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Ann Sexton : matrice et puissance
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En une suite de cadrages, de décadrages et de superpositions d’images, Anne Sexton renonce à toute ornementation. Elle tranche dans le vif : toutes les filles sont pour elle les descendantes de Marie et du Christ mais les quitte car trop placées « dans le derrière de dieu » et ce, même si des « fossoyeurs attendent » celle dont l’âge avance — même si elle était encore jeune.
Tous les « chants » imprécateurs de Ann Sexton sont des opéras, des opérations, des ouvertures. L’auteur propose des prises complexes où le sacré se mêle à la sensualité, le divin au charnel. Une nouvelle fois elle devient monteuse et compositrice d’un nouvel ordre et d’une autre beauté radicale et sans maquillages.
Cet ensemble de textes terminaux devient kaléidoscopique. Exit les « belles de nuit » et la première d’entre elle : la Vierge. Mais cette dernière ne touche pas seulement à l’indicible et à la prière. Le rite dont elle fait l’objet s’ouvre à un tapage certain et à des démonstrations plus intempestives que cultuelles. L’« essence » mystique passe par la petite porte au profit de la reprise en main du corps féminin. Si bien que la dimension abstraite du mythe sort de l’inéluctable. Car la poésie devient un art qui crache sur le silence où les femmes furent clouées comme des Christs féminisés.
Son approche tient au fait qu’elle n’admet pas d’autres commentaires que les siens là où elle invente diverses montées des circonstances qui fonde l’essence du féminin en soulignant un principe de séparation et de distance. Et son dialogue est particulier. Le mâle fort en leurres, criailleries est voué au mutisme.
Tout reste fascinant, fort, violent pour répondre à « Ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi les femmes étaient si silencieuses ? ». Ici elles ne seront plus marquées d’une façon indélébile.
Les dernières œuvres poétiques d’Anne Sexton surpassent en puissance ses recueils antérieurs. Ceux-ci étaient déjà incandescents voire osés, mais ici jaillissent soudain l’obscène et le sacré, l’urine et Dieu, bref, le feu, le feu, le feu que, écrit-elle, « les hommes cachent ». Ces poèmes incantatoires — accentuant Tu vis ou tu meurs, Œuvres Poétiques 1960-1969 parues dans la même maison d’éditions —, dans leurs accomplissements terminaux, retrouvent l’âme et le corps tourmentés de celle qui resta longtemps l’oubliée de la poésie américaine du XXe siècle mais qu’elle modernisa à sa façon, loin des dogmes et des chapelles.
Le fond reste ici plus sauvage que jamais. La forme poétique déplace les lignes en vers où se mixent voluptueux et sarcastique dans ce qui tient d’une sagacité et de la violence. Anne Sexton se fait au besoin sorcière des sorcières et sourcière du féminin. Elle renouvelle la vision des femmes à travers ce que la poétesse connut avec délice ou terreur : la famille, le désir et la sexualité. Elle offre et réaffirme un nouveau contenu, en marge des conventions de la morale des USA en trouvant un malin plaisir à renverser un patriarcat qui nourrissait l’esclavage de négresses blanches et oies de la même couleur prêtes à se livrer corps et âme au premier prince venu.
L’acte poétique se veut intime et dévoile des secrets (proches du silence) comme la permanence du dur désir non de durer mais de vivre en existence plénière, en fixant un instantané renvoyant forcément au passé et au deuil, tout en créant des sortes de paraboles : un chien montant vers Dieu descend vers les hommes qui brulèrent Jeanne ou autres sorcières de Salem et d’ailleurs. Elle ne cesse de vouloir rattraper quelque chose qui semblait désespéré, foutu d’avance.
Au masque tranquille, muet de la « Dulcis Virgo » et sous couvert de voir l’image sainte en un ex-voto se substitue le prétendu inconsciemment érotique. Reste néanmoins l’énigme fascinante de la pureté entre l’austérité et l’étincelle de feux pas forcément sacrés. Dans l’imaginaire la Vierge devient une paradoxale concubine. L’auteure la fait vivre comme une renaissance dans le contact sensuel avec la lumière du lieu. C’est là qu’elle trouve une nourriture mystique, c’est là aussi que les hommes croyants dévissent du spirituel à tout crin. Les disciples de Marie sous couvert de chasteté sont plus sulfureuses qu’il n’y paraît. On y cherche quelqu’une. Quelqu’une de cachée.
Anne Sexton, pour l’évoquer, crée des images qui se distribuent en seconde et en tierce. Il y a là une forme de lyrisme flamboyant dont le mouvement permet de penser le multiple de la féminité, et des roseurs impudiques de celles qui damnent leurs âmes bien que les religions catholiques voudraient contrôler. Quant au corps il n’est jamais fixé ou artificiellement retenu en « pauses ». Il subit le passage, l’écoulement. Parfois, le paysage n’admet d’autres « commentaires » que le visage lui-même. L’indicible n’est plus affaire de silence mais de off et de sons. Surgit une embellie poétique face aux mirages du monde. Chaque poème détruit le réel pour mieux le ré-enchanter en cette expérience des limites. Même la rue y bouge comme un glacier. L’intime palpite sans la moindre impudeur.
Anne Sexton, « Folie, fureur et ferveur, œuvres poétiques 1972-1975 », trad. de l’anglais (US) Sabine Huynh, éditions des femmes Antoinette Fouque, Paris, 2024, 268 p., 22 €.
