mercredi 28 octobre 2015

Accueil > Les rubriques > Société > Trou de mémoire dans le tissu du rêve

Trou de mémoire dans le tissu du rêve

L’abattage de l’arbre

, Jean-Louis Poitevin et Pol Lujan

L’abattage de l’arbre, qui m’abrita (de … ) depuis une quinzaine d’étés et une quinzaine d’hivers ainsi qu’une faune alentours, ne fut pas mauvaise chose.

N’en déplaise aux écologistes ! (le Merle continue à venir se nourrir dans le jardin).
Il devenait incontrôlable, avec de grosses racines invasives et un rapport de croissance hyper rapide. Il commençait à détériorer le mur mitoyen et c’est d’ailleurs suite à une procédure judiciaire qu’a été prise la décision de l’abattre.

Ils sont venus au mois d’août, une équipe de cinq très sympathiques autant qu’efficaces…

Aujourd’hui c’est clair, le jardin est bien plus lumineux évidemment !
L’arbre qui faisait le lien entre le ciel et la terre n’est plus !
Changement de décor.
Reste la vue sur les cieux… et la mémoire photo !

Un possible impossible

Ces phrases de Pol Lujan lui-même disent l’essentiel des faits que ces images relatent, l’abattage d’un arbre immense dans un jardin minuscule dans un coin de Paris pour cause de nuisances diverses. Ce qu’elles ne disent pas, c’est justement ce que les images faites pendant l’abattage et montées en un court film animé disent à leur manière : comment marche en quelque sorte la mémoire.

Car, cela est évident d’emblée, le film commence par la fin. Lorsque le rideau de scène s’ouvre, il n’y a, visible, que la base arasée d’un tronc d’une largeur conséquente. Et au rythme d’une musique vive, les images qui se mettent en mouvement nous font revivre la chose « impossible » que le cinéma a, d’emblée rendue « possible », voir se reconstituer une chose, ici un être vivant, un arbre, qui a pourtant été détruit, ici découpé à la tronçonneuse et dont la destruction est dans la réalité, irréversible.
Ce processus par lequel le cinéma et plus globalement le monde des images se rapproche de la magie mobilise en nous des affects particuliers, car si nous disons que nous voyons les choses à l’envers, en fait ce sont les images qui passent à l’envers car les choses, elles, ne peuvent pas revenir en arrière.
Le temps linéaire irréversible de l’expérience humaine avéré par l’expérience rencontre à travers les images le temps psychique qui lui ne passe pas ou admet des variations infinies relativement au cours des choses.
Ici, un arbre est abattu. Il faudrait dire découpé par tranches à partir du faîte car un abattage par la section du seul tronc était impossible vu la configuration des lieux. Et ce découpage par tranches, remonté donc à l’envers grâce aux possibilités techniques du montage produit un effet radical et nouveau. Ces images nous disent une chose impossible dans la physique simple que valide l’expérience mais nous parlent d’une chose qui devrait pouvoir être possible mentalement : se souvenir des étapes de la destruction.

En regardant ces images de Pol Lujan, il devient manifeste que c’est à un processus qui pourrait ouvrir sur celui de la mémoire en action auquel nous assistons. Car c’est bien ce qui s’est passé que l’on voit, et qu’on le voie à l’envers en un sens ne change rien. C’est que ce film nous fait accéder à quelque chose de plus puissant. C’est moins la forme de la constitution de la mémoire qui nous est présentée que la mécanique même de l’impossibilité du souvenir qui est mise en scène devant nous, pour nous.
Certes un personnage comme le Funes de J L Borges serait susceptible de se souvenir de chacune des secondes de cette destruction. Mais ce n’est pas ce que nous donne à voir le film de Pol Lujan. Ce que nous montrent ces images, c’est l’empilement implacable des moments qu’une tentative d’anamnèse devrait faire paraître à un esprit qui voudrait, par exemple juste après la fin de l’abattage, tenter de se ressouvenir de ce qui venait d’avoir lieu.

Et qui se soumettrait à un tel exercice serait immédiatement confronté à la chose suivante : il ne resterait que des moments, que des éléments un peu semblables à ces images fixes animées par le seul montage, des fragments de souvenirs s’empilant les uns sur les autres. Et fort probablement est-ce ainsi que la mémoire fonctionne en étant en nous cet effort continué et répété d’une reconstitution a posteriori des événements passés. Fort probablement aussi, est-ce ainsi que cela se passe, à ceci près qu’elle ne fait que tenter à des vitesses autres que celles que nous propose ce film et en ratant beaucoup d’étapes, cette reconstitution. Et qu’elle échoue inévitablement devant l’infinité des détails dont il faudrait se souvenir pour l’événement puisse être rappelé intégralement.
De plus, nous savons bien que non, ce n’est pas tout à fait comme cela que ça se passe, car il faut des circonstances graves pour que nous fassions un tel effort. Sinon les événements se recomposent en nous d’une manière que l’on suppose logique mais qui est le plus souvent aléatoire et mâtinée d’incertitudes, voire d’erreurs qui deviennent à leur tour irréversibles elles aussi. La continuité est trouée et nous ne faisons que la reconstituer à posteriori. Ah, la continuité !

La vertu de ce petit film qui semble anecdotique au premier abord, c’est de nous montrer que rien ne tient de ce qui passe pour être vrai ou même pour témoigner de ce qui fut. Même si cela est « confirmé » par la capacité attribuée aux images photographiques de saisir le réel. S’il existe des vérités sur la photographie, alors ce film en dit au moins une : il n’y a pas d’image qui ne soit pas « menterie ». Non que ce qu’une image est supposée avoir enregistré soit faux ! C’est notre cerveau qui est porteur de cette impossibilité car il ne se ressouvient jamais que d’images sous forme d’éléments discrets et pour vivre il a besoin de continuité. C’est donc cette continuité qu’il vise, seule « chose » qui le rassure un peu quant à son sentiment d’existence, ce cerveau-corps-vivant-pensant que nous sommes.
Et comme il semble désormais qu’il faille que nous le pensions, c’est ainsi que notre cerveau fonctionne dans le rêve. Nous nous souvenons d’un scénario ou d’un fragment de film lors même qu’en fait il n’y a eu en nous qu’une succession incohérente d’images sinon fixes du moins si brèves que cela y ressemble. Et c’est nous qui, mus par un besoin de cohérence, assemblons jusque dans le rêve des éléments discrets en une continuité trouvée.

Chaque image photographique est donc inévitablement et nécessairement un moment d’un rêve. Il n’est pas possible de la vivre autrement. Aussi réalistes soient-elles, ces images, c’est à un rêve qu’elle appartiennent dans un rêve qu’elles trouvent place, un rêve qu’elles déclenchent, au grand rêve qu’est la vie qu’elles participent.
Et ce petit film fait comme une tentative de garder le souvenir de l’arbre disparu comme on le ferait d’un être cher en enregistrant les traces de sa destruction a conduit Pol Lujan à réaliser une œuvre d’une grande force en ce qu’il est parvenu à nous rendre visible un peu de la part intime de nous-mêmes qu’est le fonctionnement de notre mémoire.
Et en regardant cet arbre disparu se recomposer sous nos yeux, nous comprenons que nous sommes comme lui, cet arbre disparu, fait de cette étoffe dont les rêves sont faits.

Mitakuye Oyasin…