samedi 6 août 2016

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Logiconochronie XI

Rivages cosmiques (Méditations coréennes)

, Jean-Louis Poitevin

Au musée de Daejeon, en Corée, une exposition intitulée Cosmos tente de faire une sorte de point sur les éventuelles promesses que la recherche et l’application des technologies nous auraient faites directement ou indirectement.

Inclusion, exclusion

L’œuvre de Paik Nam June, Buddha TV qui date de 1974 dans sa première version propose de se confronter à un problème insoluble, celui l’aspect solipsiste du fonctionnement sinon de la pensée, du moins de la conscience.

En effet, un bouddha de pierre regarde sa propre image retransmise en direct par un dispositif vidéographique et électronique, une caméra et un moniteur.

Outre qu’il faut une bonne dose d’humilité pour occulter le fait que ce dispositif est tout sauf divin, il faut une autre grande dose d’abnégation pour ne pas remarquer en présentant l’œuvre ainsi, qu’il existe aussi une infinité de regards qui se trouvent à l’extérieur du dispositif et qui précisément le regardent et le commentent.

Mais il faut aussi une bonne dose d’assouplissant cette fois, pour ne pas voir que cette description de l’œuvre est le fruit d’une projection désirante qui devrait permettre au voyeur d’avoir à la fois le beurre, la jouissance d’être bouddha auquel il s’identifie au moins un peu tout en sachant qu’il restera loin de l’idéal mais non s’en s’être mis sous sa bonne garde, et l’argent du beurre, la jouissance de faire signifier cette jouissance en la faisant tourner en boucle dans le circuit intégré de sa conscience.

Ainsi se verrait démontrée la dimension solipsiste de la pensée comme extase silencieuse et de la conscience comme circuit intégré de type divin auquel on participe puisque d’une certaine manière on l’est, divin, ou du moins on en est l’une des incarnations.

Qu’importe les autres puisque seule la boucle compte comme figure active permettant d’assurer par l’élision de l’extériorité dangereuse un bon fonctionnement du circuit.

Il n’en reste pas moins que nous sommes en même temps, par notre statut de consommateur d’art et de spectateur d’un anti-show anti-médiatique, rejetés dans cette extériorité sans limite dans laquelle nous existons et acteurs d’une désacralisation sans retour.

C’est à la fois « nous » qui sommes les auteurs du dispositif technique proposant au bouddha cette confrontation dans le contemporain avec son propre fonctionnement et « nous » qui comme observateurs sommes renvoyés dans des lointains cosmiques. Nous nous retrouvons inscrit par rapport à l’installation dans un dehors sans limite, celui dont précisément se protège et devrait nous protéger le bouddha capable de ne pas voir et donc de ne pas se voir dans l’image qui lui fait face.

Nous sommes au moment même où nous la faisons comme spectateur, évincés et exclus de l’expérience que fait pourtant le bouddha sous nos yeux.

Nous sommes par contre confrontés à « notre » expérience, celle d’exister dans une extériorité sans limite à la fois relativement à l’expérience de type mystique du bouddha ou à laquelle il invite à participer, et relativement à l’expérience technique qui nous exclut tout autant de l’image produite et de la boucle elle-même. Encore que en nous glissant assez près du bouddha il doit nous être possible d’apparaître à l’image, mais bien sûr de manière fugitive.

Comment réagissons nous face à cette exclusion ? Il n’y a ici aucune « face » vers laquelle se tourner qui pourrait apporter consolation à une douleur qui d’ailleurs ne semble pas exister comme douleur, mais seulement comme un sentiment diffus de rejet, comme quand on est refoulé à la porte d’un concert, d’une boîte de nuit ou d’une soirée à laquelle nous avions pourtant été invités. La grande douleur viendra plus tard. Elle viendra et s’emparera de tout, douleur diffuse vécue plus comme la conséquence d’un défaut congénital que comme celle d’une faute.

Arche versus Tortue fractale

Au musée de Daejeon, en Corée, une exposition intitulée Cosmos tente de faire une sorte de point sur les éventuelles promesses que la recherche et l’application des technologies nous auraient faites directement ou indirectement. Spectacles magiques d’effets électromagnétiques, projections dans des ultra-mondes aux limites de l’humain, expériences en modèle réduit des extases cosmiques éprouvées par les étoiles, tentative ironique de comprendre la terre comme une exoplanète récemment découverte, tablettes d’animation capables de nous faire partager des expériences avec des émoticônes, les pratiques artistiques semblent à la fois parcourir ces champs d’investigations avec un siècle de retard par rapport à la littérature et apportent néanmoins des réponses visuelles capables d’offrir à des esprits vissés à leurs écrans des visions sous un certain angle réjouissantes.

Dans l’entrée, une immense installation du toujours bien venu dans ce type de manifestation, Paik Nam June rappelle que ce à quoi nous portent les technologies de l’information, c’est à partir avec elles, embarqués par elles, dans un voyage sans retour, de devenir les passagers du bateau-tortue fractal sans destination autre que cosmique.

En construisant ce navire aux rames agiles et à la coque brillante d’informations éternelles, il contraint nos yeux à se lever et à voir ce qui ici s’impose comme un moment d’émotion engendrée par un symbole [1].

Parmi ces œuvres, il y en a une autre, de l’artiste Han Ho qui propose une expérience directe d’une arche de Noé cosmique. La forme stylisée d’un navire est posée au sol, miroir pur sur lequel chacun est invité à venir poser les pieds. Au-dessus de lui, alors que son corps se reflète dans des lumières changeantes sur ce sol sans fond tant le miroir semble être une ouverture sur une sorte de béance infinie, un nuage blanc fait de fils épais qui pourraient être de larmes ou de pluie ou de coton, de rêve ou de silence.

Ce nuage épouse à peu près la forme du bateau qui peut être vu alors comme une projection du nuage. L’inverse est moins probable.
Lumière éternelle, ces mots viennent souvent dans les titres des œuvres de Han Ho signalant à qui peut encore l’entendre qu’il y aurait un espoir, sinon une chance, de trouver pour chacun, un moyen de voyager sans trop de risque que son corps s’épuise en s’avançant sans armure dans l’infini. À moins de croire que l’infini de pacotille qu’offre le miroir et la nuée protectrice « qui le suit dans son pèlerinage » constituent des viatiques suffisant, ce que l’œuvre semble déterminée à montrer.

Mais ce seul navire allégorisé ne nous apporterait pas grande confirmation sur notre situation mondaine, s’il n’était présenté comme lancé déjà dans son voyage cosmique. Sur les murs qui l’entourent, miracle de la puissance des images, une vidéo nous emporte, littéralement cette fois, dans l’univers infini, le vrai, le grand, celui qui n’a plus, à ce jour, de limites connues.
Oui, il y a une possibilité de vivre dans l’infini cosmique, il suffit de convertir la lumière en éternité et le miroir en version praticable de l’infini pour que sous la nuée de l’espérance pleurant les larmes du ciel, il soit possible d’aller, humains de toujours, vers un destin pourtant connu qui est de disparaître, semence morte, dans le froid de l’espace sidéral.

Mais grâce à la puissance de sauvegarde de la lumière éternelle ce voyage est censé bien se passer.

Les expositions d’art contemporain révèlent ici une de leurs fonctions essentielles aujourd’hui, offrir à des esprits qui ne peuvent plus croire en un dieu des lots de consolation leur permettant de continuer de croire en quelque chose de possible du genre d’une survie trans-temporelle de l’espèce par une foi absolue en un sauvetage possible sous la forme de grains humains lancés dans le ciel à bord de l’arche de Noé de l’allégorie.
Le bateau-tortue fractal de Paik Nam June fonctionne symboliquement en ce qu’il nous donne à vivre l’impossibilité de la formation d’une image mentale. Le bouddha TV nous fait éprouver à même notre regard combien l’extériorité est en quelque sorte devenue notre statut originaire, celui dans lequel depuis déjà quelques temps tous les humains sont nés. L’arche de Noé cosmique de Han Ho nous renvoie à nos croyances antérieures, faisant de l’infini la source possible d’un sauvetage imaginaire.

Il n’y a pas à choisir, sinon à constater que l’allégorie dans l’art comme dans la publicité, ne constitue pas une réponse parmi d’autres mais l’expression de la dure loi de l’extériorité généralisée. Le « sens » se construit au fur et à mesure de cotations variées et variables, et se dévalue aussi vite qu’il prend de la valeur. Dans l’univers de l’extériorité, il n’est qu’une « valeur » parmi d’autres.

L’allégorie s’est imposée comme le vecteur efficace de ces variations artistiquement, affectivement ou plublicitairement cosmiques du sens.
En effet le lieu supposé de réclusion et de sauvegarde du sens était l’intériorité. Il est désormais l’exposition permanente de ses multiples facettes et variations à la surface extérieure de la coque du navire tortue fractal.

C’est déjà ce que le Bouddha, en quelque sorte éternellement retiré en lui-même, démontrait, qu’elle est, l’intériorité, devenue une fiction de l’extériorité comme une autre et que sa signification n’a plus d’autre valeur (ou sa valeur n’a plus d’autre signification) que celle qu’obtient devant des publics toujours plus avides, la sauvagerie de ses exhibitions forcées. Mais pas de crainte, elle les accepte avec joie, notre si intouchable intériorité, car il faut bien apprendre à montrer un peu tout en gardant un œil sur ses messages. C’est que font avec une grâce irrésistible, celles qui errent dans le grand dehors des rues marchandes des mégapoles au bord de la rupture d’anévrisme.