samedi 4 avril 2026

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Au-delà des mères

Jérémy Liron

, Jean-Paul Gavard-Perret

Loin de l’agitation aliénante des images Jérémy Liron cultive une certaine retraite agissante. Ses œuvres nous « scotchent » car elles sont soustraites aux faux enchantements de l’artifice au sein même de territoires construits plus pour l’ostentation que le recueillement.

Le retrait reste la qualité première de ce travail qui distribue les signes presque imperceptibles de changements d’époque, de temps. L’artiste nous redonne un sens auroral qui se perd de plus en plus. Sans que les choses apparaissent avec clarté on vient rechercher ici, dans la retraite et son recul, une autre, plus vivace et originaire de ce que nous mêmes avons connu et éprouvé dans nos étranges et provisoires épiphanies matricielles voire marines.

Soustrait aux prises habituelles, en recul, privé de relief ou simplement de l’évidence allant de soi le long des jours, le paysage chez Liron est donc soumis à une étrange érosion et érection. La terre tend aimantée vers la mère voir la mer de celle-là et ses ou nos souvenirs une fois de plus semblent eux aussi se perdre en elle. Le paysage change mais en restant le même. C’est (aussi) une manière de retrouver une forme d’extase ou de ne pas la quitter.

Dès lors, noter, dessiner, peindre, garder trace de tous ces moments où le temps est soudain suspendu deviennent un jeu d’échos — voire de conjurer la mélancolie. Preuve que le créateur n’est pas de ceux qui se contentent d’errer dans les paysages qui le précèdent. Par ses toiles, photographies, sculptures et vidéos, il aborde par exemple le paysage balnéaire à travers une expérience commune. Qui ne se souvient pas de vacances aussi familiales que maritimes ?

Pour certains elles étaient le signe d’une joie débordante, pour d’autres d’une sorte d’anxiété. L’un et l’autre de ces sentiments font porter une attention particulière au paysage d’emprunt. Mais l’auteur est sensible à des « pans » que nous ignorions face à ceux que nous fréquentons au quotidien.

D’un départ ponctuel, le créateur génère toujours un processus très particulier. Des éléments architecturaux font ainsi irruption dans des paysages où la végétation veut garder le premier plan. Jérémy Liron peint aussi des villas rectilignes, anguleuses, mais il sait porter son regard sur des détails qui sont autant d’intrusions, d’accidents de parcours. Tout est là mais vacille, comme affaibli, sans fermeté, soudain distant.

Mais dans ses œuvres comme dans ses textes Liron touche à l’essence-même de la critique d’art. Car en cette posture instinctive pour lui, il met en scène un regard qui cherche à n’en plus finir, au point de parvenir à une sorte d’élucidation extrême. « S’il se sert du médium de l’écriture, c’est qu’il est seul capable, comme un hydrolat, de s’imprégner d’une matière première perçue et assimilée. » écrit Léa Bismuth la préfacière du livre. Ici Liron devient le véritable critique d’art qui retourne le regard, dépasse le « goût » pour atteindre, une subjectivité partageable, « une forme paradoxale d’objectivité intime » ajoute la préfacière.

L’artiste l’a d’ailleurs lui même bien compris lorsqu’il affirme : « Ne passe-t-on pas la majeure partie de son temps à inventer par petites parcelles les souvenirs exacts de ce qui ne cesse continuellement de nous échapper ? ». Le créateur en inventant ou en devenant critique de son travail les retient : mais de manière distanciée, à travers l’épure mais aussi par effet de vitre de son livre. Elle laisse passer la lumière et tient lieu aussi d’écran pour un tel artiste et écrivain dont le regard n’est jamais inerte. Il fonce toujours au-delà de ses propres « mères » (primitives ou plus retardées) qui le porte vers les lointains non d’en face mais dedans.

Jérémy Liron, « Retourner le regard », L’Atelier contemporain, 2026, 424 p., 25 €