samedi 6 août 2016

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L’atelier de Nicolas Bouvier

, Laëtitia Bischoff

Comme un poème de Nicolas Bouvier saisit une seule atmosphère regroupant lieux et dates disparates.

Dans le recueil Le dehors, le dedans, l’auteur précise à la fin de « zone de silence » : Ceylan, Galle 1955, Genève 1982.

Une seule expérience visitée à trois intervalles à trente ans d’écart et des milliers de kilomètres pour un miel de lecture.

En l’atelier de Nicolas Bouvier, il est un mélange, un bricolage des temps et des saveurs. Rien n’est pur qu’en miroir d’une couture. Sous l’étoile de Nicolas Bouvier est un atelier de couture, de métissage d’une pluralité d’ingrédients.

Mario Merz est un de ces entremêleurs où la force du tout provient de la convocation d’étrennes, d’élans, de goûts disparates. Ainsi dans les igloos cohabitent l’invocation d’une forme « première » : « Cherche la première maison Cherche la maison hémisphérique », le néon contemporain, l’éveil politique (phrase en lien avec la guerre du Vietnam), le naturel (branche, tête d’animal, cire...), le monde mathématique. Un igloo est tel une carte du monde, une manière de relier, de résumer. Chaque essence, pour son aura, est convoquée en une réunion onusienne des univers : les sciences, le nomadisme, la nature, la technologie, l’architecture, le temporel, l’intemporel. Dans ce pacte artistique, où chaque élément trouve sa place, sa fonction, sa complémentarité avec les autres, un dialogue et donc presque une paix des mondes s’installe.

Lors de ses résidences artistiques, Valérie Legembre arpente en une même structure différents ambiances dissociées hiérarchiquement et fonctionnellement. À l’hôpital, elle apporte une identique qualité d’attention à la chirurgienne, à l’agent d’entretien, au logisticien. Dans les laboratoires du CEA c’est idem avec les matières travaillées et étudiées. Ainsi des patchworks naissent qui resserrent littéralement les liens des mondes. Dans la démarche de l’artiste, la couture assure un rôle révélateur, réconciliateur dans l’entreprise, un rôle de rêve aussi.

Voici un poème qui fait pendant à une Peaux-de-Photos ® réalisée par Valérie Legembre. À eux deux, ils résument cette idée :

Si comme ce patchwork le montre,

un jour les ondes et les systèmes pactisent,

les cellules, les particules et les protéines

s’allient en un accord cousu,

faisant fi des strates et des masses,

alors nous aurons tout à revoir,

les aurores boréales s’inviteront

dans mon jardin,

et je me liquéfierai à leur vue.

Chez le peuple Kogi (Sierra Nevada, Colombie), les cartes sont une forme qui se rapproche beaucoup de ce que nous nommons « Art ». De ce que l’on en sait, elles sont des résumés de mondes. Telle essence d’arbre pour telle vallée, associée à telle plume pour signifier telle force convoquée. En quelques centimètres, existe une compréhension du monde, un support pédagogique et spirituel.

Dans cet atelier où l’on combine, l’homme a pu mêler la nature à ses usages par l’ornement, à ses mythes par la mise en scène d’êtres hybrides, à son commerce et à ses outils. L’homme contemporain a laissé sa dernière trace d’attachement à la nature sur des logo-icônes dans lesquels chacun projette et reconnaît un usage à défaut d’un élan animal sauvage. Au sortir de cet atelier de couture, l’arabesque mathématique épouse la tige de fleur, le monde décoratif pousse, s’organise sur ce terreau. Il n’y a plus que deux mondes à table : l’homme et la plante. Encore est-il intéressant de se demander s’il fallait à la base les dissociés.

Il est aussi des artistes qui n’œuvrent pas en couture mais en découpe. Nous retrouvons alors Karine Maussière. Elle desserre l’expérience du paysage. C’est à nous qu’elle demande l’effort mental de couture d’horizon. Ses bords blancs sont des échappatoires, des fentes temporelles.

Une pause
Dans le décor
Chausse
Les temps
En un même
Bandeau
 
Une nouvelle
Ordonnée
Dans le graph
Un ciseau
Blanc
Une ponctuation
Attendue
Clôt l’espace
Pour donner
De l’espace
Au temps
 
Un souffle
Aveugle
Se contraint
En une armoire
Blanche
 
Le cadre
Conduit
Vers un
Moment
De pensée

Par ces ouvertures, c’est nous, les spectateurs, qui sommes plongés en plein atelier de Nicolas Bouvier, bricolant mentalement des liens, des mains serrées pour se débarrasser des frontières.