à cette société même.

En effet ce qui caractérise la paranoïa, c’est, selon la définition de Emil Kraepelin, « le développement insidieux, sous la dépendance de causes internes et selon une évolution continue, d’un système délirant, durable et impossible à ébranler, qui s’instaure avec une conservation complète de la clarté et de l’ordre dans la pensée, le vouloir et l’action. »

En disant de cette maladie qu’elle est « constitutionnelle » Emil Kraepelin veut surtout montrer qu’elle repose sur « deux mécanismes fondamentaux : le délire de référence et les illusions de la mémoire. » La société spectaculaire a pour règles de fonctionnement à la fois la transformation des références, l’annulation de leur validité, dans son usage de la langue rapportée à la puissance démonstrative des images et la réécriture de l’histoire rendue possible par la multiplication des images techniques, moyens qui permettent de faire tenir pour vraies des illusions manifestes. La paranoïa n’est donc pas seulement le nom d’une maladie individuelle, elle désigne le fonctionnement général d’une société et dans la mesure où elle est généralisée, une nouvelle structure du psychisme. La paranoïa désigne donc ici la forme que prend le fonctionnement du dispositif de la conscience au moment où la conscience historique s’efface en s’effondrant sur elle-même.

Le point essentiel reste cependant celui qui concerne les modalités de cette mutation du point de vue des consciences individuelles. Ce que la paranoïa impose au fonctionnement psychique général est aussi ce à partir de quoi elle s’engendre dans la réflexivité infinie de ses propres reflets, une rupture radicale entre les affects et la raison. Cette « véritable scission » est engendrée et accompagnée d’un déficit radical des émotions et non seulement d’une perte du contact avec les affects, mais d’un effacement de leur existence. Non que les affects disparaissent en tant que manifestations à travers des corps d’états imprévisibles, mais ces manifestations échappent à l’analyse. Il faut, pour pouvoir analyser les affects, recourir à la langue, mais à la langue en tant qu’elle habite et continue à être portée par sa propre histoire.

La langue est cette part du psychisme qui contient la mémoire des états du corps, de l’émergence de la conscience et de leur mise en relation par la raison. En ce sens la langue « est » la conscience et ce qui arrive à la conscience arrive à la langue et réciproquement. Un dysfonctionnement dans la langue traduit donc un dysfonctionnement dans le psychisme et inversement. Si ce que l’on appelle folie se repère souvent à des dysfonctionnements dans le maniement du langage, il est inévitable de considérer que les dysfonctionnements qui surgissent dans l’usage de la langue et dans la langue elle-même traduisent des dysfonctionnements psychiques. Présentés comme des formes de « normalité » par les relais de la médiatisation, ils n’en sont pas moins des traces évidentes d’une « maladie » dont les symptômes ne pourront bientôt plus être niés.

Lorsque, prisonniers du jeu médiatique, les mots sont appelés à prendre des significations si différentes et dans un temps si court, qu’aucune ne joue plus le rôle de référence, ce n’est pas tant leur sens qui se perd que la possibilité de déterminer ce qui a ou fait sens, ce qui est important ou non, ce qui est décisif ou pas. C’est la possibilité de porter un jugement sur les choses qui disparaît, c’est-à-dire la structure même du dispositif de la conscience qui s’effondre emportée par le processus de désontologisation qui affecte la langue elle-même.

L’être existe dans la langue comme cette puissance qui permet d’articuler ce qui arrive avec ce qui est éprouvé. Dès lors qu’un mot est non plus l’expression d’une idée ou la pointe vivante d’une métaphore, mais l’écho sonore d’une image visuelle, non seulement cette articulation n’a plus de réelle légitimité, mais les mots deviennent des vecteurs d’instabilité et de troubles dans la mesure où le message qu’ils émettent est soit indifférent soit contraire en tout à celui que les images véhiculent.

En effet, ils sont encore porteurs de ce souvenir sans propriétaire qu’un lien entre corps et esprit, affects et noèse, hémisphère droit et hémisphère gauche du cerveau, non seulement a existé, mais conditionnait le mode d’être au monde des hommes. Mais de cela il ne reste presque plus aucun souvenir concret. C’est en tout cas à leur effacement que travaille le dispositif général des médias d’aujourd’hui.

Par contre, devenus les adjuvants des images, les mots se trouvent investis d’une nouvelle mission, être les vecteurs de l’imaginaire. Sans efficacité pour expliquer le monde, ils servent, dans le sillage des images à renforcer leur puissance magique et leur efficacité ne se mesure plus en résultats vérifiables mais en ce qu’ils transforment le psychisme et font du dispositif de la conscience le relais de la croyance en faisant de toute pensée une forme d’acquiescement à ce qui est montré.

Entre délire de référence et illusion de la mémoire, le temps ne s’écoule plus, il tourne sur lui-même et creuse le centre vide d’un mouvement circulaire qui engloutit tout.

4. Pour en finir avec la vérité

Le combat mené par Guy Debord et les Situationnistes, mais surtout par tous ceux qui se sont levés contre la société qui les dépossèdent de leur existence en les traitant comme des esclaves, ce combat passe par la reconnaissance au cœur du fonctionnement de la société spectaculaire marchande de l’instauration d’une forme radicalement nouvelle de mensonge. Ce qu’ils ont accompli de plus grand, c’est d’avoir reconnu et combattu cette forme radicalement nouvelle de mensonge au moment même où elle a commencé d’apparaître.

Ils ont découvert alors même qu’il était en train de se mettre en place, un système général d’oppression qui, pour ne pas être reconnu pour ce qu’il est, apprenait à se cacher dans l’obsolescence des images. Mais ce qu’ils ont aussi compris, c’est que les images elles-mêmes changeaient de statut. Les images traditionnelles furent au service des intentions de ceux qui les fabriquaient. Les images techniques par contre échappent à cette forme d’intentionnalité qui les faisait servir au mensonge comme à la vérité. « Cela est évident dans le cas de la réécriture de l’histoire contemporaine sous les yeux de ceux qui en ont été les témoins, mais c’est également vrai dans la fabrication d’images de toutes sortes, où, de nouveau, tout fait connu et établi peut être nié ou négligé s’il est susceptible de porter atteinte à l’image ; car une image, à la différence d’un portrait à l’ancienne mode, n’est pas censée flatter la réalité mais offrir d’elle un substitut complet. Et ce substitut, à cause des techniques modernes et des mass-média, est, bien sûr, beaucoup plus en vue que ne le fut jamais l’original. »

Comme le comprenait déjà Hannah Arendt, la réalité n’est plus le référent des images. Elles constituent leur propre monde qui enveloppe et recouvre intégralement le monde réel. Un tel effacement de la réalité dans l’image n’est possible que s’il se double d’un effacement équivalent de la réalité dans le psychisme. Ce qui se perd dans ce tour de passe-passe, c’est la possibilité d’en appeler à la vérité comme à cette ultime trace du sacré dans un monde gouverné par la raison.

Une double croyance fonde la vérité, qu’elle traversera indemne les aléas de l’histoire en finissant toujours par s’imposer et donc par terrasser le mensonge et qu’elle est le nom d’une injonction si immémoriale que le dispositif de la conscience ne peut fonctionner sans qu’elle constitue pour lui à la fois un moyen et une fin.

Le XXe siècle a vu se mettre en place une forme de gouvernance qui, par le biais d’images permettant de réécrire l’histoire et d’en transformer le contenu, a modifié le dispositif de la conscience au point de rendre cet appel de la vérité inopérant.

La nouveauté de ce qui s’est mis en place à partir de l’invention par Hitler de ce qu’il a appelé « le mensonge colossal » et que les sociétés démocratiques ont perfectionné afin de pouvoir l’utiliser sans frein, c’est le fait d’agir directement sur les mécanismes psychiques afin de les plier aux mesures de ce qui leur était présenté comme vérité. C’est d’avoir rendu digne de foi une hallucination et d’avoir fait de la logique et de la raison l’adjuvant d’un délire généralisé.

Si en quelques décennies, le mensonge colossal a pu devenir un mensonge « absolu », c’est que l’obsolescence des images techniques permettant une fabrication de l’histoire a trouvé un écho à l’intérieur même du dispositif de la conscience. Un « mécanisme » que l’on nommera le décept va se substituer au mécanisme par lequel l’exigence sacrale de la vérité tendait la pensée vers son but, atteindre ce qui constituait pour elle l’ultime trace du divin.

La question que pose la forme de servitude imposée par la société du spectacle se retrouve inversée dans celle que pose le déni de son existence par la plupart de ceux qui vivent en lui et de lui. La question porte sur une forme absolue de mensonge, en d’autres termes sur la possibilité d’une tromperie généralisée.

Seule la croyance en la validité du dispositif de la conscience comme rempart contre cette forme absolue de mensonge peut en assurer l’efficacité. Et en effet, l’idée d’une tromperie de soi semble impossible pour la conscience, comme la possibilité pour la tromperie d’être généralisée, c’est-à-dire partagée par tous, paraît sans fondement. C’est là ce que l’on pourrait appeler une idée dont il est impossible de soutenir l’existence, une sorte de bouc-cerf de la pensée. « Bouc-cerf signifie bien quelque chose, mais il est encore ni vrai ni faux, à moins d’ajouter qu’il est ou qu’il n’est pas, absolument parlant ou avec référence au temps. »

Mais il se trouve que la croyance est au cœur de la conscience comme la part occultée de son fonctionnement. Elle se détermine en fonction des voix qu’elle entend à travers les images qu’on lui montre et non pas en fonction de la voix qu’elle est et qu’elle pourrait faire exister. D’un côté, il n’est pas possible, pour la conscience de croire à l’existence de quelque chose d’aussi énorme que le mensonge absolu, de croire donc qu’elle pourrait se tromper elle-même et de l’autre, il ne lui est pas possible de prendre en charge le fait que les images techniques la font fonctionner selon le mode de la croyance et non selon le mode de la connaissance.

C’est en effet parce que le système général de domination des consciences et des corps par la violence de la société spectaculaire marchande trouve dans les possibilités des images techniques et les médias qui les mettent en œuvre un substitut au dispositif de la conscience que celui-ci se trouve neutralisé. En d’autres termes, de même que « la carte de ce nouveau monde [...] recouvre exactement son territoire », de même le dispositif auquel les images techniques permettent d’exister recouvre exactement celui de la conscience.

La radicalité des textes et des films de Guy Debord, vient de ce qu’ils sont tous, sans exception, une tentative non pas tant de démontrer l’existence du mensonge colossal comme étant la forme dans laquelle le monde et la conscience coexistent, mais à partir de la reconnaissance de cet état de fait de tenter de le renverser. Et c’est précisément cette manière de parler à la conscience comme à cette instance qui croit tout ce qui est faux et qui ne croit pas ce qui est vrai, qui en révèle et l’aliénation et le fonctionnement intime.

5. Le dispositif des images techniques

Si l’écart et le délai sont les formes spatiales et temporelles qui rendent possible l’envahissement de la conscience par ce qui est extérieur à elle, le décept est la forme interne à la conscience de son propre « dysfonctionnement ». Elle ne le perçoit pas comme tel puisqu’elle a appris à écouter comme étant intérieures des voix qui lui sont extérieures et à regarder comme ses propres projets des images qui ne sont que des spectres et qui, en effet, ne renvoient pas à une réalité mais à elles-mêmes. Un tel aveuglement est rendu possible par le fait que le flot organisé des images techniques double avec une précision sans appel les aspects du dispositif de la conscience.

Ces images, et avec elles l’ensemble des prescriptions et des ordres qu’elles véhiculent, existent à travers une double spatialisation, celle du cadrage impliqué par les appareils qui permettent de les réaliser, celle de la surface sur laquelle elles apparaissent.
Elles constituent une sorte de perception de la réalité et tout ce qui n’est pas saisi par elles se trouve de facto exclu de cette réalité.

Surface bidimensionnelle de la photographie ou écran permettant de balayer le temps par des montages qui quel que soit leur aspect temporel, se trouvent pris dans la boucle des retransmissions, les images techniques narratisent d’une manière non linéaire, c’est-à-dire transforment tout récit en une itération du semblable dont le support est la reconnaissance immédiate de leur référent supposé qu’elles induisent.

Dès ses débuts, la photographie a servi à la fois pratiquement dans la réalisation des images mais aussi dans les discours qui l’ont constituée comme art populaire, à rassurer les individus au sujet de leur existence, en permettant à chaque moi de s’objectiver comme Je, à chaque existence particulière de pouvoir prétendre s’inscrire dans l’histoire en laissant une trace de son passage.

Cette possibilité est transformée en état de fait dès lors que, paradoxalement, ce qui tient lieu de preuve d’un passage irréversible sur la terre et dans le temps, est aussi ce qui permet de d’assurer une sorte de présence supposée infinie, de retour potentiellement éternel.

L’image technique est la force qui permet d’accomplir un renversement semblable à celui qu’a connu le christianisme lorsque la parousie qui devait avoir lieu du vivant des témoins directs, s’est trouvée repoussée dans un temps devenant infini.

Le temps infini et linéaire devient sous la puissance d’attraction des images un temps limité qui passe en boucle. La part d’irréversibilité qu’on peut appeler l’histoire est à la fois exhibée et niée dans la mesure où de moyen d’accéder à une fin elle est devenue le temps qu’il faut étirer pour ne pas l’atteindre.

6. Le décept

Le décept est la forme que prend du dispositif de la conscience au moment où celui-ci se laisse recouvrir entièrement par un dispositif qui lui est en tout point semblable à ceci près qu’il ne se base plus sur aucun lien avec l’expérience vécue mais sur la version hallucinée du monde transcrit par les images. Le décept est l’ombre portée de la conscience malheureuse devenue abîme.

Guy Debord, dans le chapitre XX des Commentaires sur la société du spectacle, évoque une élite qui croit savoir ou voudrait savoir et qui « aimerait connaître la méthode de la vérité, quoique chez elle cet amour reste généralement malheureux ». Cet amour malheureux décrit la relation globale que la conscience est susceptible d’entretenir avec la vérité dans la mesure où ce qui lui fait défaut, ce ne sont pas les données, mais la méthode, la capacité d’analyser, de synthétiser et de choisir, de décider.

Mais, la vérité ne se manifestant plus comme adéquation d’un discours à son objet, la conscience emportée dans le fleuve du temps ne semble pas capable de remettre en cause l’élément central qui a présidé à sa constitution, l’association de la vérité et de l’éternité ou comme l’écrit Jacques Derrida dans son Histoire du mensonge, Prolégomènes, « la sacralité ou la sainteté du commandement rationnel de dire le vrai, du vouloir-dire-le-vrai. »

Le décept est l’acceptation du mensonge qui se met en place dans le fonctionnement de la conscience sous la forme de la transformation de la dimension historique du processus de la connaissance en une pure boucle de reconnaissance. Le décept, c’est le sacrifice de la dimension temporelle de la conscience par la conscience elle-même, au nom de la sacralité du vrai.

Si l’histoire est ce moment dans le développement du dispositif de la conscience où il tente d’accéder comme à son bien propre à la part d’irréversibilité qui le fonde, le spectacle est le moment où la difficulté pour la conscience de faire de son historicité son domaine propre et de devenir pour elle-même puissance de décision et d’action, la conduit à faire retour sur elle-même comme sur cette puissance qui refuse de combattre pour l’irréversible, c’est-à-dire pour la vérité.

Ce refus est médiatisé par ce qui et ceux qui ont intérêt à s’opposer à ce devenir historique de la conscience. Ce refus, pour qu’il ne soit pas vécu comme irréversible et irréparable est donc, par la médiatisation des images techniques, transformé en condition de possibilité d’un nouveau mode d’existence, réellement post-historique.

Le décept est le vague souvenir d’un trouble dû à l’effacement en direct d’un élément réel, vécu ou connu dont il ne reste, sur la carte du possible, que le moutonnement du coup de gomme qui l’a aboli. Le décept est la reconnaissance de ce trouble comme seule preuve de la vérité de ce qui fut, comme souvenir d’un oubli et non pas comme mémoire de ce qui fut.

Si l’histoire est l’arène où se déroulent les conflits qui opposent les forces sociales en présence, elle semble se résumer aujourd’hui à l’affrontement de deux ensembles de forces, celles qui visent à abolir le délai pour atteindre à la transformation de ce qui est et celles qui, trouvant dans le maintien du délai la possibilité de leur exercice, travaillent à maintenir ce délai. Il s’agit alors surtout d’empêcher d’agir par tous les moyens ceux qui veulent son abolition.

Mais, outre l’ampleur de la tâche, il y a la réalité, celle qui reste à l’extérieur du cadrage choisi et imposé par les intérêts des maîtres du monde. Et ce que ce cadrage ne prend même plus soin de masquer, mais exhibe comme la preuve de son attachement à la vérité, est en fait littéralement impensable pour un dispositif comme celui de la conscience dans la mesure où ce qui lui échappe est la part d’ombre de la conscience devenue réalité, un abîme réel peuplé de monstres.

Le décept est donc l’invention par le dispositif de la conscience d’un moyen de supporter l’insupportable, d’échapper à l’incommensurable. Il est une forme de l’espoir qui restera à jamais déçue parce qu’il est, jusqu’à un certain point le choix de la méconnaissance. Il est le mécanisme par lequel la conscience s’interdit de comprendre la fin de l’histoire à partir de l’histoire, de la projeter elle aussi dans le fleuve du temps.

Le décept est donc la forme de la croyance qui se manifeste dans la conscience comme l’acceptation de la tromperie telle qu’elle est vendue par la société spectaculaire marchande et qu’elle reporte sur elle-même.

Le décept ne peut donc exister sans que les ordres émis par des voix extérieures soient acceptés comme étant des ordres émis par la conscience elle-même. Ce phénomène est aussi ancien que la conscience elle-même qui s’est constituée par le renversement de la priorité accordée aux voix divines et qui a fini par faire de la raison la voix intérieure qui la dirigeait.

« En tout cas, c’est en cette pure immanence de la promesse de véracité au langage que résiderait la sacralité ou la sainteté du commandement rationnel de dire le vrai. » C’est précisément la mise entre parenthèse de ce commandement, dont Jacques Derrida a relevé l’importance, qui joue un rôle majeur dans l’instauration du décept comme nouveau mode d’existence du dispositif de la conscience. Ce commandement rationnel de dire le vrai constitue l’une des voix sinon la voix essentielle qui gouverne la conscience, celle qui parle la langue du « sacré ». Le décept, n’est donc pas seulement la reconnaissance de ce qui est imposé de l’extérieur comme ayant été « choisi » par la conscience elle-même, c’est le mécanisme par lequel le choix fait par la conscience implique l’oubli de la situation antérieure au choix et avec elle, l’oubli des conditions du choix.

C’est cet oubli autour duquel le pli s’effectue qui rabat à l’intérieur de la conscience la perte du commandement de la raison sur la reconnaissance de la domination des voix extérieures et fait de la raison l’adjuvant de ces voix. Ce même pli affecte l’histoire en ceci qu’il efface aussi dans la conscience le souvenir que l’histoire est à la fois son domaine originaire et celui de sa réalisation.

7. Genèse du mensonge absolu

La question du mensonge absolu ne se pose donc pas à partir d’une opposition entre l’insistance de la vérité et la persistance du mensonge, ni même entre la puissance d’information médiatique et la possibilité de mettre en question ces informations, mais entre une hallucination généralisée ou si l’on veut une vision schizoïde du monde et les forces susceptibles de la faire cesser.

Ce conflit traverse les différentes sphères de la société, mais il traverse aussi la conscience elle-même.

Historique, la conscience s’est construite en s’opposant et en rejetant ou du moins en oubliant la forme antérieure du psychisme à partir de laquelle elle a été engendrée. Le dispositif de la conscience a fini par nier ce qui fut son origine, mais il est vrai que cette origine était devenue littéralement et absolument impensable.

L’état bicaméral peut être présenté comme le tout autre de la conscience, un état qu’elle ne peut reconnaître ni comme origine ni comme ancêtre. Pour la conscience, il ne peut pas avoir existé sous cette forme et elle se doit de le faire disparaître. La conscience est le mécanisme par lequel le psychisme humain pour s’approprier le temps irréversible, efface et aboli en elle-même l’autre figure du temps, celle d’un temps à la fois identique à lui-même et discontinu.

La manière dont s’opère cette négation constitue la base même du mensonge qui va prendre le pouvoir dans le dispositif de la conscience. Avant de devenir négation, cette mise entre parenthèses constitue une méthode d’évitement, des traces incompréhensibles qui hantent la conscience naissante et lui rappellent la puissance de fascination d’une entité « divine » en train de devenir littéralement incapable d’aider les hommes dans leur quête. Une fois la raison installée aux commandes de la pensée, elle prend la place de la voix qui « décide » et organise, nomme, ordonne et fait exister pour la conscience ce qui « est » vrai.

Cette négation, la conscience va la faire évoluer selon deux formes qui pour une part relèvent encore ou du moins rappellent la structure bicamérale. La première consiste à relativiser la puissance néantisante du temps irréversible sur le psychisme par l’invention de l’hypostase, signe ineffaçable de la présence de l’être qui masque ou recouvre l’origine même du temps qui est à la fois blessure psychique et effort pour rassembler par la pensée l’inqualifiable réel.

La seconde forme de la négation va prendre corps dans le conflit qui oppose les forces de la mémoire aux forces de l’oubli, conflit actif aussi bien dans la conscience que dans l’histoire.

L’hypostase et le conflit entre mémoire et oubli participent au même mouvement de relativisation de l’irréversibilité, c’est-à-dire à la constitution du délai comme cadre général de la pensée.

8. La conscience historique

Le combat mené par Guy Debord et les Situationnistes, mais surtout par tous ceux qui se sont levés contre les états répressifs qui les dépossèdent de leur existence en les traitant comme des esclaves, ce combat passe par la reconnaissance au cœur du fonctionnement de la société spectaculaire marchande de l’instauration de cette forme radicalement nouvelle de mensonge qu’est le mensonge absolu. Ce qu’ils ont accompli de plus grand, c’est d’avoir combattu cette forme radicalement nouvelle du mensonge au moment même où il a commencé d’apparaître. Ils sont ceux qui ont donné un nom à ce qui fonctionnait déjà non pas dans l’ombre mais comme l’ombre portée de ce qui n’étant pas éclairé par les projecteurs, n’existe pas.

Ils ont découvert alors même qu’il était en train de se mettre en place, un système général d’oppression qui pour ne pas être reconnu apprenait à se cacher en s’exhibant à travers l’obsolescence des images techniques et à se manifester sous la forme du déploiement infini de médiations vaines.

Le règne de la séparation ne pouvait être perçu que par ceux qui vivaient l’unité du monde comme expérience de la complémentarité des deux figures du temps. La pensée situationniste a consisté à chercher à vivre selon ce « principe » et à le transmettre à tous ceux qui pouvaient et devaient se l’approprier. Car il est à la fois une arme et une protection, une protection contre toute forme de récupération, c’est-à-dire de dépossession. Ce « principe » a ceci d’insupportable pour tous ceux qui vivent de et dans le jeu infini des médiations et du spectacle, dans le ventre du mensonge absolu, qu’il suppose l’abolition immédiate de la croyance en la nécessité de toutes ces médiations comme fondement de l’existence.

Ce qu’une telle position implique, c’est que le point de départ de tout jugement sur l’existence part d’une conscience individuelle et que toute « donation de sens » ne peut se faire que par des actes, et donc par une implication concrète dans le mouvement de l’histoire.

Le nouveau mode de fonctionnement du dispositif de la conscience que les Situationnistes « inventent » se base sur la tentative obstinée de mettre en relation le plan de l’existence et celui de la connaissance. Ils mettent en œuvre ce mouvement de « retour » ou de renvoi d’un plan sur l’autre sans lequel la conscience n’est qu’un jeu de reflets ne renvoyant à aucune figure originale, un doublet de la version spectaculaire du monde.

Ce mouvement de « retour » est comme le centre effectif du fonctionnement de la conscience historique en ceci qu’il est actif dans les mécanismes collectifs aussi bien qu’individuels.

Ce retour est à la fois ce qui constitue le pli et ce par quoi le pli devient pensable. Ce geste est un geste d’autorisation. Il est lui-même sans autorisation parce qu’il constitue sa propre autorisation. L’autorisation consiste à reconnaître l’absence de sens de l’existence et à considérer que le sens que l’on peut lui donner implique de prendre en compte la situation et d’être décidé à la changer.

L’autorisation est le processus par lequel la conscience fait faire un mouvement de retour du temps sur lui-même. Le temps irréversible est diffracté par le temps discontinu, l’éclat des instants sans retour vient sans cesse éclairer le fleuve du temps.

Ce qui caractérise la forme historique de la conscience, c’est qu’en renvoyant les discours à leur genèse, à cet enchevêtrement incessant de passions et d’affects, elle rend inopérant le piège hallucinatoire dans lequel la société spectaculaire, et finalement toutes les formes existantes de croyance, enferme les individus.

La différence de potentiel que la mise en œuvre de ses propres passions établit entre la réalité matérielle imposée par la société et les possibilités réelles de l’existence vient faire éclater le jeu de miroir qui unit dans l’oubli de ce qui les sépare, la vie réelle de chacun de sa vie hallucinée exhibée par les images techniques.

Vivre leurs passions fut à ce moment de l’histoire non tant l’unique vecteur qui leur permettait de sortir du cercle vicieux de l’hallucination généralisée, mais le moyen qui leur a permis de comprendre que cette hallucination existait et quelle dominait déjà comme réalisation imparfaite encore et comme projet l’ensemble du devenir de la planète.

Les passions, on le sait, ne restent pas sans effets sur ceux qui les vivent. Elles sont dangereuses et le risque de s’y perdre est grand. La forme historique de la conscience implique que soient mises en œuvre d’autres aspects du dispositif général de la conscience et en particulier que la puissance de la raison et « le commandement rationnel de dire le vrai » ne soient pas conditionnés par les passions.

Ce lien constant entre l’exigence de rationalité et l’exigence de vivre est ce qui permet de briser le miroir infini des reflets hallucinés dont la source intarissable se situe au cœur même de la conscience, dans cet autre jeu de reflets qui unit un « Moi » avide de reconnaissance à un « Je » avide de gloire.

Ce qu’a réalisé l’Internationale Situationniste, et ce en quoi elle constitue la forme la plus aboutie de son époque de la conscience historique, c’est précisément de s’être autorisée à se lancer dans un combat apparemment sans espoir sans renoncer à rien. Ce qu’on ne lui a pas pardonné, ce n’est pas seulement d’avoir eu raison sur l’état de décomposition du monde, mais de l’avoir vu alors que personne n’y prêtait attention, de l’avoir rendu public et combattu, d’avoir brisé le jeu infini des reflets hallucinés qui permettent à chacun de confondre ce qu’il est et la promesse qu’on lui fait de devenir un autre.

L’Internationale Situationniste a aussi montré que ce mécanisme n’est pas un accident de l’histoire mais ce qui au cœur même de l’histoire est le lieu de sa faillite. L’histoire se déploie à la fois comme réalisation du spectacle et comme négation de ses propres conditions de possibilités. C’est d’avoir révélé et combattu l’existence de cette faille qui traverse et l’histoire et la conscience qui constitue l’œuvre centrale de l’I.S., dans la mesure où ses membres le faisaient avant que cette faille ne devienne en quelque sorte infranchissable.

9. La promesse révolutionnaire

La lecture de la correspondance de Guy Debord permet de comprendre que le processus de désintégration de l’I.S. mis en œuvre par à partir de 1971 trouve sa source dans le délitement extrêmement rapide la conscience historique mise en place par et dans l’Internationale Situationniste. En effet la forme de conscience mise en œuvre par l’I.S. qui supposait efficace et direct le lien entre puissance des affects et rigueur de la raison, entre mise en œuvre des passions dans le temps discontinu des moments de la vie et mise en œuvre de la lutte contre la société spectaculaire dans le temps continu de l’histoire, cette forme de conscience se défait après l’échec des mouvements qui entre 1967 et 1969 avaient fait trembler la société spectaculaire.

Ce sur quoi Guy Debord ne lâche pas et que la plupart de ses amis semblent finalement ne pas réussir à intégrer, c’est le fonctionnement de ce principe d’autorisation et ce qu’il implique du point de vue de l’individu, ou si l’on veut de la conscience individuelle.

Ainsi, ce que l’on prend volontiers pour une forme arrogante de narcissisme est en fait la mise en place d’une stratégie visant à établir la possibilité de l’existence de la conscience historique, d’en démontrer la validité à travers au moins un exemple, de dire la manière dont elle peut prendre forme et d’indiquer ce qui est nécessaire à sa réalisation.

Ce que cela implique, c’est la capacité à surmonter le gouffre qui se révèle à nouveau une fois constatée la non-réalisation immédiate de « la promesse révolutionnaire ».

Le trajet de Guy Debord, ses actions dans l’histoire, ses films et ses textes, ses livres rendent lisible et visible le déploiement de ce qu’est une conscience historique dans la mesure où il la fait coïncider avec la mise en œuvre du dispositif de la conscience dans son historicité même.

La société spectaculaire est en train de montrer son véritable visage, celui d’une tyrannie morbide et mortelle prête à sacrifier l’ensemble de l’humanité pour pouvoir se maintenir aux commandes du vaisseau spatial terre. Les positions des Situationnistes et de Guy Debord en particulier contribuent à permettre de comprendre le double mouvement de torsion qui est à l’œuvre dans l’histoire, celui qui la conduit à sa fin en détruisant le dispositif de la conscience qui permet de la penser et de la vivre et celui qui par lequel un nouveau type de dispositif psychique est en train de se mettre en place.

Pour cela il est nécessaire de retourner le geste que la conscience otage du décept accomplit pour légitimer son existence et qui consiste en l’acceptation du pli de la servitude comme étant son territoire propre, et de réaliser un pli d’un autre genre qui consiste à repenser l’histoire à partir du déploiement du dispositif de la conscience.

Ce qui caractérise la conscience historique lorsqu’elle se constitue comme otage du décept, c’est d’être privée de l’histoire dans la mesure où elle est privée d’elle-même.

Ce qui caractérise la conscience historique, c’est précisément de considérer que son accomplissement n’est jamais acquis. Comme processus d’extraction de moments de vérité dans le cours du temps, elle « travaille » indéfiniment à corriger ce qu’elle extrait du temps et qui est limité par principe à un point de vue individuel, pour accroître ce point de vue de ce que la raison, la logique et la langue permettent de concevoir, de penser, de calculer. En relançant ce qu’elle acquiert ainsi dans la marche du temps, c’est-à-dire en risquant réellement ce qu’elle est et qui n’est autre que ce qu’elle sait dans une nouvelle confrontation avec la réalité historique, la conscience historique survole le gouffre que forme en elle l’ombre portée de la vérité sur le cadavre de la terre.

La critique du pro-situ, modèle accompli d’une vie déceptive, c’est-à-dire soumise au décept comme à sa loi interne, exprime parfaitement la limite de la fausse conscience historique. Le paragraphe 29 de la véritable scission dans l’Internationale Situationniste en témoigne. On peut y lire que « le temps lui fait peur parce qu’il est fait de sauts qualitatifs, de choix irréversibles, d’occasions qui ne reviendront jamais [...] tous les exemples l’effraient, car il ne connaît bien que le sien propre, et c’est celui qu’il veut cacher. »

La conscience historique dans le mouvement de son accomplissement ne doit donc rien retenir, ne rien cacher, se présenter à elle-même, autant qu’aux événements qui arrivent, dans cette « exposition » sans réserve. C’est là la seule manière d’échapper au piège que constitue la surexposition médiatique dont la fonction est, comment l’ignorer aujourd’hui, de recouvrir ce qui est par ce qui n’est pas, le monde des choses par des images sans référent, la catastrophe dans laquelle se laisse entraîner l’humanité par le scintillement des pixels, sur la surface des fenêtres émettrices des écrans planétaires.

10. Stratégies

La forme déceptive de la conscience a bien un mode d’être dans l’histoire, il consiste à se détourner de l’histoire. Le seul moyen de se détourner de l’histoire en croyant être dans l’histoire, c’est de se tromper soi-même en pensant « être » l’histoire.

Pour échapper à ce piège certes inhérent au dispositif de la conscience mais promu en permanence comme modèle indépassable par la société spectaculaire, Guy Debord a su, répondre à chaque avancée de cette société par un contre-dispositif montrant comment empêcher ce type de croyance, fondement et forme du décept, de fonctionner.

Si ces « réponses » ont pris la forme de combats réels dans la vie quotidienne, ils restent aujourd’hui lisibles dans son œuvre comme des mises en œuvre dans la langue de l’injonction de dire le vrai. Cette passion pour la vérité est à l’évidence une constante aussi puissante dans la vie de Guy Debord que ses autres passions. Elle est même sa passion dominante en ceci qu’elle est la seule susceptible d’inscrire les autres dans le mouvement de l’histoire.

C’est cette passion qui l’a conduit à changer à chaque fois que les événements l’imposaient sa manière d’aborder les choses afin de mieux pouvoir les analyser. Sans que soit remis en question certaines de ses positions fondamentales, cette manière de se couler dans le fleuve de l’histoire avait pour objectif de mieux le connaître pour mieux pouvoir s’y opposer. Les changements de styles qui caractérisent l’œuvre de Guy Debord répondent à cette exigence, car le style est la forme que prend le travail de la vérité dans la langue.

Le premier de ces moments a été, pour Guy Debord, d’user du détournement, ce « langage fluide de l’anti-idéologie ». Il fait entendre que l’on arrive toujours en étranger dans la langue et qu’il faut se défaire d’elle avant que de la faire sienne. La langue est toujours la langue des autres. Guy Debord l’a utilisée sans réserve dans Mémoires et elle constitue le fond de l’expérience lettriste. Elle est à la fois matériau et labyrinthe et permet d’appréhender l’autre forme de labyrinthe qu’est la ville.

Cette expérience a lieu au moment où la conscience se développe comme saisie de l’espace et voit dans l’espace non une donnée immuable mais quelque chose qui vit dans le temps et qu’il est possible de transformer, une langue incarnée dans la pierre et le rêve et qu’il faut aussi connaître comme autre pour la faire sienne.

Le deuxième est celui de la langue lancée dans le mouvement du combat. On pourrait dire ici que l’enjeu aurait pu être d’inventer une philosophie et le style qui la porte. L’urgence comme vibration du fondement sans fondement de l’existence d’une part et le goût de la brûlure des passions et du temps d’autre part, ont conduit à l’usage d’une langue existante et d’un ensemble de concepts issus de la phénoménologie hégélienne et de la pensée marxiste. Mais cette saisie s’effectuant dans la matière même de cette langue qui est la plus proche du déploiement du temps dans la pensée et du temps comme pensée, elle transforme cette langue et ces concepts en les conduisant jusqu’à leur incandescence. Cette langue restera longtemps la langue dominante pour Guy Debord puisqu’elle est l’arme majeure dans son combat contre toutes les formes du mensonge. C’est cette langue qui lui permet de saisir la transformation du mensonge relatif inhérent à l’usage de la langue par la conscience en mensonge absolu inhérent à l’emprise du spectacle sur tous les aspects de la vie.

Le concept de spectacle est le fruit de l’usage de cette langue et de sa transformation en arme au service de la vérité.

Autre aura été la conception des penseurs structuralistes et de ceux qui les accompagnent dans ce moment de l’histoire, car ils repousseront la pensée dialectique de l’histoire qui comprend que « les catégories expriment des formes d’existence et des conditions d’existence » et sait que l’on doit, comme le dit Karl Marx, « expliquer la conscience à l’aide des contradictions de la vie matérielle ». Leur « haine » à l’égard de ce style de la pensée dialectique qui « n’est pas une négation du style mais le style de la négation », les conduira à une sorte d’aveuglement volontaire face aux enjeux que cette pensée lançait à l’assaut de la forteresse de l’oppression.

Il est vrai qu’en écrivant que « le structuralisme est la pensée garantie par l’État qui pense les conditions présentes de la « communication » spectaculaire comme un absolu », Guy Debord déterrait la hache de guerre. C’est après la bataille de 68 que Michel Foucault qui, quoiqu’il refusât l’étiquette de structuraliste, a dû se sentir visé, écrira dans Surveiller et punir : « notre société n’est pas celle du spectacle, mais de la surveillance ». Il faisait du spectacle un concept « romain » et de la surveillance le noyau d’une nouveauté pourtant incluse dans la définition même du spectacle.

Le troisième moment apparaît alors même que l’évolution de la société spectaculaire lui fait prendre un tour plus évidemment tyrannique. Le style de Guy Debord n’étant pas le fruit blet d’une méditation forcée mais celui de l’analyse des choses dans le combat, il est à la fois anticipation et écho de cette évolution et tente d’être la forme d’un combat adapté aux conditions de vie et de pensée les plus actuelles imposées par la société.

Changer de style n’est donc en rien le signe d’une faiblesse ou d’un reniement mais bien le signe d’une attention jamais démentie à l’évolution des choses. Il est le signe de ce savoir historique qui se manifeste dans ce refus de croire à une parole de part en part portée par la tromperie, irradiée par le mensonge.

Une lettre du 21 février 1974 est sur ce point parfaitement explicite. Guy Debord y note que « l’époque ne demande plus seulement de répondre vaguement à la question « Que faire ? » [...] Il s’agit maintenant si l’on veut rester dans le courant, de répondre, presque chaque semaine à cette question : « Que se passe-t-il ? » [...] Le travail principal qui me paraît à envisager maintenant, c’est – comme contraire complémentaire de La société du spectacle qui a décrit l’aliénation figée (et la négation qui y était implicite) — la théorie de l’action historique. C’est faire avancer, dans son moment qui est venu, la théorie stratégique. À ce stade, et pour parler ici schématiquement, les théoriciens de base à reprendre et développer ne sont plus tant Hegel, Marx et Lautréamont, que Thucydide-Machiavel-Clausewitz. Par ailleurs, le cinéma [...] a, quand il est bien manié une puissance d’agitation devant laquelle paraît pauvre le meilleur numéro de l’I.S. »

L’écriture singulièrement « mémorielle » dès le premier livre de Guy Debord, Mémoires, a toujours eu en même temps une dimension « décisive ».

Dans Mémoires, l’enjeu était de montrer que le fonctionnement de la conscience historique n’était pas soumis à l’accumulation de traces mais à la possibilité de choisir, d’extraire, de trier dans le possible et de réorganiser ces divers éléments en fonction d’une exigence de logique et de rationalité, surtout s’il s’agissait précisément de montrer l’irrationalité de l’évolution du monde.

Dans La société du spectacle ou les Commentaires sur la société du spectacle, l’enjeu était d’offrir des concepts permettant une analyse la plus précise possible du fonctionnement général de la société et, en mettant en perspective l’évolution de cette société de permettre de poursuivre l’analyse par ses propres moyens. La dimension opérationnelle de ces concepts a été largement démontrée en 1968. Ils ont servi de levier dans de nombreux endroits. Ce seul fait suffirait à montrer que les événements qui ont déchiré d’un coup de scalpel tant d’années de bonheur stupéfié et de promesses hallucinées constituent en fait le moment de l’histoire où la conscience historique a su se développer avec la plus grande amplitude et la plus grande acuité. Ces événements « sont » la preuve de la puissance de la conscience et signent aussi le moment de son renversement.

Dans les œuvres de type autobiographiques, l’enjeu est de se prémunir contre les formes de falsification que développe la société spectaculaire contre tous ceux qui s’opposent à elle. Ces œuvres offrent aux lecteurs la possibilité de mesurer par eux-mêmes l’écart qu’elle tente d’instaurer entre les faits et leur interprétation, la possibilité de prendre connaissance à travers certains faits occultés du principe qui gouverne la falsification généralisée et enfin de montrer à quelle condition une pensée non falsifiable est possible en expliquant à travers la présentation du milieu dans lequel elle est apparue, les conditions réelles de sa genèse et de son déploiement.

Ainsi, il est possible de comprendre qu’une pensée sans stratégie est vouée non tant à l’échec qu’à rester une explication vaine. Enchâssées qu’elles sont pour l’essentiel dans les vies affidées de leurs thuriféraires, ces pensés sans stratégie, c’est-à-dire sans un engagement sans réserve de leur auteur dans le processus de leur affirmation, ces pensées sont vouées à n’être que des appeaux pour esprits fatigués.

11. Espace et temps

Cela peut passer pour une rengaine et pourtant c’est encore et toujours autour de l’articulation entre l’espace et le temps que se joue le devenir non seulement de la pensée mais de l’humanité.

Chaque grand moment de l’histoire s’est joué autour d’une question qui engageait une lutte entre les puissances de l’image et celles du texte, entre des formes porteuses de fascination et d’hallucination et d’autres formes porteuses de délire et de non-sens. Ces mêmes formes peuvent être en même temps, pour les premières, celles de la révélation et de la synthèse et pour les secondes, celles de la raison et de l’histoire.

Si l’on peut en effet arguer de l’existence et de l’engagement des corps dans la réalité, c’est bien à partir et en fonction de l’évolution des moyens de gouverner et soi-même et les autres que se déterminent les types d’actions possibles à une époque donnée.

Ce conflit entre image et texte a pris une ampleur considérable au moment du long passage de la préhistoire à l’histoire. Durant les quelques siècles qui ont vu s’imposer l’invention de l’écriture et sa domination sur l’esprit des hommes, s’est mis en place un rapport de force qui a conduit durant les trois millénaires de notre histoire à une sorte d’équilibre précaire entre les deux modes d’accès à une compréhension de soi et du monde. Cependant, on peut considérer que cette période a globalement été dominée par l’écriture au sens où l’explication dominante du monde se forgeait à partir des textes, source majeure de « sagesse ».

Ce rapport de force est en train de s’inverser au moment où les images techniques fabriquées et portées par des appareils ont non seulement envahi la vie des hommes sur la planète entière mais déterminent réellement leur manière de penser le monde. Non que les textes n’existent plus mais ils semblent ne plus pouvoir rivaliser avec la puissance synthétique des images. Cette puissance a deux sources, le fait d’être fabriquées par des appareils qui eux-mêmes, avant de tout convertir en images, obéissent à une écriture absolument nouvelle, l’écriture réticulaire, et le fait d’être la source et l’objet d’une croyance, la croyance en leur indicialité.

Il est difficile aujourd’hui de mesurer l’impact réel de cette écriture réticulaire, mais il est clair que, comme le remarque Clarisse Herrendschmidt dans son livre, Les trois écritures, mise à part « l’idée d’externaliser un organe humain animé de son fluide », elle a en commun avec les autres révolutions graphiques que l’humanité a traversées, de reposer d’une manière encore peu explorée les relations entre mémoire et oubli tant au niveau des individus que des sociétés.

Il n’en reste pas moins que c’est autour des images ou plus exactement des relations que nous entretenions avec elles que se joue l’essentiel de la partie qui s’engage.

Les images techniques font naître une situation nouvelle. Elles réduisent à néant la puissance de la raison en étendant la croyance en leur capacité à représenter la réalité à l’infini, et, otages, de cette hallucination collective, les hommes tentent désespérément de reproduire dans leurs actes les formes d’un monde qu’ils supposent avoir été et qui ne fut jamais.

Les images techniques rendent possible une opération de falsification du monde parce qu’elles déplacent le centre gravitationnel de la reconnaissance de la sphère du jugement à celle du regard. Si comprendre, c’est voir au sens où un concept peut être une image mentale durable issue d’opérations noétiques, reconnaître un fragment de réalité comme réalité est une opération qui court-circuite littéralement cette dimension noétique en ceci que l’identification apporte une satisfaction immédiate et suffisante et qu’elle peut être prise de ce fait pour une connaissance. Pour la sphère du regard, qui n’est pas celle de la vision, voir c’est savoir.

Mais l’opération la plus radicale qui affecte le dispositif de la conscience est un déplacement de la dimension ontologique elle-même. L’être n’est plus ni dans les choses ni dans les mots censés en exprimer l’essence, mais dans ce double supposé de la réalité qui n’est en fait que la création optique, chimique et maintenant numérique d’un substitut de la réalité. C’est l’effet de croyance en la présence réelle du référent dans l’image qui est cause de ce déplacement. Il n’est guère possible à chaque fois que l’on voit une image technique de se dire que ce que l’on voit n’est que la réalisation d’un programme et pas une capture de la réalité. Le processus de la perception est « tout vaporisé par ce savant chimiste ».

12. Vidéo : la schize de l’histoire

Le dispositif de la conscience historique tend à persévérer dans son être et cherche, en vain, dans le flot des images qui l’envahit et l’entoure quelques miettes philosophiques susceptibles de remplir son estomac vide. Mais l’être ne se cache pas dans l’image. Seule la réalité s’épuise hors du cadre, hors l’image qui ne retient rien d’elle mais crée tout. Cette hallucination générée par les appareils trouve dans l’émerveillement de nos regards complices la raison de sa permanence. De cette permanence, l’un des anciens noms de l’être, le dispositif de la conscience ne peut se passer. Ce fut son armature, cela devient sa perte. La conscience doit désontologiser l’image si elle veut avoir quelque chance d’opérer la transformation qui lui permettra à la fois de se conserver et de comprendre ce qui lui arrive.

Le dispositif de la conscience fait face à une crise majeure puisque ce ne sont pas seulement ses fondements qui vacillent mais sa structure même qui se délite. Il est en effet renvoyé à la fois par l’omnipotence des images techniques et par la différence de potentiel qui existe entre les ordres émis par ces images et ceux émis par le dispositif lui-même, à une sorte d’état de type bicaméral.

La contradiction ne se loge plus entre des consciences rivales certes mais égales au sens où leur fonctionnement est semblable, mais à l’intérieur même du discours des images entre le message émis par les images et les phrases qui les redoublent ou les illustrent et le message contraire émis par des textes visant à relativiser ou critiquer le « contenu » de ces images.

Mais comme le remarque Clarisse Herrenschmidt au terme de son ouvrage, « nous coulons presque dans un océan d’images, qui nous rend maladroits dans le raisonnement, quasi inaptes à l’argumentation et au débat, car dans l’image la négation est impossible – outil fondamental à toute affirmation. »

C’est en fait le fondement même de la connaissance qui se trouve affecté par la mise ne place du système général de production hallucinatoire d’une réalité sans référent.

Le remplacement du dispositif psychique bicaméral par le dispositif de la conscience s’est opéré par des relations entre des éléments discrets, par une manière de combler l’impensable interruption qui avait lieu entre les moments hallucinatoires et les moments d’action.

Le dispositif des images techniques, basé sur une figure majeure, la boucle, c’est-à-dire l’itération du phénomène hallucinatoire donne lieu à une séparation d’un type nouveau. Elle ne s’opère plus entre les deux hémisphères ni même entre les éléments manifestes des processus conscients et les éléments incernables des processus inconscients, mais sépare la vie d’elle-même en faisant de la réalité ce qui doit rester hors d’atteinte pour que soit sauvé le contenu de la promesse, incarné par les images.

Ce nouvel écart qu’occupe la boucle des images est celui du délai, ce temps devenu étranger qui sépare la probabilité d’une catastrophe de son accomplissement et dans lequel nous habitons. La boucle des images est la forme contemporaine par laquelle la tyrannie s’impose de manière planétaire. Elle le fait à travers ce processus qui est comme le cœur battant de la répétition et qui consiste à énoncer en même temps une chose et son contraire, à donner en même temps un ordre et son contraire. Ce double bind bloque le mécanisme de la conscience, le réduit à l’impuissance et confère à l’ensemble des discours le statut de bulles insignifiantes. À côté, sans que rien ne semble pouvoir s’y opposer, se déroule le programme réel de l’accomplissement de la promesse. Il consiste en une destruction systématique de l’ensemble des conditions de l’existence. Elle a lieu au nom de la promesse. Elle « est » cette promesse. C’est ainsi que la tyrannie contemporaine a balayé l’être et la conscience et c’est pourquoi il apparaît inévitable d’abandonner sur le chemin et l’être et la conscience dans les combats à venir. Il est tout autant nécessaire d’inventer de nouvelles formes psychiques et mentales adaptées à cette situation inédite si l’on veut pouvoir renverser cette gouvernance planétaire qui s’appuie sur la terreur, devant la terreur qu’engendrerait la reconnaissance de la destruction générale des conditions d’existence et qui au nom de la promesse éternellement à venir règne ainsi chaque jour par la peur.