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Contresionisme
Alain Santacreu : tout contre
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Voici un livre dont on peut être sûr, vu la terreur sémantique qui règne, sur beaucoup de sujets d’ailleurs (politique officielle Covid, histoire de la Terre et de son climat, géopolitique, et j’en passe), qu’on en parlera très peu – voire pas du tout (raison de plus pour en parler).
Dès son « avant-dire », l’auteur nous avertit de ce terrorisme sémantique nouveau qui s’est aggravé avec les années : « Le 16 juillet 2017, en ce jour de la commémoration du 75ᵉ anniversaire de la rafle du Vel’ d’hiv’, le nouveau chef de l’état, Emmanuel Macron, termina son discours par une profession de foi enflammée : “Nous ne céderons rien à l’antisionisme, car il est la forme réinventée de l’antisémitisme.” » Bigre ! Voici que notre Grand Timonier, comme l’indique aussitôt après Santacreu, veut criminaliser le délit d’opinion, puisque si « l’antisémitisme est un délit, l’antisionisme est une opinion, et, en les confondant, on vise à interdire toute critique de la politique d’Israël ». Deleuze, Godard, Sanbar, au cachot !…
Notons tout de suite que ce livre très informé, super érudit et ultra-complexe d’Alain Santacreu arrive juste après un texte assez important sur ce sujet qui divise le monde (et les Français) de l’un des derniers Grands de la philosophie encore vivants, Giorgio Agamben, La fin du judaïsme, d’abord publié sur le site de son éditeur italien, Quodlibet [1], puis assez vite traduit en français sur le site Entêtement [2]. En voici l’argument principal : « On ne peut comprendre le sens de ce qui se passe aujourd’hui en Israël si l’on ne comprend pas que le sionisme constitue une double négation de la réalité historique du judaïsme. Non seulement en ce qu’il transfère l’État-nation des chrétiens aux juifs, le sionisme représente l’aboutissement de ce processus d’assimilation qui, depuis la fin du XVIIIᵉ siècle, a progressivement effacé l’identité juive. » Et puis, un peu plus loin : « L’exil est la forme même de l’existence juive sur terre, et toute la tradition juive, de la Mishna au Talmud, de l’architecture de la synagogue à la mémoire des événements bibliques, a été conçue et vécue dans la perspective de l’exil. » D’où il découle logiquement cela : « En niant la racine de l’exil et de la diaspora au nom d’un État-nation, le sionisme a donc trahi l’essence même du judaïsme. Il n’est donc pas étonnant que cet éloignement ait produit un autre exil, celui des Palestiniens, et qu’il ait conduit l’État d’Israël à s’identifier aux formes les plus extrêmes et les plus impitoyables de l’État-nation moderne. » Tous les mots de ce texte sont extrêmement importants. C’est précisément « cette acceptation sans réserve de l’exil, avec le rejet qu’il entraîne de toutes les formes actuelles d’État » qui fondait « la supériorité des Juifs sur les religions et les peuples qui se sont compromis avec l’État ». Les Juifs étaient, « avec les Tsiganes, les seuls à avoir rejeté la forme étatique, à ne pas avoir fait la guerre et à ne pas s’être souillés du sang d’autres peuples ».
Contrelittérature et Contresionisme
Il est très important de souligner maintenant qu’Alain Santacreu est le fondateur d’un concept et d’une revue qui s’appellent Contrelittérature ; c’est seulement à cette aune qu’on pourra saisir toute la subtilité de son titre : la contrelittérature n’est pas une littérature contraire (à la littérature commerciale contemporaine), elle en est le contraire, et permettra seule son rétablissement. « Une oreille circoncise entendra le “contre” de contresionisme au sens musical, comme une élévation d’octave de la note qui se place au-dessus de la portée. » C’est l’oubli de l’Être qui a sali irrémédiablement la Littérature ; il en aura été de même avec le sionisme religieux fanatique. Mais la rédemption sera toujours possible, car « les gens de l’Être [et donc les Juifs] sont les sujets du Verbe [3] » : « Brereschit bara Elohim [4] ».
Dans les derniers cours à Vincennes de Gilles Deleuze récemment publiés chez Minuit, Sur l’appareil d’État et la machine de guerre, on lit ceci, qui renforce les idées d’Agamben : « C’est dans la mesure où elles sont d’abord dirigées contre un État préalable (encore faut-il qu’il y ait un état préalable) que par voie de conséquence les machines de guerre peuvent s’intégrer dans un État. » La création de l’état d’Israël contenait donc per se le développement de toute une machinerie de guerre, Tsahal, puisque ces machines de guerre « présupposent que vous deveniez d’abord un État ». Armée « la plus morale du monde » selon Claude Lanzmann… Heu… même à Gaza, en 2023-24-25 ? Hum… « L’appareil d’État est un appareil de capture. Ça capture les hommes. » Et les terres d’autrui, parfois, dans toutes les aventures coloniales… « Peut-être que les sociétés sans État [le peuple juif, avant 1948] procèdent autrement. » Est ici résumé dans ces pages magistrales de Deleuze tout le propos liminaire du livre de Santacreu : « Le contresionisme n’est pas un antisionisme : il est le contraire du sionisme. » Et ceci, afin de faire un pas de côté et de s’extraire de la meute des meurtriers, comme le recommandait Kafka dans son Journal. Ne devrait-ce pas être la mission de tout écrivain un peu conséquent ?
Contresionisme de Santacreu est un livre différent et contraire à tous les autres contre le sionisme. Et d’abord parce que l’auteur est extrêmement érudit et informé sur son sujet, et qu’il manie la Torah, le Talmud et la Bible avec une grande agilité, et même l’hébreu. Tout son livre part d’une grande empathie affective pour le peuple juif [5], dont il écrit qu’il est à l’origine même de la Littérature, avec la Torah, ou Tanakh (rappelons ici qu’il s’agit des cinq premiers livres de la Bible) ; et c’est ainsi qu’en définitive Contresionisme se retrouve tout contre le sionisme : qui aime bien châtie bien : « Pourquoi le sionisme a-t-il commis un génocide à Gaza [6] ? »
Les positions d’Agamben et de Santacreu sont très proches, et pourtant se complètent : « Pour un juif orthodoxe, les juifs vivant dans l’État d’Israël sont également en exil [7] » ; « Dans le judaïsme authentique, l’exil n’est pas la condition des seuls juifs mais de tous les hommes. L’exil se rapporte à une absence fondamentale : il désigne la conscience de l’imperfection du monde et contient l’espoir de sa transformation. Nous sommes tous en exil de notre humanité, [8]. »
Pour Deleuze, capitalisme et machines de guerre sont étroitement liés ; et c’est « quand la guerre [9] devient totale » que « l’objectif de la guerre devient illimité », comme on l’a vu à Gaza pendant presque deux années où tout fut aveuglément détruit, hôpitaux, lieux de culte et écoles compris. Raison pour laquelle Santacreu est violemment opposé à toute forme de nationalisme : « Le nationalisme est indissolublement lié au concept d’État. Le sionisme a introduit le nationalisme dans le judaïsme, alors que cette idéologie raciale, élaborée dans l’Europe du 19ᵉ siècle, était contraire à l’esprit sémite des rabbins. C’est dans son principe même que le sionisme doit être rejeté car il porte en lui tous les crimes qui se sont perpétués jusqu’à nos jours. » L’écrivain va jusqu’à penser et donc écrire que les crimes de guerre de l’armée israélienne constituent un crime incestueux, dont le premier modèle fut le meurtre d’Abel par Caïn, puisque les peuples autochtones sont « les pères ancestraux des territoires usurpés » : « L’extermination des Indiens par les colons américains est une image réfléchissante de l’anéantissement des Palestiniens par les colonisateurs sionistes : destruction génocidaire des peuples autochtones. »
Les conclusions d’Agamben et de Santacreu, complémentaires, se rejoignent : « le sionisme est la phase finale du capitalisme globalisé » (Santacreu) ; « cela signifie peut-être que le judaïsme, qui n’est pas mort à Auschwitz, connaît aujourd’hui sa fin » (Agamben). Cependant, Alain Santacreu est plus optimiste : « Comment un mouvement social alternatif pourrait-il parvenir à reconstituer le peuple sous la forme d’une “communauté par le retrait”, aux temps de la technoscience et de l’ingénierie sociale mondialisée ? » On reconnaît là « l’indécrottable » écrivain anti-autoritaire et fanatique des mouvements syndicalo-anarchistes de la Guerre d’Espagne du Roman retrouvé [10]. « L’état sioniste ne sera détruit que par le faire peuple d’Israël. C’est à ce prix que la paix pourra revenir. »
Ainsi sera-t-il.
Notes
[3] « Qu’est-ce que la contrelittérature ? ».
[4] « Au commencement Elohim créa », Genèse 1.1.
[5] Rappelons ici à toutes fins utiles que l’auteur a publiquement déclaré qu’il pensait, vu son patronyme et ses ascendances directes (son père fut un anarchiste catalan), être probablement un descendant de juifs séfarades ayant pris ce nom de « Sainte Croix » pour échapper aux persécutions de l’État espagnol.
[6] Je sais que tout le monde ne s’accorde pas sur ce terme pour qualifier les innombrables massacres et destructions commis par Tsahal dans la bande de Gaza en 2023-24-25 ; à tout le moins peut-on parler de crimes de guerre disproportionnés par rapport à l’attaque initiale.
[7] La fin du judaïsme, art. cit.
[8] Contresionisme, Éd. Contrelittérature, 2025.
[9] On se souvient d’un fameux dialogue entre Gilles Deleuze et Elias Sanbar, Les Indiens de Palestine, publié dans le journal Libération du 8-9 mai 1982, et récemment repris dans Les Cahiers de Tinbad N°19.
[10] Le roman retrouvé, Éd. Tinbad, 2024.
