samedi 4 juillet 2026

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De la censure des œuvres de nos jours

des articles devenus livre

, Christian Ruby et Martial Verdier

À quoi pensons-nous lorsque nous prononçons le mot « censure » ? Qu’est-ce qui fait de tel acte d’un pouvoir une censure, notamment d’une œuvre d’art ?
TK-21 LaRevue a publié au fil des mois une suite de six articles favorisant une perspective globale sur notre présent et les actes de censure culturelle. Ces articles existent désormais sous forme de livre, que l’on peut se procurer en contactant la revue.

Comment définir ce terme-clef, censure, et que dire de l’obsession d’interdire tout ce qui, dans notre culture, peut questionner le monde sous nos yeux ? Affirmer cela, c’est déjà postuler qu’il n’y a rien d’absurde dans la censure, même si ce sont les premiers mots qui viennent à la bouche dès lors qu’on tombe sous une censure.

La censure constitue un des moyens de la sauvegarde d’un rapport de domination. Elle tente évidemment de se faire passer pour l’exercice d’un bien. En cela il est bon de souligner, en se plaçant du côté du pouvoir, que si vous voulez censurer la société civile sans qu’on le remarque, dites simplement : c’est pour préserver l’unité du corps politique ! Mais si vous voulez qu’on le remarque, dites qu’il s’agit d’une affaire de « bon sens » : lorsqu’on vous attaque, il faut répondre !

Néanmoins, cette détermination est insuffisante. Certes, elle répond au souci de préciser que la censure est une pratique utilisée afin de limiter la diffusion d’idées, d’œuvres ou d’images, d’interrogations ou de termes considérés comme dangereux par tel pouvoir, parfois camouflée sous la mention « inapproprié » ou une simple restriction de présentation.

Le philosophe Jacques Derrida – dans Du droit à la philosophie [1]-, donne du concept de censure une définition plus ciblée : il suffit qu’un discours, quel qu’il soit, même le moins légitime, le moins reconnu, le moins acceptable, ne puisse pas être discuté dans l’espace public, et il y a effet de censure. Que cette non-discussion provienne d’une censure officielle (par l’État ou l’un de ses agents), de l’indifférence du public, de la sélection faite par les journalistes ou les maisons d’édition, d’un rejet ou d’un refoulement, cela ne change rien au concept - mais cela n’implique évidemment pas qu’en pratique, ces censures puissent être évitées (d’autant moins qu’il ne peut y avoir ni institution, ni raison sans censure).

Reste, notamment, à prendre en compte la notion d’une censure accusatoire, ce genre d’accusation destinées à s’indigner ou à dénoncer des pratiques que ceux qui les réalisent nomment, de leur côté, nomment « choix », « sélection », « modération », « correction », « classification », etc. Pierre Bourdieu en a parlé dans « Censure et mise en forme » (Langage et pouvoir symbolique) [2].

Plus globalement, il n’est pas inutile de se demander si ce n’est pas la question de l’espace public qui est en jeu (non les lieux publics, sinon en second ressort) à partir de ses dissensus. Cette notion, « espace public », déployée entre Kant, cité ci-dessus, sous les Lumières, et au XXᵉ siècle, Jürgen Habermas – dans L’espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise – a au moins contribué à recentrer la question de la censure dans le politique, sans s’enfermer dans celle de l’État. Elle comprend la dimension de l’action politique des citoyennes et citoyens entre eux, et la possibilité de s’emparer de la notion de « publicité » en un sens radical. À l’encontre de la saturation de l’espace public organisée par des autorités, l’idée de publicité renvoie à des échanges potentiels entre chacune et chacun, à la manière dont la parole en public et sous débats peut aider à rompre à la fois avec les normes imposées et avec l’indifférence volontaire qui finit par faire croire que l’on aime la servitude, entre « je ne savais pas » et « je ne voulais pas savoir ».

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Les articles publiés en ligne et dans le livre :

La censure ou le mépris du « public », par Christian Ruby, philosophe ;

Pensées sur l’auto-censure, par Carole Douillard, artiste visuelle et performer ;

Le review bombing dans le cinéma, par Elliott Covrigaru, scénariste, réalisateur et compositeur ;

Une histoire de casier, par Myriam Mechita, artiste plasticienne enseignante chercheuse ; 

Photo & Censure, par Martial Verdier, photographe et directeur de TK-21 ;

Régenter le goût de la foule, par Christian Ruby.

Notes

[1Jacques Derrida, Du droit à la philosophie, Paris, Galilée, 1990

[2Pierre Bourdieu, « Censure et mise en forme », (Langage et pouvoir symbolique) Paris, Seuil, 2001.