dimanche 27 juillet 2025

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Chants à mères

d’Anne Barbusse

, Jean-Paul Gavard-Perret

De sa maison de l’être, Anne Barbusse la croyait morte. Elle mourait en elle qui succombait de la savoir hantée. Désormais, elle déplie son secret par déboîtement de sornettes. C’est comme si dans ce livre elle arrive au point d’eau où s’abreuvent les hippopotames. Elle se juche sur un des dos, et face au danger, elle ouvre une ombrelle.

Elle décrit un cirque de pétales même si bien des lunaisons ont fait attendre sa légende sur la piste de ses souvenirs. Peu à peu, ici, elle va y entrer par la grande porte. Mais c’est moins une arrivée qu’un passage. Un corps de lumière va s’offrir désormais même si d’autres à sa place auraient perdu le fil ou pris la poudre d’escampette et estimaient ne jamais arriver pas à la cheville. Mais ils ne se trompaient pas, et elle est devenue plus que mère de vinaigre ou femme de lune. Elle comprend que tout s’inverse, que la mer est douce et faible et Anne Barbusse dicte à la courbe de l’horizon et son parcours au sein de ces métamorphoses, même si d’abord le cœur est un chaudron de solitude.
 
Cependant, méfions-nous du titre de livre d’Anne Barbusse. Et eu égard sa table des matières en quatre chapitres : « Le psychiatre parle, Le dernier jugement, Dans les villes de province, L’automne de la mère », se déroule d’un même tonneau une histoire d’une mère, d’un fils, d’une famille, mais surtout un long et envoutant poème sur la douleur et les souffrances dans divers lieux de Grèce ou de la province française tandis que et par exemple un « vieux voisin ramasse les feuilles tombées / avant de mourir et que le village mugit son silence ».
 
Quant à la narratrice, elle ressemble avec émotion aux femmes qui vivent toutes seules dans leurs maisons. Elle essaie d’avoir la triste volonté du jour, mais pas besoin d’aller au bout du monde : partout il y a des arbres où pendent des nostalgies en fleur. Quant aux rivières par définition, elles sont violentes, surtout après les pluies d’automne ou du printemps, pendant la fonte des neiges.
 
Bref, qu’importent les lieux car dans leur ventre sourd s’entendent les moteurs des voitures souveraines mais surtout des hommes qui souffrent face au pourrissement des vignes. Mais il en est ainsi en la solitude des mères. Dans ce livre, le lyrisme parfois effroyable danse sur les plis du vent, parfois il se rêve de la mer abolie, d’objets inanimés sur une terrasse d’été, « de la saveur de la pastèque ».
 
Ici la douleur n’a pas pour elle un seul ami dans la région. Mais Anne Barbusse tente de la repeindre de blanc même si chez sa narratrice « mon ventre porte cicatrice sur cicatrice un soir / il me fait écouter la Chanson des vieux amants de Brel / et je pleure toute la nuit pour garder un enfant ». Vogue ainsi l’histoire où des femmes se prostituent « à la modernité visible via l’ordinateur ».
 
La vie tâche de tenir debout dans un village de campagne, ici ou ailleurs. Elle vit « trop de cris qu’elle soit son tombeau ». Parfois se perd l’envie du matin et ses jambes ne portent plus le poids de l’existence. Mais l’héroïne arrive à non-lieu à la terre étrange « sans y voir plus que de lumière tombante sur les choses » et elle devient chose parmi les choses, ses désirs éteints et tombés parmi tant d’objets.
 
Si bien que chaque mère recèle quelque chose de dangereuse et aussi « Quelque chose d’une allumeuse, d’une emmerdeuse » mais comme le chanteur Arno cité en exergues, l’amour est toujours dans « les yeux de ma mère ». Bref, il y a des femmes très méchantes comme des mères révolues (« tu es une petite pute, une petite conne, ton fils t’a larguée ») près des murs de pierres et des blocs de béton éboulés. Autant à Olympie que dans la plaine de la Crau.

  • Parfois la narratrice « pleure comme un homme. S’il n’y avait eu son voyage en Grèce, tout cela ne serait pas arrivé. La vie se serait passée plus calme sans espérance avec l’idée que la répétition ne tue personne, que les moutons du berger peuvent traverser le village ». Mais elle déploie seulement ses agissements voire en demandant « au cinéma de lever mon corps » ou appeler des voix inopérantes, « ne sachant prendre la mesure de mon vide ». Mais elle poursuit par son chant du salutaire, le reste en découle, les gestes se déplient avec effort. Elle tâche de maîtriser ses absences « superbement irrationnelles » et les jours passent. Le psychiatre n’y fait pas grand-chose : « il parle dans son bureau les angoisses » mais tâche d’ouvrir une vision éclairée. Il suffit que les talus gonflent de l’herbe pluvieuse du printemps, même si les enfants restent mutiques dans l’espoir d’une seconde naissance.

L’auteure via sa narratrice « fait double deuil / je suis la veuve d’un pays et d’un enfant / je suis la veuve confuse de l’univers mêlé d’histoires ». Elles vivent à ses côtés, vidée et reine, tenant debout à tâtons, à peine fréquentant les jours creux. L’objectif est d’échapper à son diable jusqu’à ce que ses enfants du futur fassent partie d’elle.

D’une telle héroïne, on voulut retirer la langue, mais ici, elle la tire comme l’escargot sort les cornes portant sa coquille. Rejaillit peu à peu une renaissante chaleur loin des erreurs de pronostic quant à sa nature. Et plus tard des mots n’habillent plus son cadavre. Cela donne peu à peu un air de fête. Les paroles dansent sur des fils avant de s’envoler comme des anges que les oiseaux emportent.

Anne Barbusse,
« Les mères sont très faciles à tuer »,
Éditions Pourquoi viens-tu si tard », Nice, 2025,
160 p., 14 €.