vendredi 1er mai 2020

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Big and small animals are watching you

, Laëtitia Bischoff

Oui, la civilisation est cernée. Mais les animaux sont encore là qui nous aident à nous orienter.

C’est Nadeije Layneyrie-Dagen qui me les a pointés du doigt dans la conclusion de son livre Animaux cachés, animaux secrets [1] : un bouvreuil et une grenouille résident dans Le déjeuner sur l’herbe d’Edouard Manet. Me voici avec des nouvelles fraîches de 1863. Happés par tant de gloses au sujet d’une femme nue en plein pique-nique entourée d’hommes habillés, nous étions pris dans un face-à-face entre l’humain peint et l’autre visiteur, épris, éprouvés par les dessous d’un regard et d’une mise en scène. Les humains se regardent les uns les autres se regardant, effigies, créateurs, miroités dans leurs retors artistiques. Tant de bruit au cœur de ce tableau, c’est-à-dire au cœur de ce sous-bois, de cette place forte de l’art occidental. Une éclaircie se referme, la forêt réapparaît à l’est, à l’ouest et au-dessus de cette bande d’humains, de ce territoire qu’ils ont fait leurs. Et sur ces bords, tout en haut à midi du tableau, le bouvreuil plane, toutes plumes déployées. Et au bord du coin gauche, tout en bas, la grenouille contemple un hors-champ qui n’est pas l’affaire du spectateur. Voici notre civilisation cernée.

Oui, la civilisation est cernée. C’est aussi la réflexion que je me suis faite en re-re-re-regardant Le roi et l’oiseau de Paul Grimault et Jacques Prévert avec mon fils, en ces temps de confinement. L’immense cité-château est cernée, par le dessous où vivent les lions, par le dessus où vit l’oiseau. Quand ces deux extrémités se rejoignent, c’en est fait du Roi et de son immense château. De ce palais où lui et ses gardiens se confinent : personne dans les rues, voyez ces perspectives longues et vides. D’ailleurs, souvenez-vous, c’est plutôt de l’image du roi dont il s’agit, car le roi n’est plus depuis que son double, qui ne louche pas, est sorti tout droit d’un tableau honorifique et a pris sa place. C’est l’image du pouvoir — l’effigie vivante du Roi — qui s’est accaparée les rênes des événements et qui pourchasse les images idéales d’amour et de fraîcheur — la bergère et le ramoneur sortis eux aussi de leurs toiles peintes. Le Pouvoir va chercher la machine avec laquelle il décimera les bas-fonds, là où survivent tous les humains dans leurs masures grises sans soleil. Mais quand les animaux, l’Idéal — le ramoneur et la bergère — et la machine font front commun, le Roi — le Pouvoir — est décimé et tout son luxe et ses marques civilisationnelles volent ou sont broyés en éclats.

La civilisation et le monde sont ici deux entités hermétiques l’une à l’autre. Quand est-ce que l’existence du monde nous apparaît comme un espace non encore vu, jusqu’ici non arpenté par les personnages principaux et par le regardeur, quand est-ce que le monde prend corps ? Quand le ramoneur et la bergère parlent à l’homme aveugle de l’existence de l’oiseau et du soleil. Alors l’aveugle s’écrit en faisant tourner sa boîte à musique :

« Nous sommes sauvés, la vie est belle, le monde existe  ! »

Le monde semble donc être, non pas ce qui remplit l’espace, mais ce qui se trouve en frontière de civilisation, repoussé, mais vivant. Pour faire un raccourci de Manet à Grimault, le monde est gardé par des lions, des oiseaux et une grenouille. Il apparaît comme l’espace qui va « sauver » les humains. Il est le dehors de la civilisation. Alors la question subsidiaire, à l’actualité patente pourrait se retrouver dans les mots de l’anthropologue Tim Ingold, lorsqu’il formule :

« Nous considérons-nous comme des êtres à l’intérieur d’un monde ou comme des être sans monde ? [2] »

Où habitons-nous aujourd’hui, cela ressemble-t-il à un espace vide d’animaux mais empli de marques civilisationnelles ? S’agit-il d’un monde ?

Un autre être « cerne » la civilisation, au sens cette fois-ci plus figuré, et pointe ses pieds d’argile et ses incohérences, je pense au Chat du rabbin de Joann Sfar et d’Antoine Delesvaux. Voici un autre dessin animé que j’ai re-re-regardé. Les accès civilisationnels sont ici religieux, dogmatiques et ont traits aux étiquettes politiques. Bref la civilisation brille par son morcellement. Le Chat incarne l’incongru au cœur d’une série de figures archétypales : le rabbin, le maître rabbinique, le chek, les fanatiques du désert, l’orthodoxe épris du tsar, le juif ashkénaze aux allures de petit prince, l’Africaine, les juifs d’Ethiopie, l’État français… Ce sont bien les antagonismes de principe qui ressortent des relations humaines, ces incohérences que le Chat se fait un plaisir de souligner par ses questions, ses requêtes et ses commentaires. Il rebat les cartes des continuités et des discontinuités qui jalonnent notre existence. Il pose l’amour et la volonté comme continuité entre les êtres et demande dès lors d’être auprès de sa maîtresse puisqu’il l’aime et demande à faire sa Bat Mitsva puisqu’il veut être juif. Les humains lui répondent par la discontinuité des espèces, il est un chat. Mais un chat qui parle taille une brèche, non par sa compréhension de ce qui l’entoure, qui ne perd rien de sa relativité ni de sa subjectivité, mais par le dialogue. Son rôle de marginal dérangeant pour les autres protagonistes change au fil du film et cette capacité au dialogue lui offre un rôle nouveau au sein de sa petite communauté :

« Chat règle tous les problèmes par dialogue » précise l’ashkénaze lorsqu’il atteint la Jérusalem éthiopienne.

Finalement le Chat a pour mérite d’avoir désenflé chacun de « la » vérité c’est-à-dire de son réconfort venu d’en haut. Le Chat met à mal l’espoir de transcendance de l’humain et il possède les fonctions d’une sentinelle. Les animaux sont nos sentinelles. Ils sont une mise en garde contre certaines de nos velléités. Frédérick Kreck dans Les chauves-souris et les pangolins se révoltent à paraître dès la fin du confinement aux Éditions Zones Sensibles, ne dit rien d’autre dans une interview accordée à Médiapart. Kreck revient de Chine où ses interlocuteurs sur le terrain n’ont pas hésiter à qualifier la pandémie de « vengeance de la nature ». Certes, il est peut être plus simple de décortiquer les messages de sentinelles de dessins qui plus est, prolixes, qui ont quelque chose d’un chat cynique et critique ou d’un oiseau polyglotte et rebelle, mais sautons un pas de plus, que retiendrons-nous de nos autres sentinelles ? :

« Il ne faut pas re-séparer [les humains et les animaux], […] Je crois davantage à l’idée de refonder ce pacte sur l’échange de signaux d’alerte entre humains et non-humains. [3] »

Notes

[1Layneyrie-Dagen N., Animaux cachés, animaux secrets, Citadelles & Mazenod, Paris, 2016.

[2Ingold T. Marcher avec les Dragons, 2013, p. 29

[3www.mediapart.fr, article par Joseph Confavreux publié le 20 mars 2020.