samedi 1er octobre 2016

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Logiconochronie XII

Annonciation !

, Jean-Louis Poitevin

Note sur le dieu caché nucléaire et sur les bonnes nouvelles qu’il propage. Ce texte a été écrit en relation avec Göri, une exposition qui s’est tenue au Centre d’art GONG, à Séoul, Corée, pendant l’été 2016 dont le sujet était la relation entre le nucléaire et la peur.

I. Enjeux théologiques

Dieu nouveau mais dieu caché

Bien sûr on en parle. Bien sûr certains s’y intéressent. Bien sûr existe en chacun de nous une sorte de conscience diffuse du danger que représentent ces monstres silencieux et impassibles. Et pourtant nul n’ose y penser. Par peur ? Non. Plutôt parce que l’esprit humain est ainsi fait qu’il ne peut pas se forcer à prendre en compte un danger s’il n’est pas une menace directe.
Centrales ou bombes, aide énergétique à la construction ou puissance concentrée en vue de la destruction, tout ce qui relève du nucléaire est d’entrée marqué au front du sceau du secret. Effet réels ou effets supposés, connaissances acquises ou effets probables mais aux conséquences incalculables, tout ce qui concerne le nucléaire relève de la catégorie socio-religieuse du tabou qui est liée aujourd’hui à la catégorie mafieuse de l’omerta.

En tout cas, qui participe d’une manière de près ou de loin à une activité liée au nucléaire fait vœux de silence. Ou alors de soumission aux ordres venus d’en haut. Car lorsqu’il s’agit d’en parler, il n’est possible que de mentir. Toutes les figures de rhétorique ici sont acceptées et se mélangent avec joie dans les prêches des clergés affidés. Notre ciel est ainsi rempli de nuages vrais ou faux, toxiques ou bienvenus.

Nous avons affaire à un ordre qui, s’il n’est pas directement religieux, est donc bordé et hanté par des figures théologiques. Ce sont même elles qui le déterminent. Mais sur ce point aussi l’omerta règne ou au moins un silence contrit. Père ou mère supérieurs, autrement nommés hommes politiques et marchands de bonheur par imprégnation de terreur à doses variables, ils font régner l’ordre.

Retiré dans le secret mêlé de données incompréhensibles à ceux qui ne sont pas initiés aux mystères de la physique et des mathématiques, un dieu invisible, intouchable, inaccessible, un vrai dieu donc, se tient quelque part et partout à la fois aussi immatériel qu’il sied à un dieu, aussi dangereux et vindicatif qu’il sied à un dieu, aussi bon et pourvoyeur de plaisirs ou de possibilités de décompression face à l’angoisse qu’il sied à un dieu. Les plaisirs sont devenus des éléments à vocation universelle, climatisation, communication généralisée de données factuelles, d’images vibratiles et de sons surérogatoires. Le plaisir est soumis à une règle à laquelle personne ne peut échapper, preuve s’il en fallait encore une qu’un dieu régit cet ordonnancement aux allures de chaos originel : l’alimentation générale et pour les appareils mobiles, la recharge des batteries.

Énergie discontinue mais à la constance avérée, le courant permet de prendre la mesure des gains en unité de plaisir. Sans lui, rien. De là à dire qu’il « est » dieu, il y a saut sémantique et quantique que peu s’autorisent à faire. Cela importe peu. Lui sait qu’il règne et s’amuse de voir ses fidèles jouer l’arrogance quand il lui est possible d’interrompre la production à n’importe quel moment. Personne pourtant n’y a d’intérêt. Ainsi fait-on tout pour prolonger la vie de bâtiments anciens, demeures en attente de classement au patrimoine mondial.

Et puis la peur revient pointer son nez. Mais rien n’y fait. Les gâteries sont si nombreuses et si bien renouvelées que l’on se presse pour essayer et essayer encore et ainsi continuer de se convaincre que l’oiseau de mauvaise augure n’est qu’un pantin animé par des voix malignes que la toux bientôt va enrayer.
Le diable n’est pas celui qui se cache, mais bien celui qu’on voit. Le dieu, le vrai, lui, reste encore et toujours caché !

Exp(l)oser l’invisible

Invisible, l’énergie nucléaire l’est deux fois : comme ensemble de données scientifiques, sociologiques ou factuelles et en tant que telle parce qu’elle ne laisse, dit-on, aucun trace visible de son passage. Mis à part, les grands totems oraculaires des pylônes électriques, croix de fer posées par monts et par vaux à travers la planète entière, relais essentiels de sa présence non localisable et qui laissent entendre le grésillement certes en une langue incompréhensible, de sa voix, et les bâtiments surprotégés où elle est produite, on ne voit rien d’elle.

C’est bien évidemment son visage soft qui est évoqué ici, celui du dieu bon, généreux, attentif au bonheur des humains.

Et il y a l’autre visage, le visage monstrueux. On ne le voit guère, sinon sur des images d’archives savamment triées. Cet autre visage est celui de la destruction, une destruction d’une violence incommensurable et par sa puissance, et par ses effets, et par ses conséquences. Ce visage appartient au même dieu.

Tout le monde le sait mais qui peut le croire ?

Alors, comme dans toutes les religions, les hommes inventent des stratagèmes qui leur permettent de dissocier ces deux visages, ces deux aspects de l’usage possible de l’énergie nucléaire et de croire que la double nature de leur dieu serait un mystère finalement supra-rationnel ne devant pas permettre de justifier le refus de la nature première et bonne au nom des dangers potentiels que recèle sa seconde nature. Laquelle est humaine et laquelle divine au sens de l’ancienne religion du dieu colérique et invisible sinon comme buisson ardent, personne ne s’aventure à le dire ?

Et puis, il y a eu ces moments où le dieu bon a révélé de manière indiscutable qu’il était bien le même que le dieu violent et monstrueux. Le cœur radieux assurant la thermorégulation des vies humaines est devenu un cœur explosif et dangereux. En fait dans l’histoire réelle de son invention c’est l’inverse qui se produit. On commence par construire l’appareil destructeur avant de le recouvrir du voile des appareils de plaisirs. Le dieu promoteur de la douceur climatique s’est d’abord manifesté à travers une explosion d’énergie inconsidérée. Mais ensuite, sinon par les stigmates dont certaines de ses créatures ont été marquées, il est resté comme toujours invisible.
Qui alors pour poser ces question puisque aucun des serviteurs du dieu ne peut le faire ?

Parmi ceux que la société appelle artistes, certains, loin de se contenter de se servir de pinceaux et de reconduire le dieu ancien dans son mystère pourtant éventé depuis quelques décennies, s’emparent des questions relatives au dieu actuel et montrent en quoi précisément elles sont théologiques.

II. Variations herméneutiques

Le grand tout

Dans une exposition s’inscrivant dans un cycle long de réflexion sur la peur et les peurs aujourd’hui, le lieu d’art Gong a proposé sous le titre Göri, nom du lieu où se trouve la centrale nucléaire la plus proche de Busan, une exposition dans laquelle avec pertinence cinq artistes ont déployé certains aspects de la dimension théologique du nucléaire.

Dans une fresque immense, Sung Yu-Jin a entrelacé images issues des grandes tombes de l’Égypte pharaonique et éléments visuels issus du monde actuel. Dans une forêt luxuriante mais envahissante, elle a levé un coin voile sur le mystère du mystère, l’enchâssement de notre croyance en notre immunité face aux dangers que recèle le visage monstrueux du nucléaire. Nout, la grande déesse du ciel enveloppe de son corps étiré le monde que les hommes inventent. Cryptés, des signes et des figures évoquent l’idée que des énergies dépassant les normes humaines ont déjà pu être connues et utilisées à des époques antérieures. La forêt dessinée et qui représente le monde extérieur à celui de la fresque exprimant à travers le corps de Nout notre croyance en un tout accueillant et protecteur, cette forêt pose une question théologique d’importance.

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Comment un tout peut-il être sans bords et donc sans extériorité ? Et s’il y a une extériorité un dehors, que s’y passe-t-il ? N’est-ce pas là que se cachent, tapies dans l’ombre d’une forêt impénétrable, les forces de la destruction ? Car ces forces sont inscrites dans un temps qui dépasse celui de la patience humaine. N’avons-nous pas nous aussi déjà fait l’expérience de ce dieu-là ? Il se pourrait bien que nous soyons déjà morts une fois. Alors, on comprend que ces forces de destructions peuvent attendre l’éternité plus un jour s’il le faut pour pouvoir reprendre le contrôle de ce petit monde qui se croit indemne et protégé de toute agression mortelle.

Prolifération

Yeo sang-Hee avec son terrain rempli de petits champignons qui ressemblent à la fois à de vrais champignons et en même temps à des champignons atomiques, forme la plus connue par laquelle le dieu vindicatif et monstrueux s’est manifesté à ce jour, met en scène avec humour des enjeux extrêmement sérieux. La forme du champignon est assez agréable à l’œil et rien en elle ne vient indiquer qu’elle est l’une des manifestations du monstrueux. Le dieu colérique et méchant sous la forme d’un champignon, cela relève de la plaisanterie !

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Et puis, il y a la prolifération de ces champignons, forme habituelle par laquelle en tant qu’espèce végétale ils croissent et se développent. Là, c’est un autre aspect du dieu nucléaire contemporain qui est révélé. En effet, un dieu a, en particulier dans les religions du livre, mais dans la plupart des autres aussi, pour fonction principale d’assurer le bien être de ses fidèles. Et pour ce faire il doit proliférer et il le fait à travers les légions de ses serviteurs plus ou moins efficaces ou zélés que sont par exemple les anges, mais aussi ses « ministres » du culte ou tout simplement ceux qui croient en lui et déploient sa parole ou son message.

Que se passe-t-il si la prolifération n’est plus sonore et visuelle mais concrète et envahissante dans l’espace réel ? La métaphore du champignon fonctionne ici à merveille pour dire le décalage entre une vision immune de la religion et une vision destructrice par surcroit de puissance et application incontrôlée de la loi de la prolifération.

Frontières perceptuelles

Song Ho-Jun aborde avec humour et distance l’une des questions les plus difficiles que nous pose le nouveau dieu. En effet, il est invisible et en fait il faudrait dire qu’il est imperceptible, c’est-à-dire que ses manifestations les plus efficaces se produisent dans des strates de réalité que les sens humains ne peuvent pas percevoir.

Ce dieu nucléaire est tout simplement au-delà des sens. Mais cela ne veut pourtant pas dire qu’il serait sans effet sur les corps et les psychismes des fidèles et des peuples qui, avec ou sans foi, vivent dans son orbe.

À travers l’image du grand physicien Einstein dont les facéties bien connues amusent encore aujourd’hui et en particulier sa manière de tirer la langue pour dire à tous et à chacun combien il ne faut pas prendre la vie trop au sérieux, c’est la question de la perception humaine et de ses limites qui est posée. En effet, si nous approchons d’un petit appareil à côté de l’image nous ne percevrons pas l’apparition quasi-subliminale de la langue tirée sur le petit écran qui se trouve à côté.

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De la même manière, nous ne saisirons bien ce que dit la voix, quelque chose comme « you will die » qu’en nous approchant de la pierre d’uranium accrochée à un joli collier auprès d’un compteur Geiger mesurant l’intensité des radiations émises par la pierre. Cette mise en scène attire notre attention sur le caractère très concret de l’invisibilité de ce dieu nucléaire et sur sa puissance de contamination invisible, c’est-à-dire imperceptible par le sens.
On le comprend, nous avons pénétré dans des zones de la matière et de la compréhension du monde qui en transforment totalement la « réalité ». Nous avons en quelque sorte inventé un nouveau continent composé de toutes les strates de l’imperceptible que seuls des appareils techniques très sophistiqués peuvent permettre de traduire dans ces langages perceptibles par les sens que nous connaissons bien, le son et l’image. Mais les effets les plus puissants et les plus radicaux de la puissance de destruction potentielle d’une centrale restent, sauf en cas d’accident ou d’acte de guerre, non perçus. Ce n’est plus l’imperceptible qui compte ici, mais le fait que le danger n’est pas pris en compte. Il n’est évoqué, comme une réalité possible, que sous la forme d’un mauvais rêve qu’il est possible d’oublier dès que nous reprenons conscience des effets bénéfiques de l’atome devenu électricité.
À ceci près que ce rêve peut à chaque instant devenir réalité et que nous sommes donc embarqués dans une opération psychique complexe inscrite dans la longue durée, de déni, de mensonge et d’aveuglement.

Le dieu invisible se révèle invisible parce que, en nous, la vue comme la vision sont liés à notre psychisme et qu’il est régulé par nos angoisses. L’invisibilité de ce dieu-là est donc concrète parce qu’on ne voit pas les radiations. On se contente de les mesurer et cela suffit à nous rassurer, car les chiffres ne signifient rien et les mots qui le traduisent apportent tous plus de bonnes nouvelles que de mauvaises. De plus, notre fonctionnement psychique fait que nous préférons ne pas voir plutôt que d’être confrontés à l’horreur et au monstrueux dont nous sommes les inventeurs et les insatiables promoteurs.

L’interdit des images

Ho Jaewoo s’est quant à lui saisi de la question du dieu invisible à partir de ses manifestations iconiques. Nous retrouvons ici les vieilles antiennes qui entourent de leur halo verbal les images en tentant d’imposer un chant contraire à ce qui est rendu manifeste.

L’interdiction de visiter et de photographier les sites de production d’énergie nucléaire et en particulier celui de la centrale de Göri qui se trouve à proximité de Busan, seconde ville de Corée fait l’objet de cette vidéo exemplaire. En effet aucun texte ne vient interférer avec les images seule une bande son de l’artiste Jeon You Jin rend cet espace non visible plus mystérieux encore.

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Ho Jaewoo explore et rend perceptible à chacun un aspect essentiel du mystère qui entoure ce dieu. La langue des images peut être dite « universelle », mais ce n’est pas ce qui importe. En partant des vues du site disponibles sur le web, il constate qu’il est aisément possible de rendre une image muette ou si l’on veut insignifiante. Il suffit pour cela soit de la flouter, soit de la remplacer par des images tronquées les images qu’il serait possible de voir si l’état ne trichait pas. En effet, sur le site de Göri, il n’est pas possible de zoomer avec la même résolution qu’ailleurs.

Comment cela est-il possible et légal ? L’état qui possède et contrôle à la fois le nucléaire et les réseaux ne se pose pas ces questions. Plus haute instance du clergé de ce dieu si puissant, l’État, sur ce point, peut tout et ne s’encombre pas de questions relatives à la légalité de ses actes.

Par un travail efficace, Ho Jaewoo nous donne donc à voir l’impossibilité de voir, et même l’interdiction de voir. Certaines séquences montrent qu’il s’est rendu sur les lieux, a filmé en cachette, mais le résultat ne permet guère autre chose que de montrer qu’on ne pouvait pas filmer sur place quelque chose qui soit significatif.

Quant aux gens qui vivent autour, on constate simplement qu’ils cohabitent avec le monstre sans difficulté apparente, soit par ignorance soit par déni. En tout cas, et ces images floutées ou impossibles le prouvent, à l’indifférence des pouvoirs publics face au danger que le nucléaire fait réellement courir à chacun, et en particulier à ceux qui vivent près des sites, répond l’indifférence des hommes, une indifférence d’un autre genre puisqu’il s’agit pour eux de réguler ou d’empêcher le stress qui les éteindrait s’ils devaient vivre en pensant en permanence à la menace qui pèse directement sur eux.
Le dieu vindicatif menace ou plus exactement il est une menace qui tente de se faire passer pour un bienfait. En tout cas la règle est simple. Si l’on veut pouvoir vivre sans être étouffé par la crainte, il faut ne rien tenter contre lui.
On retrouve ici une figure bien connue dans l’histoire par exemple au moment de la « fusion » entre état romain et christianisme, celle du glissement d’un schéma de croyance et de domination d’un nouveau dieu dans la structure de pouvoir et de domination d’un dieu ancien. Ce dieu nouveau a imposé des règles qui s’appuient sur des règles qui ressemblent de très près à celles qu’avaient édictées les anciens dieux, à ceci près qu’elles s’appliquent désormais à un dieu nouveau dont les incarnations multiples sont à la fois avérées et donc visibles et en même temps tenues au secret, comme était tenues au secret dans son naos, sauf les jours de grande procession, les statues des dieux dans l’Égypte pharaonique. Pour nous, le dieu est présent chaque jour dans notre vie sous la forme de l’électricité, mais il ne sort jamais de son temple, qui est aussi son corps. La procession du dieu a lieu à chaque instant de notre vie quotidienne. Son retrait dans le naos est sans faille.

L’interdit de l’image accède à une nouvelle dimension. Le dieu est à la fois caché et visible, mais pas comme entité dangereuse, et perceptible non dans sa vérité monstrueuse, mais comme entité mystérieuse, le mystère étant relayé par cette ambiguïté des images le concernant. En fait l’interdit de l’image passe par une autorisation limitée de production d’images, certaines confirmant son existence, toutes mettant en scène, comme le montre avec rigueur cette vidéo de Oh Jaewoo, son invisibilité comme un programme de contrôle sur ses propres manifestations.

Entendre la mauvaise nouvelle dans la bonne nouvelle

L’interdit de l’image est un mythe ou un récit dont il convient de maintenir vivant les fondements en les adaptant à la réalité nouvelle des images dont la fonction est, aujourd’hui, de cacher cela même qu’elles montrent sans pour autant pouvoir le montrer.

Dans ce pli, qui est aussi celui dont on dit qu’il constitue l’un des aspects majeurs de la conscience, il devrait être possible de mettre la main sur quelques fils reliant le visible à la vérité et la vérité à des actions. Il n’en est rien. L’invisibilité est acceptée comme une donnée ancienne qu’il faut préserver pour continuer à assurer la sécurité du nouveau dieu, celle de son retrait dans un flou contrôlé par l’état.

Seo Pyoung-Joo, lui, renvoie le nouveau dieu à son statut d’être textuel, c’est-à-dire d’être fictionnel. On se souvient du tonitruant, « Au commencement était le verbe… » du prologue de l’évangile de Jean. Quelle bonne nouvelle cet artiste essaye-t-il de nous faire partager ? Quelle annonciation est-il, à l’instar des autres artistes en mesure de nous faire partager ?

Dans cette Annonciation, il n’y a pas de vierge attentive à la parole, pas d’ange marchant sur un tapis nuageux et léger, pas de lys à l’odeur décapante ni de corps féminin en retrait pour l’absorber sans avoir l’air d’y toucher. Mais, comme nous venons de le voir, il y a partout des oreilles bouchées par l’afflux du sang dans le cerveau pour lutter contre son envahissement par de terriblement mauvaises idées, c’est-à-dire de terribles mauvaises nouvelles, des yeux aveuglés par des images à l’ambiguïté de caméléon. Bref, le matériel nécessaire est là, un corps, une voix, un message. La structure n’a pas changé. Les variations sont infimes si l’on veut bien s’accorder sur les quelques changements vestimentaires, sonores ou techniques qui ont lieu depuis deux-mille ans.

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Une annonce va pourvoir être faite. Aura-t-elle a le caractère d’une Annonciation ?

Seo Pyoung-Joo en effet a déployé sur des bâches des textes sur lesquels il projette une fiction traitant de l’une des manifestations monstrueuses du dieu bon. Il n’a pas choisi de parler du dieu lui-même. Qui le pourrait sinon les spécialistes auxquels personne ne prête attention ? Il déroule le texte de ce qui se passerait pour les croyants que nous sommes, si le dieu venait à confondre bonté et agressivité, ou chaleur contrôlée et explosion de chaleur.
On pourrait dire aussi que le dieu aurait, dans cette fiction, dérapé sur une peau de banane poussée à l’uranium enrichi que son clergé zélé aurait oublié de ramasser. En effet, souvent, ce clergé fait des agapes qu’il nomme le plus souvent sommet, ou bien G7 ou encore G8 ou encore G20. Et il oublie de nettoyer après son passage les rues des villes qu’il occupe. Et le dieu qui aime à se balader incognito risque en effet de chuter.

Alors Seo Pyoung-Joo a choisi d’inventer un scénario de ce qui se passerait dans le cas de l’explosion d’une centrale. Il tente de prophétiser en établissant un schéma plausible des messages qui seraient alors envoyés à ceux qui de bénéficiaires des largesses du dieu se retrouveraient être devenus les otages et les victimes de sa fureur.

Ici, la fiction s’éprouve comme réalité possible, le verbe de l’évangile devient réalité vécue. Certes, cette réalité a encore ici la forme d’un texte, d’un récit fictif donc, mais ce récit, lui, est porté par la puissance prophétique que le dieu nous insuffle depuis toujours.

La boucle est bouclée ! Le dieu absent se manifeste à tous, la voix de son clergé retentit partout pour nous dire ce qu’il faut faire pour échapper à la fureur devenue destructrice.

Mais nous n’en avons cure ! Nous voulons continuer à jouir de nos privilèges, à profiter de biotope urbain fait de climatisation généralisée et d’escaliers roulants, d’ascenseurs qui s’arrêtent à la porte du ciel et de fraîcheur revivifiante dans un air devenu si caniculaire qu’on n’ose parfois plus sortir de chez soi pour respirer l’air naturel devenu irrespirable depuis longtemps s’il n’est pas non filtré, parce qu’il est en fait totalement pollué.

Et nous nous replions sur nous-mêmes, dans le coin de notre appartement climatisé, vivant comme des bêtes qui se sentent protégées et hors de danger mais qui perçoivent malgré tout le message schizophrénique que nous envoie le nouveau dieu caché. C’est ce message que ces artistes on tenté de formuler en des termes partageables.

Mais voulons vraiment savoir ce que nous sommes en train de vivre ? Nul ne regarde le dieu caché en face sans en mourir. Nous savons qu’il nous faut être discret et ne pas chercher à percer son mystère. Malgré tout ces cinq artiste ont tenté de le faire. Qui va les écouter ? Qui va les entendre ?

GÖRI
Seo Pyoung-Joo, Sung Yu-Jin, Song Ho-jun, Yeo Sang-Hee, Ho Jaewoo
28 juillet 14 Aout 2016
Art Hall GONG, Seoul, Corée