vendredi 30 juillet 2021

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Une sculpture sonore pour l’éternité

Un entretien mené par Dominique Moulon

, Dominique Moulon

Entretien avec l’artiste Michele Spanghero à propos de sa sculpture sonore Ad Lib présentée en juillet 2021 à Institut culturel italien de Paris en collaboration avec la galerie Alberta Pane. Où il est notamment question d’éternité.

Considérez-vous que votre pratique s’inscrive dans la continuité d’un art sonore dont Luigi Russolo dressait déjà les contours en 1913 ?

Tous les artistes qui travaillent avec le son sont en quelque sorte influencés par le manifeste L’Art des bruits de Luigi Russolo car il s’agit de la première attestation théorique d’une utilisation étendue et non conventionnelle du son dans l’art. Dans mon cas je me suis inspiré de ce manifeste dans l’une de mes premières œuvres, l’installation A Short-lived Fault in the System qui date de 2007-2008. Je me suis également intéressé a Russolo pour des raisons géographiques, vu que sa ville natale Portogruaro est à côté de Monfalcone où j’ai réalisé ma première exposition personnelle. Dans ce travail j’avais utilisé quelques secondes de silence extrait de la séquence radio Sintesi Futurista. Au fil du temps, ce silence avait été corrompu par la poussière et les rayures sur le vinyle, se transformant en bruit ; j’ai donc détruit numériquement le fichier selon l’esthétique de la musique glitch. Avec le recul, il est intéressant de noter que, même à cette époque, le silence (utilisé comme métaphore) était le point de départ de mon travail, et qu’il l’est encore aujourd’hui.

Michele Spanghero, Ad lib. (2017-2018), vue d’exposition à l’Institut culturel italien de Paris en juillet 2021.

Est-ce parce que le respirateur artificiel qui nous a tant manqué durant la pandémie est si essentiel à votre sculpture sonore que vous avez décidé de le laisser apparent ?

Le thème de ce travail (la mort…) est très délicat et je crois qu’il faut le traiter avec sensibilité. Au fil des années, j’ai rencontré dans le public des personnes qui avaient eu des expériences avec l’assistance respiratoire dans leur famille et ils ont toujours apprécié cette pièce ce qui est un aspect très important pour moi. Pour cette raison j’ai toujours voulu que l’œuvre soit exempte d’artifices esthétiques qui auraient pu distraire le spectateur de sa signification profonde (ou qu’ils auraient peut-être considéré comme une indulgence esthétique offensante). Je voulais que l’œuvre soit simple et directe, en étant juste une métaphore visuelle du rapport éthique de l’homme à la machine (ou entre la vie et la mort). Je souhaitais réaliser une œuvre d’art singulière née de la simple juxtaposition de deux objets très différents entre eux, sans en altérer le fonctionnement original ; c’est pour cela que l’orgue est un véritable orgue et le ventilateur pulmonaire fonctionne exactement comme dans un hôpital. Pour être efficace en tant que métaphore, l’aspect esthétique de la sculpture est délibérément simple et minimaliste, soulignant l’aspect hybride de l’instrument ; il y a un orgue à neuf tuyaux et à ses côtés une machine médicale sur son chariot. Les deux parties ne sont reliées que par le circuit d’air qui souffle rythmiquement du ventilateur vers l’orgue. Deux objets qui proviennent de deux contextes complètement différents (musique et médecine) sont réunies et mis côte à côte pour devenir quelque chose de plus grand que la simple somme de deux parties… Disons que 1+1=3 !

Votre sculpture sonore s’adresse aux sens de la vue comme de l’ouïe. Mais, aviez-vous anticipé le fait qu’elle agisse aussi sur notre corps quand, inconsciemment, nous accordons notre respiration à la musique de l’œuvre ?

Souvent mes œuvres sollicitent le sens de la vue (par la présence sculpturale) et évidemment de l’ouïe pour la composante sonore. Étant donné que, par nature, le son est une énergie transmise par la vibration de la matière (généralement de l’air), je constate souvent que mes sculptures incitent le public à les apprécier physiquement (par exemple à travers l’aspect tactile) pour ressentir les vibrations sonores. Au fil des années, j’ai appris à prendre en compte cet aspect dans la conception de mes sculptures. En ce qui concerne Ad Lib., l’effet presque hypnotique du son était l’un – mais pas le principal – des aspects que j’ai pris en compte dans la conception. La réaction dont vous parlez, de l’accord de la respiration avec le rythme de l’œuvre, je dois avouer que c’est une conséquence à laquelle je n’avais pas pensé. Mais votre question me fait penser à l’expérience que j’ai vécue en assistant à l’exécution de la 9e symphonie de Mahler où dans le final je me suis retrouvé instinctivement à respirer au rythme du lent phrasé des cordes… Une expérience presque mystique !

Dominique Moulon, Alberta Pane et Michele Spanghero à l’Institut culturel italien de Paris en juillet 2021.

Sans le savoir, vous avez anticipé la crise sanitaire qui a paralysé le monde. Quelles sont les différences, dans les appréciations du public, entre l’avant et l’après Covid ?

En préambule, permettez-moi de dire que lorsque j’ai conçu cette œuvre en 2010, je n’aurais jamais pensé qu’elle deviendrait presque tristement prophétique dix ans plus tard. Ma motivation était de soulever la question de la limite éthique entre la machine et l’homme et en particulier la limite de la vie. Quand le Covid a frappé l’Italie je n’ai pas fait de lien entre mon œuvre et la situation pandémique, ce sont des amis et des critiques qui m’ont écrit pour me dire qu’ils avaient pensé à mon travail à cause du Covid. ; et c’est ainsi que je me suis effectivement aperçu qu’Ad Lib. prenait une nouvelle signification. Puis, au fil du temps, de nombreux spectateurs ont également souligné cette coïncidence. Pour être honnête, il me semble que beaucoup, en associant Ad lib. à la situation de la pandémie, se sont focalisés sur la présence du ventilateur pulmonaire, une machine médicale qui était alors en pénurie dans toute l’Europe. En réalité (la tragique réalité), mon travail était en quelque sorte prophétique de la pandémie, non pas tant en raison de l’utilisation du ventilateur pulmonaire, mais parce que dans les unités de soins intensifs, les médecins devaient faire des choix pour déterminer qui pouvait être sauvé par la respiration assistée et qui, ayant peu de chances de se rétablir, ne bénéficierait pas de la respiration mécanique. C’est pourquoi c’est le sens profond d’Ad lib. qui est devenu extrêmement actuel avec la pandémie.

Ad lib. peut aussi être considéré comme un instrument conçu pour une unique partition. Est-ce à l’instrument ou à la partition que vous avez pensé en premier ?

L’instrument a certainement été le premier élément à être pensé. Aussi parce que l’iconicité de l’orgue à tuyaux portait déjà en elle une forte référence musicale à la musique sacrée et au Requiem. L’aspect purement musical, donc relatif à la composition, a été développé lorsque j’ai pu tester le respirateur pulmonaire avec les tuyaux d’orgue. Pour simplifier, la partition de l’œuvre est le résultat à la fois de choix culturels et musicaux (par exemple la référence au minimalisme ou à Brahms) et de contraintes techniques, car il faut rappeler que le ventilateur pulmonaire induit de nombreuses limites techniques au développement de l’orgue. La première version de 2013 joue un cluster de Do/Re/Mi/Fa/Sol et ces notes ont été choisies pour donner un effet de dissonance, ce qui donne de la force à l’œuvre malgré sa petite dimension. Cette dissonance a produit un effet émotif troublant chez le spectateur. Pendant trois ans, j’ai travaillé pour créer une sculpture de grande dimension comme celle présentée ici aujourd’hui avec des tuyaux plus grands. Ce qui m’a permis de faire un choix plus pondéré et donc j’ai choisi le Requiem de Brahms.

Dominique Moulon, Alberta Pane et Michele Spanghero à l’Institut culturel italien de Paris en juillet 2021.

N’est-ce pas d’éternité dont il question avec votre installation sonore. Aussi quel est votre point de vue sur l’idéologie transhumaniste qui nous promet l’éradication de la mort ?

Quand j’ai créé cette pièce, je réfléchissais surtout à la thématique de la fin de vie, sur la nécessité de cesser les soins quand il s’agit d’acharnement thérapeutique. Cette thématique, est abordée de façon rationnelle et philosophique, cependant elle génère de l’émotion, donc j’ai ressenti la nécessité de faire référence à des éléments iconiques de notre culture comme l’orgue (la musique sacrée, le mysticisme, le rituel de passage à travers la transfiguration artistique) et le respirateur (la technologie, la science médicale). J’admets que je ne me suis pas fait influencer par les mouvements transhumanistes ou post-humans, que je ne connais aujourd’hui que très peu. Je crois qu’Ad lib. Se situe à un niveau de signification plus basique et cependant plus profond que ces théories ; la référence à la musique sacrée porte en elle-même l’idée d’éternité (le requiem vient justement de « requiem aeternam dona eis domine » pour : « Donne-leur le repos​ éternel ». Mais ce n’est certainement pas à l’idée d’éternité en relation à l’immortalité ou au transhumanisme à laquelle je fais référence, mais plutôt à l’idée d’une éternité spirituelle (une recherche de sens qui n’est pas nécessairement religieuse) qui s’oppose à la mortalité de la chair. L’œuvre interroge les tentatives de prolonger la vie de façon artificielle en remplaçant les organes du corps par des machines. La référence au requiem musical semble indiquer que garder les patients dans une froide condition d’attente a plutôt comme but de soulager la douleur de celles ou ceux qui continuent à vivre.

Que vous inspire le fait que votre création, hybride à de multiples égards, ait été présentée dans des contextes aussi différents que des événements entre art, sciences et technologies, des institutions, galeries ou foires d’art contemporain ?

Je trouve intéressant de remarquer que mon travail, au fil du temps, a trouvé des publics et des contextes très différents pour être présenté. Paradoxalement, je reconnais cela comme un effet de ma formation non linéaire, entre théâtre et musique. De plus, cette hétérogénéité retrace une condition existentielle que je connais bien, celle de pouvoir s’adapter aux circonstances, mais de ne jamais vraiment se sentir à sa place. Je crois que l’aspect transversal des références qui sont à la base de mes recherches peut s’adapter à de nombreux contextes, sans jamais y adhérer complètement. Je vous donne exemple : l’art sonore trouve généralement sa place dans les festivals liés à l’art digital, mais mon travail n’utilise pas de technologies avancées, il appartient à ce contexte pour ses aspects formels, il en fait partie pour les catégories de médium utilisé, mais il ne partage pas beaucoup d’aspects esthétiques. C’est peut-être aussi la raison pour laquelle j’ai donné une touche de plus en plus conceptuelle et sculpturale à ma pratique, pour essayer de trouver une synthèse personnelle à la définition de l’art sonore (que je trouve toujours contradictoire). Il me semble que, par sa nature, l’art sonore s’adapte très bien à différents contextes (il est par nature « liquide »), et ce également parce qu’il n’a pas encore trouvé un contexte institutionnel qui lui soit dédié. Une approche multiforme, qui ne doit toutefois pas céder aux compromis conceptuels, est souvent la clef de notre travail.

Institut culturel italien de Paris : https://iicparigi.esteri.it/iic_parigi/fr
Dominique Moulon : https://dominiquemoulon.com
Galerie Alberta Pane : https://www.albertapane.com
Michele Spanghero : https://www.michelespanghero.com

Frontispice : Michele Spanghero, Ad lib. (2017-2018), vue d’exposition à l’Institut culturel italien de Paris en juillet 2021.