lundi 30 avril 2018

Accueil > Les rubriques > Voir & écrire > Tyché entichée

Tyché entichée

Exposition de Charles Dreyfus à la Galerie Lara Vincy

, Charles Dreyfus Pechkoff

Poète, esthéticien, « critique » d’art, – et en tout hors norme –, Charles Dreyfus est d’abord un casseur des dogmes les mieux établis et les plus défendus.

Pour Charles

Poète, esthéticien, « critique » d’art, – et en tout hors norme –, Charles Dreyfus est d’abord un casseur des dogmes les mieux établis et les plus défendus. « Casse-dogme », expression naguère revendiquée par le Grand Jeu, définit d’ailleurs bien le mouvement Fluxus dont il est à la fois l’acteur et le théoricien. Son itinéraire a été à plusieurs reprises retracé. On sait que le rejet de la « rupture », dont la modernité est la ronronnante rhétorique, l’a tôt conduit vers d’autres terres d’où il a pu prendre la mesure de l’inexistence de l’art de l’avant-garde académique, complaisante aux contradictions. Suivant l’exigence de George Maciunas d’en arriver au plus vite à l’expérience du monde concret, il y a mis en scène et en œuvres diverses ce qui relève de ce constat. Du mémorable concert fluxus, musée Galliera en 1974, aux huit concerts – poésies donnés en 2016-2017, – dont le premier eut pour cadre la Maison de la Poésie à Paris –, ce sont 200 poésie-actions qui se sont succédé et auxquelles il a attaché son nom. Tous ces spectacles furent ordonnés au dessein de faire en sorte « qu’il n’y ait pas besoin que l’art existe ».

Ce qui est aujourd’hui exposé à la Galerie Lara Vincy témoigne, une fois de plus, de ce que peuvent les signes quand ils ne sont pas au service du sens « établi », c’est-à-dire communément codé. D’autres associations nous sont, en effet, ici proposées, – sur fond de combinaison du lisible et du visible –, entre les choses et les mots. Ceux-ci ne sont pas encastrés dans un cartouche, – phrases ciselées et mots cloisonnés, dirait l’auteur de Métaphonie. Le sens est ici autrement donné, lapidairement : c’est la formule brève, contre l’extrait de la somme encyclopédique, – la liberté ou la mort –, attachée à l’objet auquel il faut rester attentif. De ce croisement de l’élément figuratif et de l’élément linguistique, naît la poésie concrète où se marque le passage de l’allégorie à la matière et de l’ornement à la substance. Il en résulte, dans les présentes œuvres, une série de métaphores métamorphosées, – et de métamorphoses métaphorisées.

Préciser en quoi cette entreprise anti-théorique de contre écriture, placée sous le signe d’un constant transfert de sens, ressortit au bouleversement des « disciplines » esthétiques par l’entrelacement de pratiques créatrices antérieurement opéré, permet de mettre au jour proximités, affinités et filiations. Les unes et les autres la rattachent, évidemment, à Fluxus, – L’avant-garde en mouvement, mais aussi à Christian Dotremont, – davantage à l’auteur des logogrammes qu’au créateur de Cobra –, à Henri Michaux qui nous invite à déchiffrer des mots « qui n’appartiennent pas encore à une phrase », à Raymond Queneau, bien sûr, pour qui « les mots aussi sont des objets fabriqués » que l’on peut « envisager indépendamment de leur sens ». Les jeux homophoniques de Raymond Roussel ne doivent pas non plus être oubliés.

Sans s’arrêter aux calligrammes d’Apollinaire, et par-delà ce qu’ont dit successivement de lui Jules Romains, André Breton, Marcel Duchamp, et Michel Foucault, c’est finalement de Jean-Pierre Brisset que l’on rapprochera le propagateur de Fluxus en France. Ce dernier aura fait magnifiquement fructifier l’héritage légué par l’auteur de La Science de Dieu, complétée par Les Origines humaines (1913), où tout est ramené au « couac » (quoi ?) de la grenouille dont l’homme descend.

Voilà l’hôte de la Galerie Lara Vincy en très bonne compagnie.

Voici Charles Dreyfus, toujours « sur la brèche » ouverte dans l’enceinte fortifiée du langage, maître en déliaison, en distorsion, en dérision qui se livre, quand il ne se tient pas au bord des failles, « à une occupation quelque peu mensongère », aussi discrètement que sobrement formulée : « je dors pour vous ».

Bernard Valade

Un nom, un prénom, une œuvre

 

Poète/artiste/plasticien/philosophe, a hérité du mouvement Fluxus – qu’il a vécu à l’âge de 25 ans – la provocation. Fils d’une mère noble russe, élevé par son grand-père maternel, sa vie est un roman et son œuvre un chapitre de la création humaine, – chanceux de plusieurs cultures.

Cette chance, il nous l’a fait apparaitre et partager dans son œuvre. Son éducation russe ne le fait pas aller par quatre chemins : s’il lui faut harmoniser nouveau vocable et anciens objets sculptés, pas de peur, il fonce. L’amour des mots… que faire pour pouvoir les marier ? Il ose baptiser les objets avec des phrases poétiques qui contiennent un double/triple sens, parfois un peu grivois, son côté français qui ne connaît pas la peur que peut susciter les normes.
Chance que cette rencontre avec le mouvement Fluxus qui lui a libéré son imaginaire.
Elle s’inscrit dans cet itinéraire esthético-poétique :

réveil des sens et éveil de l’esprit 

Charles Dreyfus, un itinéraire dialogique entre la matière et l’idée, entre l’objet et la parole, qui nous entiche dans son monde.

Antigone Mouchtouris

Prêter sa chance ?

Charles Dreyfus nous prête sa chance, sa tyché…

Prête-moi ta chance, prête-moi la chance qui te hante, qui te suit, qui t’entiche ! – Mais est-ce possible ? – Mais pourquoi pas ? – Car il s’agit de ma chance. La chance en général, elle n’existe pas. Ne va pas croire qu’elle soit portée par d’étranges objets, paroles ou filtres, non. Au contraire, elle est mienne au sens où elle est moi. Alors mes objets, mes paroles, mes filtres deviennent chanceux.

Charles Dreyfus révèle ce jeu alors, le coup du hasard, l’union qui arrive du coup. Le hasard n’est pas la chance, ma chance n’a rien d’un hasard. Mais elle me fut donnée d’un coup, comme me fut donné le monde dans le jeu du hasard et du monde. Je ne fais que me jouer en la jouant, elle, ma chance.

Un jeu constant entre son spectateur et son œuvre : je désire que ta chance me désire, me suit, m’entiche, que tu me désires, me suis, m’entiches. – Quoi donc ? La jouissance serait désir de chance ? Consumation à l’autel de ce désir et de cette chance. Charles Dreyfus nous invite à posséder sa tyché et à s’emplir de sa pensée entichée.

Panagiotis Christias

« Ce que l’homme atteint par la décision des dieux »

Il y a cette entreprise, mais peut-on s’arrêter, au simple « il y a », à sa neutralité, alors qu’elle relate une aventure autrement plus fondamentale. Il y a donc cette entreprise, elle sous-tend ce qui nous porte, nous l’humain : elle consiste à mettre de l’ordre dans le hasard, par la raison, par l’art, par le langage. Le hasard livre, à nous de lier. Si pour Nietzsche qui entraîne avec lui la philosophie « la main de fer de la nécessité agite le cornet à dés du hasard » , où l’on comprendra l’art du lien : le nécessaire, force et attend la donne. Celle-ci, ce réel qui apparaît sans forme, sans liaison ne peut être saisi que lié. C’est ici que l’artiste joue. Face au réel informe il pose la forme. Plus précisément, il tisse et essaie les formes. C’est son domaine d’expérimentation. Que ce réel prenne appui sur la double parenté du hasard et de la nécessité, donne de Démocrite à Monod, la trame de la lecture du monde.

Que l’artiste, ici Charles Dreyfus, s’en réapproprie la logique et la lecture, ouvre sur autre chose. Celle-ci, certes dans la continuité de la rationalisation (par la nécessité) des données du monde, prend un tour où s’inverse la perspective qui n’est plus simplement une lecture de l’extériorité, mais aussi une lecture du sujet par lui-même : « Tyché est parvenue à me secouer et je finis par m’identifier à mon devenu. » L’artiste comme être du hasard en lieu et place de la sacro sainte inspiration.

Celle-ci nous entraîne dans les voies des transcendances, Tyché nous ramène au prosaïque. Le hasard donne. Mais que donne-t-il, sinon le disparate d’où s’ébauche une nouvelle représentation, c’est-à-dire une nouvelle intégration du réel, un nouveau réel avec sa nouvelle représentation.

C’est le lieu de l’art, c’est sa « mission » de redessiner les contours de la mise en ordre du dispersé. En même temps que s’élabore une représentation, comme le souligne Charles Dreyfus, c’est une redéfinition de l’artiste qui se profile ; et, par-delà elle, se redéfinit l’art.

Ici, avec Dreyfus, on voit l’artiste nommer une situation qui peut dès lors devenir une représentation. Et cela se fait en mettant mot, en mettant paradoxe. C’est ainsi qu’il opère une liaison qui réunit philosophie, art et langage et boucle autour de la tyché le cycle des représentations.

Louis Ucciani

L’âme de Charles Dreyfus

Charles Dreyfus le sait, nous vivons moins dans les choses que dans les signes censés les représenter. Notre séjour est symbolique. Nous lisons. Nous sommes lus. Or tout signe est, par essence, instable (latin fluxus) : glissements, lapsus, échanges, échos, ratés et catachrèses…

L’esprit de sérieux ignore cela et rien d’autre ne saurait mieux le définir que cette ignorance-là, qui autorise les pires erreurs, les pires horreurs. L’esprit de sérieux est précisément ce à quoi échappe la poésie « métaphonique » de Charles Dreyfus…

Il n’insiste pas, ni ne s’épanche, procède toujours de manière détachée : ses vacations sont rhétoriques et délibérément apathiques. Quand il parle, quand il écrit, il le fait sans hausser le ton, sans éclats de voix, sans gesticulation, sans emphase.

Sans effort apparent non plus : les phrases viennent d’elles-mêmes (ce sont les phrases de tout le monde et de tous les jours), lui se contente de les accueillir – et surtout de les écouter (il a l’ouïe très fine). Les phrases, pas les mots, évidemment ! Les mots sont une merveilleuse invention des dictionnaires, mais ils n’existent véritablement qu’en situation dans une phrase, c’est-à-dire dans la mesure seulement où ils constituent, à chaque fois, un nouveau système (syntaxique, sémantique et phonique en même temps).

C’est précisément ce système que le poète-performeur entend faire dysfonctionner, laissant ainsi apparaître la fragilité de ce sur quoi reposent nos certitudes. Charles Dreyfus s’établit quotidiennement dans une parole vacillante, prête à chaque instant à se retourner contre elle-même, et dans laquelle le rire désamorce avec douceur (je veux dire : sans arrogance) les illusions, les totalitarismes, les mots d’ordre…

Certains sans doute s’offusqueront d’une telle pratique, jugeant qu’elle met en péril la société des hommes en s’acharnant à détruire la cohésion de son discours. En réalité, ce genre d’homme est on ne peut plus utile. Ce que Diderot disait d’un de ses personnages [1] – qu’il rompt « cette fastidieuse uniformité que notre éducation, nos conventions de société, nos bienséances d’usage ont introduite » – s’applique assez bien à Charles Dreyfus : il aère notre parole, nous libère de nos certitudes, déjoue les orthodoxies, désarme les fanatismes [2].

Alain Frontier

Suis-je mal armé ?

Le tout sans nouveauté qu’un espacement de lecture. Certes mes lectures sont nombreuses et l’écart lui-même ne peut être que mouvant. Fluxus ça c’est cool et le tout, parlons-en, me dérida. Mon dada pour les échecs n’étant pas trop éloigné, je me retrouvai nez à nez avec un personnage, prétendant vivre comme un garçon de café, doté d’une jugeote donnant l’accès direct à l’écheveau du carrousel. D’expérience en expérience, j’ai compris que la néréide Tyché m’avait bien fourni un imaginaire galopant, je dus fuir la simplicité et la banalité de la pensée… L’ivresse du monde est mortelle et nous sommes pris vous et moi chers amis, dans son tourbillon…

Tyché est parvenue à me secouer et je finis par m’identifier à mon devenu célébré Tout est art sauf les grenouilles. Insidieux l’homme créa.
J’ajoutais à mon habit tout neuf une martingale que je publiais dans les journaux, une occupation quelque peu mensongère : Je dors pour vous.
Je l’exerçais dans les divers établissements de la Société des Bains de mer, avec un certain succès, avant que mon manège ne soit repéré.
Je dus fuir la Principauté. Projeté dans les cas pas cités, défiant le pire (pire que pire c’est encore pire) – au petit bonheur la chance – Tyché entichée, un temps s’aimant, je m’insérais corps et âme – dans ma période connue par la suite – comme Art au gant.

À la question mais que signifie ? Je réponds : lisez fort tout haut, que vos oreilles écoutent votre voix et laissez-vous imprégner du double sens, de la métaphore, de l’allégorie. Embrassez de votre regard ces formes sculptées par des mains puis rebaptisées par mes mots, sujets de ma fantasia. Demain deux mètres, on n’a pas besoin des autres pour être le seul étalon.

Malgré les apparences et autres circonstances, trop conscient, je guettais le kairos. Bien évidemment, cela ne servait à rien : on hasarde de perdre en voulant tout gagner.

Pour un temps trop inopinément sans doute, impunément certes, je plaçais le langage au zénith. Peut-on reprocher aux sommets leur neige éternelle ?

Mollo, mon lot… Tyché m’a entiché.

Charles Dreyfus

Notes

[1Début du Neveu de Rameau.

[2Extraits de la postface de l’ouvrage de Charles Dreyfus Pechkoff, Métaphonie, Itinéraire dialogique (2016), Éditons Le Manuscrit, Paris

Exposition Tyché entichée – Charles Dreyfus
du 5 avril 2018 au 19 mai 2018
Galerie Lara Vincy
47 rue de Seine F-75006 Paris France
tél : +33 (0)1 43 26 72 51
contact@lara-vincy.com