lundi 1er mai 2017

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Syndromes extatiques

Images d’Isabelle Waternaux

, Isabelle Waternaux et Jean-Louis Poitevin

Isabelle Waternaux joue avec des corps en mouvements, qu’ils soient ceux de boxeurs ou de danseurs. La générosité de Pierre Apraxine lui a permis d’entrer en relation avec des chorégraphes/danseurs à New York en 2001, année des attentats qui l’ont renvoyée à une autre violence, celle que l’on trouve dans les œuvres de Francis Bacon. Ses images ont alors "viré" au grotesque. Éric de Chassey, lui a écrit le texte de Correspondances, titre de son troisième recueil de photographies. Elle livre ici quelques images de corps en exercice qui se trouvent possiblement sur le chemin d’une extase.

Série Correspondances, septembre 2001, New York « Sans titre » (Arthur Aviles)
Tirage argentique couleur, 1m x 0,80m

Il faut tenter quelque chose, c’est la loi du corps. Avant, il y a le fait de parvenir à oser, de rendre le geste possible, mais cela le corps le porte en lui ce mouvement vers le mouvement. Mais faire quoi ?
Pour cela inévitablement le corps doit être nu. Par pour s’exhiber, mais parce que cet état est celui qui permet de donner vie à la tentation en la faisant tentative. L’espace est neutre, blanc, le corps est nu, sans aspérité. Seul le mouvement le fait déborder du lisse possible de son image sage. Alors, le grotesque surgit, écho premier à la tentation de faire quand on n’a rien d’autre que son corps pour instrument.
Mouvement de la tête, du bras, puis soudain le cri ou la bouche et le tout semble aussitôt être la manifestation d’un syndrome dont on ignore seulement le nom.
À deux, c’est mieux ? Oui, non, peut-être ! Ce qui compte avec le mouvement, c’est de tenter de basculer, c’est de tenter de choir, c’est de tenter de tenir même au sol dans l’immensément infime faille qui sépare la pause de la pose, comme elle sépare un corps d’un autre. C’est de collecter les sensations qui sont de l’extase les prémisses.

Série Je vous salue marie pleine de grâce, 2008-…, Paris « Sans titre » (François Chaignaud)
Tirage argentique couleur, 1m x 0,80m

Salutations

Un ensemble intitulé « Je vous salue... » nous rapproche de la langue native du corps, de la « parole » qu’il préfère proférer, c’est-à-dire de la prière. En fait cela fonctionne autrement sans doute sur l’horizon de la généalogie des gestes. Ce qu’Isabelle Waternaux met ici en scène, ce sont des essais des tentatives, des manières qu’a le corps de répondre à un appel qui ne prend forme et consistance que par sa réponse. Il n’y a à proprement parler rien ou personne qui appelle et pourtant le corps fait comme si il cherchait quelque chose. C’est qu’il est impossible de raconter d’une manière qui ne soit pas « faussée » par la structure du récit ce qui a lieu à la fois dans la durée de vie de l’individu et dans celle de l’espèce.

Ici ces deux strates se donnent à voir en même temps : le temps hors mémoire et pourtant inscrit dans le corps du face à face avec le grand silence de l’univers et le temps actuel de la contorsion mimétique, quoique sans modèle, du corps en proie à la réponse qu’il est à ce vide. Et voilà ce qui arrive : quelque chose a lieu qui est à la fois dans le corps, pour le corps et le corps même. Il sent en même temps qu’il voudrait être ailleurs et qu’il est comme pris dans l’ici. Et chaque image, chaque geste est un cri, un appel et un étirement vers l’acceptation de ce qu’il est impossible d’accepter. Ce qui est salué ici est donc l’immensité de l’incompréhension d’une situation qui est encore et toujours celle des hommes : une si silencieuse solitude qui voudrait tant être comblée.

C’est pourquoi fuir dans l’ici s’appelle prière et saluer est le geste premier et ultime d’un processus qui conduit à accepter sans accepter, à fuir sans fuir et à être là en étant, oui, absolument ailleurs.

Série Je vous salue marie pleine de grâce, 2008-…, Paris « Sans titre » (Delphine Rudasigwa)
Tirage argentique couleur, 1m x 0,80m