dimanche 5 mai 2013

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Tous visionnaires !

, Jean-Louis Poitevin

Chaque matin, pas un journal qui ne fasse ici où là dans ses colonnes allusion au manque de visionnaires et avec eux de visions salvatrices qui caractérise notre époque. Car être visionnaire, c’est bien sûr, avant tout autre chose, pouvoir lire dans l’avenir, mais en indiquant la direction à suivre qui permettra de changer les choses, de se sauver, de sauver le monde.

Si parfois la vision explose révélant au visionnaire à travers une image d’une précision radiographique une vérité complète et absolue, long et tortueux est le chemin qui mène de la vision pure à sa traduction dans un langage partageable et dans des projets communs !

Saint Paul et Luther

Caravage a su saisir l’effroi et l’incompréhension de Saul, le juif pharisien au moment où il tombe de cheval aveuglé. Lorsqu’il se réveillera, il sera Paul, le chrétien, mais pas avant que le disciple Ananie lui ayant fait tomber les écailles des yeux.

Il lui faudra une vie de combat contre ses anciens pairs, une vie d’errance et de dangers pour qu’il convertisse cette vision en programme « politique ». Il faudra encore des siècles pour que sa parole, ses lettres, ses idées, deviennent le ferment d’une religion nouvelle inscrivant l’espoir d’une fin glorieuse comme moteur du temps et de la vie.

L’éclat du divin dans la nuit du crâne comment partager cela ? Sur terre, aujourd’hui encore, il y a ceux dont l’esprit, une fois au moins a été emporté ailleurs, loin, par une vision et qui se sont réveillés de l’autre côté du monde et il y a les autres ceux qui n’ont jamais fait et ne feront jamais cette expérience.

Toute l’histoire tient dans cette différence, source de tous les projets et de tous les conflits.

« On ne peut prétendre que les expériences des sens soient transmissibles, mais elle sont fixables, par la mesure" écrit Robert Musil, avant de poursuivre en remarquant que " l’expérience éthique est transmissible, mais non fixable (à son objet) » (Robert Musil, Essais, p. 145).

Plus encore que la foi, c’est la possibilité du partage qui est en jeu, que l’on soit visionnaire ou que l’on soit désireux d’inscrire sa vie dans le chemin que dessine une vision.

Ces expériences qui affectent le corps et la pensée avec la même intensité prennent souvent la forme d’images.

Luther, le plus paulinien des chrétiens s’opposera farouchement aux visions (ich will keine vision !) comme vecteur de la foi, s’en remettant au texte biblique à son interprétation.

« L’âme n’a rien d’autre, sur la terre comme au Ciel, en quoi vivre et être juste, libre et chrétienne, que le saint Évangile, la Parole de Dieu prêchée par le Christ.../... Nous devons par conséquent être certain que l’âme peut se passer de tout, sauf de la parole de Dieu, et qu’en dehors de la Parole de Dieu, rien ne peut lui apporter quoi que ce soit. Quand en revanche elle a cette parole, elle n’a plus besoin de rien... » (Luther, De la liberté du chrétien, p. 31).

L’espace et le temps : paramètres flous.

L’opération réelle de la foi opère, chez Luther comme dans Les mémoires d’un névropathe de Daniel Paul Schreber - homme de loi mais surtout visionnaire paradoxal, dont les délires se révèlent chaque jour plus « vrais » - une contraction singulière des coordonnées de l’espace et du temps.

Le premier point concerne l’espace qui relie l’homme à Dieu. La foi a pour fonction le rapprochement réel de l’inaccessible, Dieu, avec la prisonnière qui se rêve libre, l’âme. Par ce pli, la distance est comme nulle et le jeu de miroirs qui s’instaure assure l’abolition durable de la séparation. Cette propulsion de soi en Dieu assure ensuite le va et vient entre l’âme et Dieu.

Schreber s’approche de Dieu en devenant sa femme. L’histoire d’amour entre l’homme dieu se joue désormais en sens inverse. Le fait d’être femme signe une inversion de la polarité, pas une différence de fonction de la vision.

Schreber se trouve enfermé dans ce temps suspendu, comme l’âme du chrétien pour Luther, puisqu’elle lutte contre un devenir qui a déjà eu lieu, le grand film de la parousie ayant commencé de toute éternité. Mais les « visions » sont encore portées par les mots

Tous visionnaires

Pour Vilèm Flusser dans son livre Les gestes, il existe une différence entre deux régimes ou deux types d’images.

« Par sa généalogie, le film se localise sur la branche suivante : fresque – peinture - photographie, et la vidéo sur la branche suivante : surface d’eau – lentille – microscope - télescope » (Les gestes, p.147).

La surface d’eau, la lentille, le télescope, le microscope, sont des instruments de vision, mais comme instruments il ne servent pas à la représentation. C’est pourquoi la vidéo n’a rien à voir avec les modes anciens de représentation.

C’est un instrument épistémologique dit Flusser, qui offre aussi de multiples possibilités, de multiples virtualités et c’est à l’évidence à l’exploration de ces virtualités que l’art vidéo, au moins à ses débuts, s’est employé.

Mais Flusser relève une seconde différence entre cinéma et vidéo et qui est essentielle. Elle concerne leur rapport au temps. Il y a dans le cinéma une forme de linéarité qui ne peut être totalement abolie.

Le cinéma est lié à l’histoire dans les deux sens du terme et il peut être la base d’une réflexion sur l’histoire.

La vidéo par contre, par la relation qu’elle permet entre l’opérateur et la scène qu’il enregistre, par le fait qu’il est lui-même un acteur de la situation et qu’il contrôle ce qu’il fait en temps réel ouvre une nouvelle relation des images au temps. Celui-ci peut en effet manipuler la bande, et plus encore avec les données de type numérique, faire jouer sur le même support-mémoire des données d’époques différentes. Les images vidéo ne servent plus à transformer le monde mais à en changer la signification.

Est-ce que de vivre dans un monde peuplé de visions, fait que nous sommes tous devenus visionnaires ? Ces visions qu’on achète ne sont-elles pas toujours celles des autres ? Assis devant notre écran nous pouvons aussi regarder les images que nous avons tournées la veille. Alors, comme le chrétien chez Luther, nous sommes au plus près de Dieu, même si nous ignorons lequel, un dieu qui n’a plus besoin de mots pour venir à nous et qui se nourrit de l’infinité des images qui tel « un peuple de démons ribote en nos cerveaux » comme le disait si brutalement Baudelaire.