dimanche 29 octobre 2017

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Sans Picasso

Un livre de Stephan Levy-Kuentz sur la maison de Dora Maar

, Stephan Levy-kuentz

Nous faire entrer dans l’intimité d’une femme célèbre en arpentant un lieu qu’elle habita et qui ressemble à un monde englouti, tel est le pari que fait Stephan Levy-Kuentz avec son livre, SANS PICASSO, un texte inspiré accompagné d’images de Jérôme de Staël et d’une postface de Anne de Staël qui paraîtra aux Éditions Manucius le 16 novembre 2017.

EXTRAIT 1

Après avoir traversé le vestibule, Dora monte dans l’atelier dont les murs, habités par l’esprit de Rome, Naples, Venise, s’y décroûtent en lèpre sublime. Cette pièce qu’elle connaît si bien, c’est son église, son second corps, son maquis métaphysique. Un vestige des trente glorieuses de l’art, un arrière-pays pour l’ancien monde. L’odeur des ateliers est un continent immatériel. Dans le sien, gît une armée hétéroclite en déroute, une brocante de mémoire : pinces, fils de fer, boîtes métalliques, tubes séchés, sacs plastique, chiffons maculés, pots, pinceaux momifiés, siccatifs flamand, de Harlem ou de Courtrai, périmés pour la plupart. Elle se saisit d’un pinceau de martre planté avec d’autres dans une boîte de café rouillée puis, d’un geste lent, le repose. Dora épie ses œuvres inachevées, les corrige sans conviction du regard. Trois semaines qu’elle n’y a pas touché. Rincés par les vents préhistoriques qui s’y écrasent, des paysages surnaturels aux pentes désolées, des plaines habitées de massacres millénaires, des étendues aussi offertes que l’aine rose d’un chien alangui qui s’offre à la caresse de l’homme.

EXTRAIT 2

Poser un regard distrait sur la descente de croix accrochée au mur. Si, comme elle l’espère, il veille sur elle du monde des trépassés, c’est dans l’atelier qu’elle entend le mieux sa voix, qu’il l’irradie de toute sa force. Continuer à peindre malgré la solitude, c’est symboliquement rester à ses côtés, c’est entretenir le feu fallacieux de la consolation, c’est se griser à l’essence de térébenthine, c’est diluer à volonté le souvenir. Passant à proximité de la commode austère et bancale, Dora saisit de vieux tirages d’essai dans un tiroir qui s’ouvre mal. Posées en évidence sur le plan de bois, sa nonchalance révise les preuves d’une joie qui a bien dû exister. C’était il y a tout juste soixante ans. Dans l’atelier du sept de la rue des Grands-Augustins, elle se revoit le photographier tandis que, torse nu, il combattait son Guernica. Dans le dos aveugle de l’espagnol, son index posé sur le déclencheur prêt à capter la naissance du chef-d’œuvre. Revivre à distance ses gestes fiévreux, son œil charbon insatisfait. Lui qui travaillait jusqu’à dix heures du soir dans le silence absolu, fumait deux paquets de cigarettes par jour, ne s’arrêtait que pour dîner, s’y remettant aussitôt le café bu jusque tard dans la nuit. Et tout recommençait le lendemain.

EXTRAIT 3

Elle était venue chercher quelque chose dans la cuisine mais ne se souvient plus quoi. Un verre d’eau peut-être. La cuisine, c’était la convivialité, les plats de pâtes pour dix. Le temps insouciant des banquets éternels. Ces étés vécus dans le sud remontent par bouffées. Peu avant la guerre, la tribu libertine de Mougins lézarde sur la Côte d’Azur : Dora revoit les autres, Georges Braque, Paul et Nusch Eluard, André Breton et Jacqueline Lamba, Man Ray et Ady, Crevel, Roland Penrose qui un jour parvint à la séduire. Lee Miller surtout, l’autre femme photographe. Lee, l’alliée disparue depuis vingt ans. Plages sauvages et non surveillées, éclats de rire couverts par le grondement des rouleaux, ombres dures de juillet, peaux burinées et désirables, chapeaux de paille couvrant l’impudeur des corps, visages épanouis sous les voies lactées surréalistes. De baignades en vernissages, d’apéritifs en parties de pétanque, de canisses fanés en mauresques glacées. Et puis Kazbek, le lévrier afghan, toujours dans l’ombre de leurs pas à quémander des zakouskis. Sept, huit années d’une fête foisonnante. La présence d’une famille de cœur, une farandole intemporelle de cadavres colorés. Dix-neuf heures viennent de sonner à l’église toute proche. Dora soulève le léger rideau de nylon, jette un œil par la fenêtre. C’est l’heure où Ménerbes se transforme en vaisseau fantôme échoué sur Terre. Navire dans l’océan des vignes, en avait dit Nostradamus. Entre chien et loup, la vie simple, préservée des malédictions de l’art. La vie des fenêtres est impénétrable.

JPEGSans picasso – Stéphan Lévy-Kuentz
Photographies de Jérôme de Staël – Postface de Anne de Staël
15x19 cm – 88 p – 15€
Éditions Manucius
Parution le 16 novembre 2017