samedi 5 novembre 2016

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Habiter ou bâtir

, Laëtitia Bischoff

C’est une distinction qui se révèle en anglais. On bâtit une « house », on habite dans une « home ». Lequel des deux précède l’autre.

Faut-il bâtir avant d’habiter ou habiter pour bâtir ? L’Occidental bâtit des murs solides dans le paysage, ses murs sont faits de blocs empilés. Il conçoit avant de bâtir un ensemble ex nihilo sur feuille. Si depuis l’invention de la perspective, on a beaucoup bâti, construit, conçu, pensé l’inclusion d’une forme dans un espace donné, que cela soit sur la feuille ou dans le paysage, d’autres notions, comme celle de l’habitat, nous sont aujourd’hui plus éloignées et semblent intéressantes à réinvestir. La question se pose en architecture comme elle se pose en dessin. Comment l’homme habite-t-il un espace, comment y bâtit-il ? Qu’est qu’habiter une feuille de papier ? Qu’est ce que bâtir un dessin ? Une différence de posture appelle une différence de langage, de vocabulaire.

Pierrette Bloch, bergère d’encre

Pierrette Bloch se loge du côté des habitants. Elle occupe la feuille, de crin, de taches. Le papier ne s’oublie pas. Il est une matière non déformée qui boit, se perce, rejette, capture avec laquelle l’artiste vient jouer, pleurer, douter... Cette vie s’ajoute sans retirer, n’existe au détriment de rien, elle n’est pas un élément bâtisseur parmi d’autres. C’est un terreau, comme un sol qui se révèle par ce qu’il fait pousser. Quand on se loge « avec »les choses (comme le crin et la feuille) plus que « sur » d’autres éléments, alors le paysage n’existe pas. Il n’y a rien face à quoi se poser et regarder, être extrait pour mieux contempler. Pierrette Bloch vit dans un monde où l’on ne connaît pas la fenêtre. La projection mentale est presque abjecte lorsque l’on fait partie du rhizome. Être à sa juste place, dimension, taille et vivre depuis celle-ci n’est pas donnée à beaucoup, et pourtant le monde y est tout aussi compréhensible, capable d’être englobé par les sens ou la pensée.

Habiter c’est partager son âme avec celle des lieux.
C’est adopter une posture qu’incarne le berger. Pierrette Bloch est une bergère d’encre, elle arpente, conduit, suit les drailles de l’encre. Que cherchent les bergers ? Dans « composer avec les moutons, lorsque des brebis apprennent à leurs bergers à leur apprendre », Vinciane Despret et Michel Meuret leur laissent la parole pour expliciter les liens aux bêtes, à la montagne, et cette parole éclaire sur les postures choisies par certains artistes.

« la montagne... c’est laisser libre tant que tu peux. Pour moi un berger est quelqu’un qui n’envoie jamais son chien ! » (Sylvain) Les auteurs poursuivent : « mener les brebis à être libres dans une contrainte qui s’efface et qui n’est plus là que pour les réajustements […] parler d’une autorité qui autorise les êtres en présence à faire des choses ensemble qu’ils n’auraient pu faire sans leur mise en rapport ». Le troupeau et l’encre se ressemble parfois dans un rapport choisi, conduit par l’être humain.

La montagne from Laeti Bisch on Vimeo.

Si les bâtisseurs bâtissent, que font les habitants ? Je cherche des mots pour qualifier leur contribution, leur acte, dont les bénéfices sont peut-être immatériels et intangibles. Que reste-t-il une fois que le berger est descendu de la montagne ? Un pâturage optimal, des brebis heureuses et rondes, une intelligence collective du troupeau, la symbiose se défait… c’est à la fois subtil et fondateur. Il y a eu comme un frémissement, de ceux que l’on retrouve au cœur des traces minutieuses de Pierrette Bloch, des lignes incarnées de Sylvia Bächli.

La place des hommes de Michel Ange

Michel Ange, dessine des hommes nus qui touchent du pied le rebord de l’univers de papier qui leur est offert. Ils sont sensations. En construisant leur corps, il construit leur espace de respiration, leur appui. C’est un cocon autant qu’une structure conscientisée... un habitat bâtit.

Les courbes de Michel Ange
sont des friandises de chair
ses hommes, des mets tous entiers.

Incandescents de la tête aux pieds,
ils nous parlent d’un plaisir
mieux tu que dit.

Les traits s’empoignent
et portent la quiétude
à bout de mine

Ainsi le creux d’une respiration
se tisse.

Le corps, ligne serpentine,
lasse, s’incline
avant d’atteindre
le bord du monde qu’elle arpente.

Qu’est ce que bâtir ?
Cette question est jumelle de celle de l’autonomie du paysage. Quand l’Occidental a-t -il commencé son extraction de la nature et quand la nature est-elle devenue projection visuelle ?

Dans Par delà nature et culture Philippe Descola, anthropologue, place cette scission du côté de l’histoire de l’art. Il précise : « la perspective moderne vise à restituer la cohésion d’un monde parfaitement unifié dans un espace rationnel, mathématiquement construit pour échapper aux contraintes psychophysiologiques de la perception. […] Il s’agit bien d’un face à face, d’une nouvelle position du regard. Car la projection plane éloigne les choses mais ne porte en elle nulle promesse de leur dévoilement véritable comme l’écrit Merleau-Ponty : “c’est au contraire à notre point de vue qu’elle renvoie : quant aux choses, elles fuient dans un éloignement que nulle pensée ne franchit.” » Les facultés sensibles autres que la vue sont devenues subalternes et l’expérience quantifiable sur surface plane : plan, cartographie, peinture, dessin.

Qui excelle dans l’art de bâtir une image ?

Sûrement Ingres dans son habileté à faire interface et jeter le mystère par le biais d’un travail inégalé sur la présence de la figure : est-ce le spectateur de la toile qui fait immersion dans l’univers d’Ingres ? Est-ce les odalisques et les bourgeoises qui, précises dans leurs traits et leurs postures rocambolesques, s’incrustent dans la réalité ? Sur une autre marche de l’art, Yannick Demmerle propose des fenêtres sur forêts et cages aux fauves… Il pousse la précision en ses confins. Des espaces envoûtants, englobants mais si vides, inodores. Aucun animal ou souffle n’a de place, n’a choisi résidence dans ses photographies. En effet miroir, c’est le spectateur qui trouve sa présence inopportune face à l’œuvre.

Le dernier mot revient à Tim Ingold : « la terre est reliée au ciel à travers les tissus des plantes et des animaux qu’elle soutient et nourrit, le ciel emporte la terre dans le flux de ses eaux et les fluctuations de son climat et la hutte conique se tient au centre de ce monde de terre et de ciel ».

Ce monde de terre et de ciel, Michel Ange en créée un versant tragique, chrétien. Chacune de ses figures ne peut se défaire d’une posture d’atome constituant, de tige tiraillée au cœur de la configuration terre/ciel. Elle y rêve et s’y débat.