dimanche 19 janvier 2014

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Au bord de la mer — II & III/III

, Joël Roussiez

Hommages à Yokoyama, Tsuruta, Graham, Goethe, Yuan Tchen et Boye…

II

… Celui qui visite le musée n’est pas surpris de ce qu’il trouve, les choses sont en place et, lorsqu’il sort dans la cour de la maison, passant un doigt sur la carrosserie rutilante, il lève les yeux vers le soleil brillant ; « J’ai vu la couche de draps blancs et j’en fus ulcéré… », son sentiment l’étonne et pourtant c’est un sentiment vrai qui revient alors qu’il se perd dans la lumière du jour qui chauffe son visage ; le visage est la faiblesse de l’homme, ne l’a-t-on pas si souvent dit et pourtant lorsque Yukoyama regardait celui de celle qu’il aimait, c’est la puissance et le calme des forces en attente qui subjuguait ses yeux : « Je lis dans les beaux traits de ton visage / La force d’une douce patience / Où tes yeux se replient comme un rivage… Il l’écrivit ainsi un soir où la nuit chaude de l’été baignait le visage endormi d’Ushigao de souffles chauds et de parfums sous la lumière blanche de la lune ; il inscrivit ces mots sur le bois qui borde le lit, voyez encore les traces du poème estompé par l’effleurement des mains nombreuses des admirateurs…
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La maison est au bord de la mer d’où l’on entend les flots murmurer leurs danses, et ce bruissement à la longue fatigue l’oreille qui, cependant, finit par se laisser bercer par lui… Ils se laissaient bercer longtemps les jours d’été par le jeu bruyant de la mer et parfois lorsque la tempête sonnait fort, on le raconte, ils sortaient dehors pour se faire rincer par l’eau des pluies sous les échos et les fracas que malmenait le vent. « Oui, j’aime ces désordres bruyants » Les musiciens parfois cherchent dans le chaos à reposer leur sens des harmonies auxquelles ils s’exercent. Ushigao chantait le visage ruisselant dans les bras de son amant et celui-ci ne l’entendait qu’à peine sous les assauts du temps mauvais mais ils avançaient ensemble sur la plage, on les vit plus d’une fois, aux limites de l’eau et du sable marcher avec difficulté ; la voiture brillait dans la cour, il aurait été facile de partir se réconforter au restaurant Du Regard Facile dont le chef Utaro Houshigaï savait composer de très bons repas. « Quel grand honneur pour moi de servir de grands maîtres ! » Qui aurait exigé paiement ou redevance ? Pourtant, dans la tempête ; ils marchaient jusqu’à l’épuisement, on l’a raconté bien des fois sans comprendre pourquoi… Et le conte n’en dit pas plus qu’il ne faut car il n’est pas nécessaire d’éclairer tout ce qui s’avance…

III

La rivière coule plus haut derrière la dune de la plage ; les pois rouges poussent au pays du sud et la voiture stationne devant tandis que Yokoyama joue sur la plage tranquille, on revient dans des rêves à la voiture rouge, « oui, avant de te connaître, j’aimais venir ici pour jouer seul devant la mer… » ; « je me blottis contre toi, avant je ne te connaissais pas ; tu venais seul ici », « derrière cette dune, c’était le lieu qui me plaisait ; les pois rouges ont la forme d’un cœur, c’est pourquoi on les dit bons pour l’amour… » Qui a pris les photos qui nous les montrent serrés l’un contre l’autre dans ce chemin de sable ; un journaliste discret qui n’a pas laissé de nom, une affiche en informe le visiteur, et le visiteur comprend comment ils s’occupaient, « ne fais-tu pas ainsi quand tu te trouves avec ton fiancé ? Quand je suis avec ma fiancée, je me promène… D’être ensemble nous suffit mais il faut bien sortir alors nous aimons les plages désertes, la campagne et les chemins étroits : voici les pois rouges, disons-nous, c’est mon cœur que je t’offre… »
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Le visiteur prend beaucoup de plaisir à penser à lui-même et c’est encore mieux lorsqu’il se trouve accompagné de celui ou celle qu’il aime. La maison est au bord de la mer, rien n’attire en elle mais le lieu qui l’entoure est d’un très grand charme ; on a fait en sorte de garder l’endroit comme il devait être, tu dois te garer assez loin et venir à pied, tu passes alors par le chemin de sable et c’est déjà pour toi l’inconnu d’un voyage qui s’esquisse... La voiture fut volée à cet endroit, une pancarte le signale et, comme le temps a passé, elle est toute délavée, déjà tu ressens quelque chose comme une légère tristesse, ta fiancée est derrière toi, ton fiancé te suit… Qui suit de ses pas lents et comme ralentis, ton pas ralenti pareillement ? On les voit ensuite sur le mur dehors, à l’abri sous l’avancée du toit, tous deux serrés et tristes sous un parapluie, le visage amaigri et un peu malade Où se trouvait le journaliste indiscret ? Une pensée t’effleure et puis tu entres ; il faut ici enlever tes chaussures et dans le silence des pièces entendre les parquets qui grincent comme si on te suivait.

Les fantômes habitent où bon leur semblent et il n’est pas vrai que ce n’est que la nuit qu’ils déambulent sans espoir. La pièce qui servait de cuisine est très claire, elle donne sur la mer par une fenêtre à double vantaux coulissant ; « c’est très pratique tu vois, ainsi le vent n’entre pas trop » Ton fiancé écoute et regarde autour de lui un peu désemparé ; c’est donc là qu’ils vivaient ? C’est ta fiancée alors qui observe tout autour d’elle les murs blancs sans décor ; elle se penche sur l’évier, deux tasses y sont renversées ; « ce sont les leur… » Le fiancé le dit ou bien c’est toi, la fiancée qui le constate… Vous êtes venus tous deux comme cela se pratique lorsqu’on se fiance, on y vient éprouver quelque chose mais on ne sait pas ce qu’il faudrait ressentir ; alors on erre un peu l’un derrière l’autre. Qui est devant se trouve derrière, on cherche en quelque sorte un sentiment qu’il faudrait sentir et parfois l’on ne sent rien, alors on entend ses propres pas qui sont comme leurs pas. On a laissé les choses telles qu’elles se sont trouvées à leur mort. « Mais comment sont-ils morts ? Je n’ose y penser, je ne pense à rien, j’entends derrière moi le plancher qui grince, ai-je vu, là, derrière cette table basse filer une forme, regarde le rideau bouge, sur le sofa ne voit-on pas le tissu faire des plis comme lorsqu’on s’y trouve assis…
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La maison est spacieuse, l’amateur y avait pourvu, il avait proposé des arrangements, une baignoire pour deux avec des robinets au milieu pour ne pas gêner ; afin qu’on puisse y rester longtemps, elle était faite d’une pierre de Norvège aux grandes propriétés thermiques et si parfois l’eau refroidissait, il suffisait d’appuyer sur un bouton qui déclenchait une résistance dont la chaleur alors se diffusait dans la pierre et élevait ainsi la température du bain… On se perd dans les détails afin de saisir quelque chose et puis voici que bougent les peignoirs de soie, une ceinture sur le sol semble à l’instant avoir glissé des passants trop lâches. Le robinet n’est-il pas mal fermé, j’entends le bruit cristallin de l’eau contre la porcelaine sonore et derrière n’entend-on pas une voix…, tout derrière une voix, un chant lointain ; les fenêtres sont ouvertes…, je me souviens d’eux un jour de printemps, j’étais à mon champ et j’en sarclais les bords lorsque je vis au loin, là tout près en descendant dans ce petit vallon sablonneux, une sorte de marais où court entre les joncs un chemin sinueux, je les vis, elle tournée vers lui qui la regardait aussi ; et tous deux ils chantaient, ce qu’on entendait c’était surtout la voix d’Ushigao ; elle avait une voix inimitable même si je ne l’entendais que par intermittence car une brise légère remuait des herbes sèches, j’en étais comme étourdi ; je la connaissais bien car souvent j’étais allé l’entendre au Lac des Plantes Vertes.
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J’ai cessé de sarcler pour mieux écouter l’air. C’était Shika No Tone et, chose rare, comme pour souligner les accents graves qui évoquent les bois sombres, derrière la voix de la chanteuse, chantait aussi Yokoyuma d’une voix douce comme n’en ont pas les hommes l’accompagnant à quelque distance et presque en décalage par des nuances légères … C’est toi ma fiancée ? Oui, c’est moi ton fiancé, nous voilà tout deux dans la pièce noire à regarder une vidéo. Serrés l’un contre l’autre, nous cherchons à distinguer deux ombres qui se profilent en flou car, pour faire plus vrai, on a par surimpression rapporté sur le visage du paysan qui témoigne le paysage véritable et les deux ombres vagues des amants dans le fond du vallon. « Oui, je suis avec toi, et nous sommes bien ensemble ! » Est-ce ainsi qu’il faut sentir lorsqu’on va visiter la maison où ils vécurent ? Les jeunes gens le demandent au portier qui en a beaucoup vu et cela ne le choque pas. Il y vint lui aussi du temps de ses fiançailles et fut bien déçu de ne pas bien sentir l’amour, dit-il. On sent ce qu’on sent mais le définir est difficile… La maison est au bord de la mer parfois on entend dans le silence des pièces désertes un murmure constant qui paraît lointain ou proche ; c’est comme la respiration d’un être plus grand qui s’approche et s’éloigne ; un géant qui, de temps en temps, vient si près qu’il souffle sur nos cheveux. « Je l’ai senti dans le cou ! »… Finir ainsi le conte semblerait à beaucoup une manière de fuir mais lorsqu’on est jeune et qu’on a devant soi le temps de vivre sa vraie vie, on se soucie peu de ce qui est fini et de ce qui ne l’est pas. « Je me garde des excès et j’écoute la mer » Le portier est un sage et les jeunes-gens sourient…
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