samedi 1er octobre 2016

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L’atelier des fées de Platon

, Laëtitia Bischoff

Les fées de Platon effectuent des allers-retours, de la caverne à l’éther, elles ont l’élixir pour transformer la substance des choses, des êtres. S’extraire de notre contraignante condition sensible et terrestre n’est pas chose aisée. Se distancer d’un sol lourd, c’est penser aux nuages tout en détricotant la pesanteur.

Il n’y a que des essais, nul mode d’emploi. Les artistes, ces fées, trouvent les failles du décor et c’est par l’image qu’ils/elles pointent le moyen de défaire notre tricot au monde. C’est un chemin vers l’étrange. Le premier élan est une dissolution des détails, une distillation des substances.

De la lavande en brin à son huile essentielle, rien n’est même ni comparable, tout a changé. La distillerie ici nous sert d’exemple, elle a cassé la cohérence interne d’une substance pour en refabriquer une nouvelle. Cela même est à l’œuvre chez Henri Matisse. Visage sur fond jaune, gouache et encre de Chine. Dé-contextualiser, dé-détaillé, dé-matérialisé, dé-référencé, dé-personnalisé... Ce dessin, un visage sans plus rien pour attache à notre monde que la picturalité qu’elle engendre, par laquelle elle est engendrée. La contemplation est arrivée sans jetlag, sans marque de fatigue. Matisse ne marque pas ses gammes, il a 83 ans à l’achèvement de ce Visage. Comme un voyageur transi, par un seul bond dans l’espace.

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D’autres, au contraire, travaillent l’essoufflement, signent au fer le « démoulement » du motif. Il y a comme des plaies, des scarifications faites au paysage afin de le forcer lui aussi à changer de substance, afin de le déchausser de son assise, de son amarre. L’artiste Jan Bernardt le pousse vers une autre vie, à chercher d’autres conditions d’existence.

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Les paysages incandescents de Jan Bernardt

L’extraction terrestre
Est une affaire de dissolution à l’acide

Les buis sniffent le soufre
Les pavés se gorgent de mercure
Les veines du ciel se droguent de chlore
Les parois brûlent
Les routes se préparent à devenir gaz

Le grain et le contraste photographiques
Badigeonnent le réel
Engluent la matière
En vue de sa reconversion

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Quand il ne s’agit plus du voyage vers une nouvelle substance mais de l’arrivée de ce voyage, on trouve les dessins d’Olivia Benveniste. Elle opère ses propres choix de texture, de contour, de poids. Ses bustes sont monolithes, elle recombine les arcs-en-ciel. La transsubstantiation est entre ses mains, à nous de la mener à terme.

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Olivia Benveniste

Elle dessine
Un rivage d’esprit
Dans un magma blanc

Une amorce de choix
Une antériorité de signe
Comme un sens en plein néant
Une forme en pleine mer

Une série de dessins
Est une bribe
D’humain, de terre
Ou d’air
Un échiquier de décimales
Sans rien
Pour les additionner.

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Parfois, aussi, le monde des nuages fait incursion dans notre tricot terrestre. Un agent, un appel à la transsubstantiation est déposé, comme un trou noir absorbe les mesures. C’est le rôle des masques notamment, fenêtres d’un espace-temps magique. Les photographies figurant des êtres humains portant un masque font l’effet de deux mondes qui se rencontrent en une seule entité : le corps réel, dicible, reconnaissable, vers lequel on tend à l’identification. Et le port d’un masque, en lieu et place d’un visage humain, creuse et casse l’image en deux. Comme un vaisseau vers le monde des esprits, le masque a dissous les signes identitaires classiques et par là même nous projette vers l’inconnu. Attiré par la reconnaissance de l’autre, puis refoulé du monde qu’il convoque, le spectateur expérimente, en une seule image l’abîme entre l’ici et l’au-delà. Les circuits visuels sont brouillés par la présence du masque dans le portrait. Elaine Schefer explique : « [...] le masque fait office de pont : en offrant une “hospitalité” temporaire aux “dieux”, il permet au psychisme de faire l’expérience des “esprits” » ; « le masque en tant qu’agent de la métamorphose autorise un accès rituel à des niveaux d’expérience habituellement inaccessible à la conscience ».

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Indigène de Nouvelle Bretagne, 1918 - Indien Navajo portant un masque de Haschebad, la déesse bienveillante. États-Unis, 1905. Edward. S Curtis

À nous mortels, il nous est donné quelque poudre de fée pour traverser les strates des sens jusqu’à l’immuable. Le haïku est un jeu qui permet quotidiennement, par petite touche, de trouer les sangles et d’entrevoir les nuées. En effet, son exercice, laisse entre deux entre-lignes, la place d’une confusion, d’un lâcher prise. Les trois lignes comme un triple saut, un trampoline vers des espaces à « épuiser » dans tous les possibles qu’elles invitent. Il s’agit de trouver la porte d’entrée d’images au creux de l’évocation la plus réduite.

Par moments les nuages à ceux-là donnent un répit qui contemplent la lune
Bashô