lundi 2 février 2026

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Ce qui tue

Alain Marc

, Jean-Paul Gavard-Perret

Dans ces « Poèmes à dire et à crier » nous vivons dans un autre monde que réel, constamment immergés et en essayant de surmonter notre angoisse dès que tout part : « Désir de Vie ou de Mort / Qu’ai-je décidé à l’Aurore de ma / VIE ».

Pour Alain Marc, la langue est une bête respiratoire. Elle revient à sa racine et elle est sa fiancée fantôme. L’auteur ramène une nouvelle fois à la richesse sonore et non à l’abstraction de la langue. Sa pensée miroite dans une énergie où les mots ne sont pas les choses mais la pensée s’entend par l’incarnation qu’ils lui donnent. Et à travers cette langue et son expérience, Alain Marc donne l’idée que la pensée est une course de haie au sein d’une richesse phonique, sa danse et son mouvement sourd. Il continue à travailler à l’aveugle, sachant que l’écriture en sait plus que lui au nom d’une révélation, d’une métamorphose, d’une transfiguration.

« La chair de l’homme » (pour reprendre un titre de Novarina) représente le trou où se déverse ou plutôt se révulse une histoire qui nous bouleverse à coup de répétitions, d’ictus — chaque fragment d’un texte reflétant son ensemble en perpétuel mouvement. Tout fonctionne au nom de la variation là où la matière redevient poussière.
 
Chaque mot comme chaque image n’est donc que ce qu’en disait déjà Diderot lorsqu’il écrivait : « dans mon imagination, elle n’est qu’une ombre passagère ». Mais cette ombre possède la capacité à devenir un lieu, une impersonnelle et inquiétante zone du vivant là où le sens bascule. L’auteur évide les espaces sensés. Il nous déplace de ses lieux d’absence où tout désir de voir le place.
 
Ce texte n’est ni le propre ni le figuré, ni le pur ou le réalisé, mais une zone où nous perdons notre capacité de penser seulement avec lucidité. L’œuvre nous permet ainsi de nous perdre et de nous retrouver, tant elle souligne le fait que, comme le signalait Giacometti, « j’ai toujours eu l’impression d’être un personnage vague, un peu flou, mal situé ».
 
L’œuvre reste ainsi rarissime, où le corps ne disparaît pas et où le monde des apparences est exclu. Il y a soudainement une place pour quelque chose d’autre, qui est bien plus que la figuration d’une ombre « portée ». Ici, les repères s’effacent pour laisser apparaître l’humain. Nous ne sommes même plus dans le peu de choses mais dans l’air du lieu et dans l’aire d’un jeu qui nous absorbe et nous digère.
 
Dans ces « Poèmes à dire et à crier », nous vivons dans un autre monde, non réel, constamment immergés en essayant de surmonter notre angoisse dès que tout part : « Désir de Vie ou de Mort / Qu’ai-je décidé à l’Aurore de ma / VIE ». L’enfance était pour lui une mauvaise donne. Dans ces moment-là, c’était toujours son regard qui « s’arrêtait de Vivre en Premier ».
Perdre la mémoire permet de « ne pas / Continuer à Sur Vivre / Mais bien un jour se décider / DE VIVRE ». C’est là devenir qui on est dans le territoire du seul. Là où les poèmes de Marc s’amenuisent mais en tout l’inverse d’un étiolement. A chaque espace d’un instant la règle est : « Debout /Rester la / Tête Droite » et réparer les Bleus de l’âme pour avoir « le courage de dire JE ». Car c’est bien la première Victoire.

Mais la salle de jeu à vivre est toujours là, où « même les choses ont une Mémoire ». L’auteur, ici, est le témoin aujourd’hui sans objet d’un passé que l’on n’oublie jamais là où la société exclut les fous. Et ce parce que personne ne supporte et « a peur pour lui-même » de réaliser qui nous sommes, dans la société des animaux, même quand le jugement s’anéantit. C’est là alors que l’on se trouve au bord de la mort mais au débordement de l’existence.
 

Alain Marc, « le Choix de la folie, le Grand cycle de la vie ou l’odyssée humaine #2 », Coéditions Douro et Z4 Editions, 2026, 164 p., 15 €