mardi 30 avril 2024

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Un barbare au paradis

Julius Baltazar

, Jean-Paul Gavard-Perret

Un monstre verbal, créateur d’une entreprise poétique exceptionnelle, Julius Balthazar est surtout connu au départ par ses talents de peintre, de graveur et d’illustrateur, notamment marqué par Georges Mathieu, Zao Wou-Ki, Antoni Tàpies, Frédéric Benrath ou Jorge Camacho.

De son vrai nom Hervé Lambion, l’artiste fait en 1967 la connaissance de Salvador Dalí, lequel le « couronne » de son nom d’artiste : Julius en référence à César et Baltazar pour le roi mage, et l’introduit dans les cercles littéraires et artistiques.

Julius Baltazar devient proche d’Arrabal, il fonde avec lui le mouvement « intra-réaliste », se lie d’amitié avec Pierre Dmitrienko, puis rencontre Zoé Cristiani qu’il épouse trois ans plus tard. Il rencontre Raoul Ubac et, en 1978, commence à réaliser ses livres peints et manuscrits puis réalise des séries de grands lavis et acryliques sur papier, dont certains sont manuscrits.

Il collabore au spectacle La Pierre de la Folie d’après Arrabal au Théâtre de Plaisance à Paris. Il détruit une centaine de toiles, de gouaches et de collages des années 1970 à 1980. Après un séjour à New York en 1984, il publie de nombreuses gravures et fait donation d’un fonds de bibliophilie (261 de ses 731 livres d’artiste) et de l’ensemble de son œuvre gravé à la bibliothèque municipale d’Angers. Il écrit des bibliographies et des poèmes dont Couteaux tirés à 4 épingles, et devient « Julius Baltazar, un Rimbaud déguisé en cosmonaute », un abstrait à l’état sauvage et surtout un poète dont l’ensemble des cinq tomes d’œuvres complètes est impressionnant.

Sa poésie surréaliste à sa manière extirpe les faux trophées du réel et crée des fractures ouvertes tel un « inconnu si mal élevé » mais qui osent tout dans cet ensemble génial.

Des clitoris de « simili vierges » s’annihilent dans des « draps félons » qui, avant ne dévoilaient pas « les sables mouvants de leur exil ». Mais « La pluie économise ses futurs », les « Attouchements sur carte postale crée incendiée », le « Périscopes en deuil des tempêtes », le « Pïanorama informel » et « L’alphabet des variables » se faufilent entre les « faux-plats de la haute couture »  dans tout ce qui remue la langue poétique. Le monde est brassé partout, d’Ocham, Bruxelles, Londres et autres lieux.

Baltazar met le paquet et bande la liberté. L’intelligible mérite mieux. Pas de lacets dans le langage, il n’abrite pas du tangible sentimental. Sa distinction est une recherche ou plutôt une pratique. C’est l’éloge de la liberté et la joie d’en jouir. De l’aliénation, l’auteur ignore tout. Il court vers la liberté comme le taureau à la vache. La liberté permet le corps mais aussi la peinture. Exit les histoires fausses : place au surréalisme. L’indéfini du langage tourne dans une structure en spirale. Et qu’importe, chez lui, tous les types de mimétismes, quitte à poser sur une table des poissons morts depuis des jours qui empestent.

Mais il a de grandes idées qui pointent de sa tête comme une plume de stylo s’enfonce dans le gras du réel. Existe là une immense bouilloire éruptive que rien n’arrête. Tout est de l’ordre d’une force exceptionnelle ; elle bout et brouille l’histoire des ombres et des vivants. De tout ce qui est écrit, il faut ici qu’aucun texte ne jure de rien.

Ce qu’il nomme une « catastrophe » reste la plus sublime réalisation elle ouvre ce qui est encore inconnu mais qui devient une destinée qui tue à coup de pistolets les ombres « d’inconcevables pestes frontière ». Cette poésie contre toute attente pleut d’insomnies et de secrets là où un monde inédit se régénère.

Le regard de Baltazar est intimiste, personnel et anticonformiste, à l’image d’une grande partie de son parcours éloigné de la mode classique. L’essence plus noble que triviale de ses sujets permet de voir avec précision la vraie nature des sujets qui ont une histoire à raconter. Ce sont des images authentiques, qui jouent avec les émotions humaines les plus profondes. Précisément pour cette raison, elles deviennent indélébiles.

Les œuvres complètes (de I a V) de Julius Baltazar sont publiées chez l’éditeur L’Elocoquent, Montmorency, 2023