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Dessin
SUITE : À suivre…
les dessins de Romy Muijrers et de Paul van der Eerden
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Depuis 2018, Romy Muijrers et Paul van der Eerden travaillent ensemble sur leur projet SUITE, une série continue de dessins aux formats intimes, principalement réalisés au crayon graphite et au crayon de couleur, réhaussés parfois avec un peu de gouache. Le projet a démarré accidentellement lorsque Paul a remis à Romy un dessin qu’il avait commencé et lui a demandé de le terminer, entièrement comme elle le souhaitait. Ce premier dessin à quatre mains a été suffisamment intéressant pour leur donner envie de poursuivre l’expérience.
Aujourd’hui, la série de Romy Muijrers et Paul van der Eerden compte plus de 200 dessins, dont plusieurs ont été exposés, notamment à la galerie Maurits van de Laar, à La Haye, et au Kunstmuseum de Bochum, en Allemagne. La riche diversité graphique de ces œuvres à quatre mains nous apparaît comme un témoignage encyclopédique des possibilités infinies de la ligne, de la couleur et de la composition, une célébration du processus de création du dessin.
Avant de se rencontrer, et malgré leur différence d’âge, Romy Muijrers (1990) et Paul van der Eerden (1954) étaient déjà des âmes sœurs. Non seulement leur dévouement et leur passion pour le dessin sont sans équivoque, mais la manière dont chaque artiste structure, compartimente ou sature l’espace du papier invite à la comparaison. Avant leur rencontre, les dessins de Muijrers pouvaient être décrits comme des paysages sensuels et labyrinthiques dans lesquels le désir et l’émotion s’expriment par le jeu tumultueux de lignes, de textures, de formes et de clair-obscur. En utilisant uniquement un crayon graphite et un crayon de couleur — souvent rose ou couleur chair — elle obtient une gamme complète de tonalités et crée de multiples espaces qui suggèrent un mouvement perpétuel, comme si les différentes parties du dessin se réajustaient constamment. Dans ses compositions complexes, des bribes d’images figuratives, des parties du corps, des notes de musique et des fragments de texte s’entrecroisent, suscitant le développement d’un récit dans l’imagination du spectateur.
Il a été écrit que Muijrers a une méthode de travail obsessionnelle, qu’elle passe beaucoup de temps sur ses dessins et qu’elle « se perd » dans le processus [1], ce qui l’amène à repousser les limites du dessin au-delà de la feuille de papier en ajoutant des éléments de collage et en dessinant sur l’espace environnant du mur. En revanche, les dessins de Paul van der Eerden ont une apparence plus contrôlée et plus nette. Il a déclaré à maintes reprises qu’il ne travaille pas à partir d’idées, mais certains thèmes ou images réapparaissent régulièrement dans ses œuvres. Parmi ceux-ci se trouvent des parties du corps schématisées qui sont empilées ou arrangées pour créer des motifs géométriques, des visages répétés avec des yeux grands ouverts et des bouches béantes, des femmes aux jambes écartées et des personnages qui se livrent à diverses formes d’activité sexuelle. À la fois caricaturaux et brutaux, ses dessins explorent toute la panoplie d’émotions et de comportements humains. Cependant, ils sont finement travaillés, résonant d’une perfection digne d’un bijou. Aucune ligne ne semble déplacée, aucune couleur ou contour ne semble incongru ou accidentel. Les formats intimes nous incitent à nous approcher pour mieux voir, attirant l’œil par leurs riches textures, allant de l’intensité scintillante des couches superposées de graphite au flou voilé de tons délicatement nuancés au crayon de couleur.
En regardant attentivement les dessins du projet SUITE, nous pouvons voir et sentir la présence de la main de chaque artiste. Les taches de graphite de Muijrers et le modelage sensuel des tons gris fusionnent et contrastent avec les contours fermes et l’imagerie stylisée de Van der Eerden. Il n’y a pas de règles pour guider le processus de réalisation de ces dessins. Certains sont composés à partir de formes imbriquées, de parties de corps et de motifs caricaturaux en arrangements kaléidoscopiques, tandis que d’autres révèlent un contenu plus « reconnaissable », nous suggérant des personnages, des portraits ou des paysages. Les références aux œuvres d’autres artistes — celles de Maria Lassnig et de Philippe Guston par exemple — sont également nombreuses, et certains dessins rendent ouvertement hommage à l’histoire de l’art, en revisitant des œuvres de plusieurs artistes : Arcimboldo, Gustave Moreau, Victor Hugo, Picasso, Léger et De Chirico pour ne citer que quelques-uns. Parfois, des fragments de texte sont intégrés dans des dessins, l’impact visuel des lettres et des mots dessinés (et non écrits), devenant partie intégrante de la composition. Les deux artistes s’inspirent de la littérature et de la poésie, et Muijrers a mentionné l’importance du groupe Oulipo, l’Ouvroir de littérature potentielle fondé par Raymond Queneau, pour son travail. L’utilisation de contraintes auto-imposées pour le choix du texte, ou pour la réorganisation de passages d’une œuvre littéraire de prédilection, peut entrer en résonance avec l’émotion du moment et déclencher le processus créatif. [2]
Les dessins peuvent être commencés ou terminés par l’un ou l’autre artiste. Muijrers peut amorcer un dessin par le frottage de taches de graphite sur la feuille papier, autour desquelles Van der Eerden dessinera ensuite des contours. Ou au contraire, Van der Eerden peut commencer un dessin en traçant les contours d’un personnage, que Muijrers transformera et intégrera peut-être dans un paysage imaginaire. Un dessin peut faire l’objet de plusieurs allers-retours, être tourné sur le côté ou retourné à l’envers, être partiellement effacé ou se voir ajouter des zones de couleur. Parfois, à la suite d’une discussion, un dessin peut être réalisé par un seul artiste. Mais la présence de mains et de doigts dans plusieurs dessins, tels que SUITE 009, ou encore SUITE 064, où des doigts entrelacés relient ce qui semble être deux planètes distinctes ou deux mondes artistiques, témoigne de la nature collaborative du projet et de la profonde complicité entre les deux artistes. Les mains et les doigts dessinés peuvent également faire allusion à la notion du dessin en tant que concept. C’est la main pensante qui emmène le crayon dans un voyage à travers la surface du papier.
Si l’histoire de l’art compte plusieurs « équipes » et collectifs d’artistes bien connus, depuis la célèbre collaboration entre Rubens et Brueghel au début du XVIIᵉ siècle jusqu’aux nombreux couples et collectifs d’artistes qui travaillent aujourd’hui, l’originalité du projet SUITE réside dans la capacité des deux artistes à rester constamment inventifs, ce qui permet à leur projet de devenir une entité évolutive dotée d’une vie propre. Les deux artistes conservent leur pratique individuelle, mais ils sont en communication constante, visitant ensemble des expositions et des collections de musées, produisant des notes, des diagrammes et des croquis qui mènent à la création de dessins.
Plus récemment, dans une série intitulée SUITE : CUT-UPS, ils ont adapté une technique de l’Oulipo pour tenter une approche plus expérimentale du dessin. Sur une feuille de papier badigeonnée de graphite que lui remet Muijrers, Van der Eerden réalise un dessin au crayon inspiré d’une peinture qu’ils ont vue ensemble — par exemple, une œuvre de Fuseli, d’Ensor, de Munch ou de Grünewald. Van der Eerden montre ensuite ce qu’il a dessiné à Muijrers, qui l’associe à un poème d’E.E. Cummings. Van der Eerden sélectionne ou réarrange alors les lignes de la poésie et les intègre au dessin. D’apparence rapide et griffonnée, ces œuvres inaugurent une nouvelle orientation pour le projet SUITE. « CUT-UPS » se réfère non seulement aux poèmes réarrangés, mais aussi aux dessins qui sont eux aussi découpés, ou « cut up ». Van der Eerden divise sa feuille de papier en deux, réalisant d’un côté un dessin à partir du tableau choisi et de l’autre un détail ou un agrandissement de son propre dessin. Ces gros plans, qui ne sont pas reconnaissables en tant que tels au premier abord, apparaissent comme des dessins distincts, et pourtant, en combinaison avec le texte, les images jumelées pourraient suggérer un fragment d’une bande dessinée inachevée, invitant le spectateur à imaginer le déroulement de l’histoire.
Dans une autre série récente, Muijrers et Van der Eerden ont répondu à l’invitation de la Kunsthal KAdE d’Amersfoort, aux Pays-Bas, en réalisant une centaine de dessins pour Êtres miraculeux [3], du 3 juin au 3 septembre 2023, une exposition célébrant les animaux et inspirée d’un texte attribué à Aristote, De Mirabilibus Auscultationibus (Au sujet des choses merveilleuses entendues). Composé de descriptions « par ouï-dire » d’animaux et de phénomènes naturels — telle que « En Inde, dans la partie appelée Keras, on dit qu’il y a de petits poissons qui se promènent sur la terre ferme, puis retournent à la rivière » — ce texte ancien a été une riche source d’inspiration pour les artistes, donnant lieu à des représentations fantastiques de créatures réelles ou imaginaires. Les dessins « zoologiques » du projet SUITE, créés à partir du modelé subtil de Muijrers et des contours affirmés de Van der Eerden — tels que le FAUCON céleste ou la HYÈNE expressive et anthropomorphe — peuvent nous amener à contempler notre profonde ressemblance avec ces Êtres miraculeux.
L’échange entre Muijrers et Van der Eerden ressemble à une conversation visuelle, un projet de dessin épistolaire dans lequel chaque artiste répond à ce que l’autre a fait d’une manière qui explore continuellement le processus de création d’un espace mental « à deux », avec des outils aussi rudimentaires qu’un bâton de graphite et un crayon de couleur. En tant que spectateurs ayant suivi l’évolution du projet SUITE, plongeant notre regard dans ces énigmatiques paysages de la pensée pour y chercher nos propres fantasmes et désirs, nous pourrions souhaiter prendre part à la conversation et demander aux artistes : Chère Romy, cher Paul, quelle est la suite ?
Notes
[1] Alex de Vries in Mister Motley, 2017.
[2] Alex de Vries in Mister Motley, 2017.
[3] Wonderbaarlijke Wezens
http://www.paulvandereerden.nl/
https://www.romymuijrers.nl/
Image d’ouverture : SUITE 009, crayon, crayon de couleur et feutre, 21 x 29,7 cm, 2018.


