dimanche 2 avril 2017

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Silvère n’est pas danseur et il ne peint pas d’huîtres

"Murmures de sous la surface", exposition de Silvère Jarrosson à la Galerie Hors-Champs

, Pauline Zimer et Silvère Jarrosson

La troisième exposition de Silvère Jarrosson à la Galerie Hors-Champs présente les nouvelles recherches picturales nées de son univers déjà bien affirmé. Les formes abstraites, minérales et reptiliennes, célestes et granuleuses, poursuivent leur évolution par une multitude de variations, de nuances, qui se révèlent comme un prolongement de ses dernières séries, comme un même corps en devenir.

J’aime parfois ne rien voir dans ce que je regarde. Étendre la pupille sans l’accrocher à rien, en la laissant pénétrer tout. C’est une activité que je ne contrôle pas ; cela m’arrive sans crier gare, généralement là où quelque fenêtre me laisse apercevoir le paysage brouillé d’ailleurs inatteignables car non fixes, non fixés, non fixables, un paysage brouillé par la vitesse (ou la lumière changeante ou des couleurs fondues), dans les trains par exemple ou devant les toiles de Silvère Jarrosson.
 
Notre première rencontre à son œuvre et à moi s’est faite par le biais d’un ordinateur, ce qui ne m’a pas empêchée d’en saisir la présence : la fenêtre s’est ouverte et d’un coup, en un souffle, le rideau de pixels, les voiles de lumière bleue ont été balayés. Me voilà entrainée par et dans les couleurs qui ont construit la toile ; je me noie dedans, la survole en même temps. Je n’y vois rien et j’y vois tout. Mon bureau s’est dissout et la toile est mon nouveau monde, nouvel espace indépendant dans lequel j’évolue et que je compose à la fois. La toile est mon nouveau monde et ne ressemble à aucun autre.

Fragment / Organe 15, acrylique sur toile, 116 x 81 cm, 2016

 

L’un de mes collègues passe derrière mon écran et dit d’abord « C’est beau ! » puis « Oui, c’est très minéral … celle-là, on dirait la Terre vue du ciel ». Tout le bureau revient à moi et avec lui ses murs, ses choses, les mots qui les désignent. On dirait. Silvère n’aime pas que les gens disent et que les gens nomment ce qu’il peint. Dans l’atelier où quelques toiles horizontales finissent tranquillement de sécher il en retourne une appuyée contre un mur ; celle-là, tout le monde voudrait qu’elle représente une huître. Je la regarde et, oui, puisqu’il le dit cela peut être une huître. Et maintenant ? Plus rien ne se passe. Silvère n’a jamais peint une huître de sa vie.
 
Je lui dis c’est d’accord tu ne peins pas de choses mais ta peinture, je continue, est bien guidée par quelque chose ? De là où je me trouve les suggestions abondent : une idée à représenter, une émotion à transmettre, ou plus simplement la matérialisation d’un instant vécu à travers une pensée, un état, une musique. Mais contre toute attente il ne répond qu’un mot, dans un haussement d’immenses épaules : la technique. Il ne fait qu’explorer des techniques.
 

Fragment / Organe 29, acrylique sur toile, 30 x 24 cm, 2017

Silvère qui d’abord bouge la toile et observe couler mollement la peinture au gré de ses propres mouvements, plus ou moins amples et plus ou moins rapides, la couleur plus ou moins liquide. Qui attend que les bulles qui remontent forcément, entraînant au passage un peu de toutes les couches, éclosent à la surface de la dernière d’entre elles dans un soupir mouillé. Qui s’empare du couteau, scarifie l’acrylique pour enfin lui donner la direction qu’il veut à cette fichue couleur. Silvère patient, goutte-à-goutte minutieux qui éclabousse le blanc ; Silvère qui ne laisse pas sécher tranquille et déchire les surfaces au tout dernier moment, Silvère qui fait entrer par effraction des injections de blanc dans les traversins de couleur qui se reposaient au milieu de la toile.
 
Ou bien action-painting, micro-dripping, suminagashi, subduction et toutes les autres qui n’ont pas vraiment de nom ; ces techniques sont les principales raisons de ses toiles achevées. Celles qu’il aimerait ne pas avoir à nommer mais qu’il faut pouvoir désigner, pour des raisons évidentes d’image et de praticité. Difficile de trouver des titres à des œuvres qui n’ont pas de destination.
 

Fragment / Organe 32, acrylique sur toile, 81 x 60 cm, 2017

Leur absence de figures immédiates, leur dépouillement exact laissent la place nécessaire pour y percevoir autre chose. Au-delà de l’image une dynamique, un processus : celui de la création. Relation de l’artiste à son œuvre qu’il n’a pas fini de créer. Ce qu’il faut d’écoute et de patience, de dialogue et de bienveillance – envers elle presqu’autant qu’envers soi -, d’échange et souvent de combat pour lui donner la vie. Ce qu’il y a de surprise : on ne sait jamais bien ce qu’il va en sortir de cette première goutte (d’encre ou bien de peinture ; de sueur et de sang), qui vient tacher l’immaculé. Parfois, des mondes inattendus – d’autres fois presque rien, beaucoup moins qu’on ne le pensait. Ce qu’il y a de renoncement.
 
Une toile de Silvère si elle n’esquisse rien de connu existe au moins pour dévoiler en un regard ce qu’est la vie commune de l’artiste et son œuvre. Elle raconte leur parade, peint leur danse tour à tour effrénée et lascive ; elle est un concentré de cette relation plus qu’intime, fragile, terminée en même temps que l’œuvre devenue indépendante, seule et libre de celui qui l’a faite. Quand la musique s’arrête, que les lumières s’éteignent.
 

Fragment / Organe 16, 17 et 18, triptyque, acrylique sur toiles, 61 x 50 cm chacune, 2016

Quoi de plus naturel pour Silvère que de peindre une chorégraphie ? Silvère ressent la danse. Toutefois, Silvère n’est pas un danseur. D’ailleurs, Silvère ressent la danse aussi bien qu’il ressent le vivant, mais il semblerait qu’employer le champ lexical d’un master de biologie soit bien moins romanesque que fouiller un passé de danseur à l’Opéra de Paris ; celui de son destin supposément brisé. J’ai beau chercher dans l’atelier, je ne vois aucun ange déchu. Peut-être le contraire ; l’Opéra est passé et son présent paraît radieux. La danse et le vivant sont ses deux couleurs de prédilection, que le mouvement de sa vie a pour l’instant figées dans la toile qu’il est aujourd’hui.
 
Chacun de nous en sera une nouvelle, demain.

Silvère Jarrosson
"Murmures de sous la surface"
14 mars - 14 mai 2017

13, rue de Thorigny 75003 Paris
Galerie ouverte du mardi au samedi de 11 heures à 19 heures
et le dimanche de 14 heures à 19 heures.
Fermeture le lundi.

Silvère Jarrosson est un artiste plasticien, né à Paris en 1993. Diplômé de l’École de danse de l’Opéra national de Paris, il est contraint d’arrêter la danse en 2011 suite à une blessure. Il part alors pour de longues marches solitaires dans les déserts (le Gobi, l’Atacama) et les forêts (Amazonie, Célèbes) avant d’entreprendre un master en biologie. En peignant, il adopte un style pictural inspiré par la danse, le monde vivant et ce qui les relie.