mardi 29 janvier 2019

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Vacillements du temps

Entretien avec Alexander Kluge suite II/III

, Hervé Bernard et Jean-Louis Poitevin

Comment la notion de temps est soumise, aujourd’hui, à de hautes pressions.

En donnant pour sous-titre au seconde volume de sa Chronique des Sentiments l’expression « Inquiétance du temps », Alexander Kluge désigne à notre attention un phénomène vécu par tous et peu ou pas compris par chacun. C’est qu’en effet la notion de temps est soumise à de hautes pressions depuis plus d’un siècle maintenant qui en transforment la consistance, l’apparence, les manifestations. Ce que nous ne parvenons pas à penser, c’est l’impact de ces transformations stratosphériques sur notre vie terrestre et plus encore sur notre psyché.

Hystériques oscillateurs

Plutôt que de ressasser la sempiternelle division du temps en présent, passé et avenir, plutôt que de nous enfoncer dans la croyance millénariste en un temps irréversible comme cadre de notre perception, plutôt que de poursuivre sur le chemin de l’oblation du possible sur l’autel du dieu instant, sans doute devrions-nous tenter de creuser le ciel de nos attentes vaines et de nous mettre à observer ce qui advient quand nous nous taisons ?

Enlisés dans le magma froidement collant de l’information permanente, ce nouveau vaisseau de nos croyances millénaristes, nous voguons, incertains de l’instant d’après que le renouvellement algorithmique vient changer « pour nous », sous-entendu pour notre bien, toutes les minutes et demi. Et nous nous inquiétons pour ceci ou cela, sans nous apercevoir que ce dont il nous faudrait nous inquiéter, c’est du fait même de ne pas nous inquiéter de ce qui est inquiétant, cette atomisation de l’attention, cette vaporisation des sensations, cette réduction peau de chagrin de ce qui en nous constitue pourtant la base de notre existence et plus encore de notre consistance, et qu’Alexander Kluge nomme « sentiments ».

Les sentiments ne sont pas, ici, les vecteurs d’une empathie soumise à des intentions imposées. Ce sont de véritables organes en nous capables de mesurer les différences, entre le froid et le chaud, entre le vital et le mortel, entre le possible et le désirable.

Ainsi, voit-on se dessiner dans le travail littéraire d’Alexander Kluge ce qu’il faut bien appeler une nouvelle géographie aussi bien du paysage mental qu’historique, des contenus psychiques que des excroissances médiatiques que l’on projette sans fin à la surface de notre esprit en espérant qu’elles viendront s’y ficher de manière durable.

Les sentiments sont le moteur même permettant à quelque chose comme une voix « intérieure » de se lever en nous. Ils sont directement connectés à notre corps. Ils en sont même le vecteur essentiel d’expression. Les sentiments sont les signaux émis par le corps en tant qu’il peut être considéré comme pensant, c’est-à-dire capable de transformer les signaux en signes. Les sentiments forgent des critères à partir desquels il nous est possible de « juger », c’est-à-dire d’établir des distinctions vitales entre les strates de réalité qui composent le monde dans lequel nous évoluons.

Et nous pouvons alors remarquer combien la consistance de ce que l’on nomme attention a changé. Nous ne pouvons guère rester plus que quelques minutes, souvent moins, face à quelque chose, - question, problème, information - avant que d’être emportés par le surgissement de la chose suivant. Le flux des images-mots s’est substitué en nous au flux du sang. Il le recouvre, l’enveloppe et, nouvelle peau invisible, modifie notre relation à ce sang qui coule dans nos veines, à ces sentiments qui nous animent.

Emportés toujours plus loin tels nous sommes, incapables de voir que cet emportement nous cloue sur place, nous transformant en une sorte d’élément immobile dans l’espace, mais agité de soubresauts comme l’est l’aiguille d’un sismographe sur le rouleau de mesure des variations géologiques et sismiques. Incapables de voir au-delà de cette oscillation, incapables même de remarquer que nous ne bougeons pas d’un centimètre même si nous ne cessons de nous agiter, nous embarquons alors dans un rêve bâtard peuplé de fantômes que nous ne reconnaissons pas.

Démons

Sans doute faudrait-il ici citer in extenso le tout premier poème des Fleurs du Mal, si simplement titré « Au lecteur ». Tenons-nous en à cette strophe :
« Serré, fourmillant, comme un million d’helminthes, / Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons, / Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons / Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes. »

Les démons qui sont ici convoqués sont déjà depuis plus d’un siècle considérés comme des résidus encombrants, agités, gênants, d’une époque qu’il convient malgré tout de bannir. Ces démons ne sont plus que des électrons projetant leur ombre sur le paysage lunaire d’un cerveau tendu par le progrès vers le dépassement de lui-même, vers sa métamorphose en ciel étoilé qu’un soleil noir éclairerait de l’intérieur.

Réduits à l’état de reliques d’un temps haï, ces démons ne sont plus qu’un souvenir. Pourtant, Baudelaire garde pour eux une forme d’affection profonde, car il va s’évertuer, tout au long du recueil, à montrer comment ils éclairent d’un jour dépréciatif, à défaut de pouvoir le contrer, le règne du progrès.

Nous avons lancé il y a deux mille ans au moins une chasse aux démons et la chasse se poursuit encore tant ils sont, ces habitants de l’âme, au sens strict « increvables ». Car ils existent, ils naissent et meurent et renaissent en chacun à l’aune de ses capacités à prendre en compte ce qui, forgé à travers et par les sentiments, remonte en lui et se met à parler une langue à la fois étrange et familière. Si elle n’est pas immédiatement comprise cette langue, ce n’est pas parce qu’elle est étrangère mais parce qu’elle est parasitée par un nombre croissant de bruits communicationnels provenant des émetteurs infatigables du dehors.

On se souviendra ici de l’assyrien en nous évoqué dans la partie « La rumeur du monde englouti », au chapitre « La marée d’équinoxe assyrienne » à la page 214 du volume II de Chronique des sentiments où l’on peut lire ceci : « Que les dieux se retirent, et l’Assyrien prend la place ».

L’un des enjeux de ce travail titanesque mené par Alexander Kluge, c’est sans doute de faire renaître de l’oubli dans lequel nous les tenons caché en nous, de les réactiver en nous en montrant comment ils n’ont cessé de continuer à agir, de renouer avec leur vitalité, avec leur puissance aidante, à eux, les démons.

L’une des dernières manifestations reconnues d’un daïmon dans le champ de la pensée, se fait avec Socrate. Une littérature passionnante existe sur le sujet, du démon de Socrate d’Apulée à l’Éloge de Socrate de Pierre Hadot, qui nous permet de prendre la mesure du combat qui s’est livré dans cette Grèce classique contre les manifestations de ces démons, de ces sentiments pour parler avec Alexander Kluge. Comment se manifestaient-ils ? En cette fin de leur règne sur le psychisme humain, ils n’intervenaient déjà plus que comme des points de résistance à l’envahissement de l’esprit par les lois d’une raison hantée par la duplicité. Lorsque son daïmon parle à Socrate, il ne peut plus déjà lui dire qu’une seule chose qui est un « ne pas ». NE PAS tenter de fuir ou de se rétracter face aux menaces de mort lancées contre lui par le tribunal et DONC accepter de boire la cigüe.

En évoquant Socrate, on revient sur l’aspect sans doute essentiel du travail mené par l’auteur de Chronique de sentiments, celui qui concerne la longue durée et la mise en relation dans le champ de l’écriture et par l’écriture même d’éléments provenant du temps long avec d’autres provenant de ce noyau gravitationnel qui existe en nous et qui est aimé par les sentiments.

Ainsi voit-on se dessiner non pas tant une carte qu’un schéma général relatif aux possibilités de s’orienter dans le monde aujourd’hui qui tient sans doute en une formule : que toutes les expériences, toute l’histoire, celle des hommes comme celle du cosmos sont actuelles et coexistent en nous et pour nous. C’est en activant cette actualité, en actualisant donc ces données provenant de tous les temps répertoriés, que quelque chose a lieu. C’est ce qu’Alexander Kluge nomme la force théorique de la poésie.