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SITe & Fabrice Ney
un entretien avec Marie-Françoise de Gantès
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SITe (Sud, Image, Territoire) a été créé en 1989, par les photographes Fabrice Ney, André Forestier, Suzanne Hetzel. François Landriot, Franck Pourcel, André Mérian et Philippe Piron sont ensuite associés au projet. Il a été un laboratoire à la fois photographique, sociologique et anthropologique sur ces notions de territoires et de lieux, afin de repenser la notion de « paysage » au moment où ceux-ci sont bouleversés par la construction du Grand Port Autonome et l’arrivée de l’industrie autour du golfe de Fos à partir du début des années 1970.
Fabrice Ney, de par son approche mêlant sociologie et photographie, a été le moteur toujours fervent et passionné de cette association avec ses compagnons de route. Du cadrage de ses images jusqu’aux formes multiples de monstration, ce photographe qui nous a quitté brusquement en février 2025 a durablement marqué la photographie sur la région marseillaise.
1979
DEA de Fabrice Ney sur la soude
Christophe Galatry : Comment s’organisait SITe ?
Marie-Françoise de Gantès : Le travail de chacun se développe individuellement dans le cadre de SITe [1], qui est un groupe de réflexion sur la pratique photographique mais aussi une structure associative qui permet aux photographes de répondre à des commandes de l’extérieur, d’avoir un local offrant un lieu de production et d’archivage puis dans un 2ᵉ temps de numérisation. Cette association a pour but de promouvoir, favoriser, et animer la recherche sur la création de l’image des lieux et du territoire. Fabrice a toujours énormément travaillé la formulation et l’élaboration des concepts qui pouvaient s’y rattacher. Tous n’avaient pas cet objectif.
Fabrice était intéressé aussi par la peinture, et en avait une bonne culture grâce à sa mère qui avait fait les Beaux-Arts. Son enfance avait été nourrie du contact avec des œuvres, de la pré-Renaissance en particulier.
Il était toujours partant pour aller voir des expositions et se déplacer comme aller à Colmar pour découvrir le Retable d’Issenheim ou à Sienne pour voir la fresque du Bon et Mauvais Gouvernement de Lorenzetti. Nous nous sommes bien entendus pour aller rencontrer les œuvres en direct, activité qui nous passionnait l’un comme l’autre.
Son obsession c’est le paysage [2], même si dans son approche paradoxalement il n’en parlait pas et même se méfiait du terme qui pouvait s’apparenter à une notion plus « régionaliste ou nationaliste » au contraire de ce que représente le mot « territoire » qui t’englobe, tu t’y plonges comme un lieu d’arpentage alors qu’un paysage tu l’observes, tu le regardes comme un objet extérieur à toi. Le corps est davantage présent et le corps du photographe en particulier était quelque chose de très important pour lui. En particulier dans la série Vallon Obscur (2018), où il s’est tellement immergé dans le lieu qu’il trébuche et se luxe le petit doigt, comme absorbé par ce paysage. Il tient à un point de vue par rapport à l’horizon qui est souvent en plongée ou en légère contre-plongée. Photographies immersives par essence puisque cadrées du point de vue de l’homme qui observe. Il y a aussi l’expérience de la promenade, de la marche, en une immersion même physiologique. Dans son travail Soude en terrain hostile et pollué, il regarde, observe, prélève et ne se sent pas extérieur. Son corps, très présent, en mouvement, en oublie le trépied. Il ne nous donne pas à voir ce territoire d’un seul coup d’œil en une seul image, mais procède par série d’images très rapprochées de façon séquentielle. Il y a chez lui une adéquation entre ce qu’il va pouvoir montrer, ce qu’il a compris d’un territoire et ce qu’il peut transmettre comme étant quelque chose d’utile et de recevable ou à conserver. Ceci avec une distance, de par sa formation de sociologue, et une connaissance très approfondie du sujet, tout cela dans une écriture élaborée et poétique.
Multiple
C.G. : C’est la question du point de vue multiple. On saisit un ensemble qui pourrait s’apparenter à une seule image mais se sont des saisies à chaque fois différentes…
Oui, c’est la question de la transposition du point de vue multiple qu’il a vécu dans la durée et dans l’espace en une proposition visuelle qui permettra au spectateur de partager son expérience. Il cherche à transposer cette expérience en direction d’un spectateur. D’ailleurs il n’a pas fait de films mais toujours de la photographie. Le regardeur peut n’observer qu’une seule image mais dans celle-ci il sait qu’il y a les autres, ce qui renforce le fait probablement que c’est un point de vue. C’est paradoxal. Quand il fait ses assemblages d’images, une de ses intentions est de rendre visible le parcours du photographe. Il y a une forme poétique et dans un même temps une approche extrêmement rigoureuse. Il réussit à produire de la connaissance à travers un objet esthétiquement autonome.
Et dans ton travail personnel comment apparait cette notion de territoire ?
Quand nous nous sommes rencontrés je venais d’exposer au Château de Servières « Peintures de Paysage après JC » avec Nabila Zein à l’hiver 1990-91. Un ensemble de peintures sur papier et d’assemblages reliant photographies et objets réels.
Nous avions donc des échanges toujours vifs avec Fabrice concernant l’art et la photographie.
Partout où j’allais je faisais des photographies N&B de serres tropicales, Paris, Berlin, Montpellier, Florence. Puis j’ai fini par comprendre que mon jardin d’enfance était ma source. Par la suite je n’ai plus photographié pratiquement que ce jardin. Un jardin varois assez sauvage car inhabité une grande partie de l’année. En 1993 nous avions le projet ensemble d’une production d’œuvres et d’une exposition centrés sur cet espace. Nous avions cherché à le faire financer par le département du Var, sans succès. C’est la série Parcelles. Nous passions dans ce lieu au moins un mois l’été et des week-ends. Ce jardin est resté mon sujet, mon objet, mon modèle principal.
Dans cette approche du territoire, je me suis posé la question : Est ce que lui avait parcouru un territoire enfant ?
Il était très attaché au jardin de ses grands parents maternels à St Barnabé qu’il avait dû vendre à la mort de sa grand-mère en 2001. Une pellicule exposée retrouvée « vingt ans après » avait fait l’objet d’une exposition à la Galerie du Tableau en 2021 : Un passé compos(t)é. Pour moi l’une des commandes à laquelle il a répondu aux débuts de SITe, Paysages 13-14 Jardin public ressemble à ce jardin. Il se référait également depuis 2020 à la plaine de l’Isère, berceau du côté paternel, où il avait une recherche en cours sur un terrain de tennis abandonné proche d’un ancien terrain familial. Cet espace délaissé allait être transformé en parking, Fabrice photographiait son évolution selon les saisons avec d’abord les graminées qui venaient faire exploser le revêtement puis à la fin les traces des bulldozers. Il avait donc un regard scrutant l’entropie en action et nous en discutions très souvent. Il avait une définition physique du terme et moi davantage liée à l’artiste Smithson [3]. Pour lui il s’agissait de revenir à un état initial. Il avait nommé cette série « Fin de partie ».
Il pouvait produire un ensemble d’images mais n’en retenir que certaines ?
Oui absolument. C’était tout à fait étonnant pour moi car pour son projet Résurgence par exemple il partait avec 20 pellicules, les développait et tirait les planches contacts. Puis avec une logique déterminée mais assez mystérieuse de mon point de vue il ne sélectionnait plus que 10 images. Il était très sûr de lui, même si ces choix étaient très longs à aboutir.
Pour revenir à SITe, je n’ai participé à l’aventure officiellement qu’en tant que secrétaire dans ces années 1990. Même si étant plasticienne, j’ai aussi construit un projet photographique avec Fabrice, Parcelle, projet qui n’a pas aboutir par manque de financement. Il y avait une très grande synergie entre les membres de SITe, tous photographes, chacun développait son propre projet photographique parfois en dialogue avec un autre spécialiste. Par exemple André Forestier a travaillé avec Paul Albert, un sculpteur aux Beaux Arts, François Landriot a construit un projet avec un écologue, Thierry Tatoni, pour Résurgence Fabrice travaillait avec un musicien sur le parcours de la Durance. En 1992-93, Il a mené ce projet, construit une expo avec Jan-Pascal Alagna, compositeur de musique contemporaine, en parcourant les rives du fleuve. Pour lui, échanger et trouver un terrain commun permettait de développer son projet tout en se rapprochant de son intention originelle. Cet écart était fondamental, chacun étant spécialiste de son domaine et conscient de son ancrage. Cela englobe aussi la façon de montrer, c’est-à-dire l’installation et la mise au mur. Avec Jan-Pascal Alagna, il a fait en sorte de sonoriser les images elles-mêmes. Les tirages étaient marouflés sur contreplaqué marine et un système de transducteurs permettait une vibration qui rendait sonore la planche, l’image semblait restituer du son.
Casser les murs
M-F de Gantès : SITe c’était aussi un lieu de vie et de travail concret, parce qu’à l’époque les tirages étaient argentiques, et il fallait de l’espace. Quand j’ai rencontré Fabrice en 1991 il aménageait le local rue Estelle et installait l’eau pour le labo argentique. Il y avait un bureau, des archives. L’endroit était un peu humide, c’était une cave. À l’époque, il se consacrait presque totalement à la photographie et à la mise en place des moyens d’être un artiste, travaillant à temps partiel. Avec André Forestier qui était responsable du labo photo à l’école d’art, ils passaient beaucoup de temps à échanger, à discuter avec la volonté de caractériser ce qu’est un regard photographique et définir le médium.
Du groupe Fabrice était le plus déterminé et ce n’est pas un hasard si son œuvre est aussi bien rangée, aussi bien présentée sur son site et définie théoriquement. Il s’y est employé à temps plein au cours des cinq dernières années en parallèle à son engagement au Centre Photographique Marseille [4] (CPM). C’est aussi quelqu’un d’une grande culture cinématographique. Sa vision a été forgée par l’analyse des films, à travers la lecture des Cahiers du cinéma. Grand connaisseur d’Hitchcock et d’Ozu dont il parlait aussi aux jeunes apprentis car il intervenait dans un CFA.
Quelque part ça se retrouvait dans sa photographie ?.
Tout à fait, le point de vue du photographe, mais conscient du mouvement du temps, de la durée et du corps. Quand je l’ai rencontré il était toujours habillé en noir avec un pantalon usé au genou à force de toujours en mettre un à terre… Le point de vue du vêtement c’est assez drôle pour ça. La présence concrète du corps.
Avec l’appareil photo que son frère lui avait mis dans les mains, d’un seul coup quelque chose s’était aligné en lui donnant un moyen qui lui permettrait de se mettre à la bonne distance. L’écriture participait de cette mise en place. Si finalement ses textes sont aujourd’hui lisibles par tous, c’est qu’il les a retravaillés sans relâche. Il disait qu’il avait besoin de dater les textes, parce qu’il y a une réalité de l’époque. L’objectif étant de mettre les œuvres en relation avec le public. Pratiquer la photographie pour pratiquer la pensée. « Mettre une intention à l’épreuve de sa réalisation » disait-on en Arts Plastiques. Tu as un projet et tu fais en sorte que celui-ci arrive à une forme esthétique contemporaine, efficace et novatrice. C’est l’exemple abouti de l’exposition Soude à la galerie Territoires partagés en 2024-25.
Pour écrire sur son travail il faut être très déterminé, obsessionnel de sa propre pensée. Fabrice a construit sa parole d’auteur avec une grande détermination. Il vient de la sociologie mais est très intéressé par l’histoire, la philosophie et la poésie. Pour Soude il a travaillé l’histoire mais aussi l’humain, même de façon hors champ. Pour lui le côté naturel n’existe pas. Un espace que tu vois est forcement forgé par l’homme, d’une façon ou d’une autre.
Interprétation
Et la question des tirages, de l’argentique et de son interprétation… ?
Nous n’étions pas du tout dans les mêmes questionnements Fabrice et moi. En 1992 j’exposais au Labo rue Poggioli et Fabrice avait réalisé les tirages des images de mon jardin varois. Je voyais les essais, et faisais mes choix des contrastes qui me convenaient. Techniquement ma pratique photographique n’a rien avoir avec ce que pouvait faire Fabrice. Déterminés l’un et l’autre mais chacun dans son pré carré. Par contre, nous n’avons jamais cessé de débattre sur les relations entre pratique artistique et photographie, la vision, la réception des images, leur analyse.
En reprenant le terme de « s’adosser à », Fabrice avait toujours une réflexion de contextualisation et des conditions du surgissement de telle ou telle image. Il a pensé SITe comme un outil fonctionnel et de réflexion pour les artistes. Bien sûr il pouvait y avoir des divergences, et au niveau de la pensée théorique c’est plutôt Fabrice qui était moteur, même s’il y a toujours eu des synergies.
Novateur de formes de transcriptions
Il y a un côté novateur des formes de transcription. Pour cela les membres de SITe étaient en recherche.
Suzanne Hetzel a réalisé des projets dans des formes originales, Immeuble D par exemple, (qui fait partie de la commande « Frais Vallon » financée par le Département). François Landriot et elle avaient des approches différentes. André Forestier était leur enseignant en photographie aux Beaux-Arts, ensemble Ils ont réalisé plusieurs projets dont un travail collectif sur la Crau. François qui avait tellement traversé cette steppe a fait des séries en Noir et blanc magnifiques. Dans « Restanques » avec l’écologue Thierry Tatoni, il avait produit des panoramiques incurvés, André Forestier avait intégré du texte dans la série Sont les deux mamelles.
Fabrice était très exigeant du résultat, s’il n’était pas exactement satisfait par la forme finale, il jetait tout. Des tirages magnifiques qui avaient fait un pli minuscule au marouflage par exemple, finissaient à la poubelle, il n’était économe ni de son temps ni de son énergie, ni de ses moyens.
Et la reconnaissance de SITe ?
L’association a été portée et reconnue lors de la mandature Vigouroux (Maire de Marseille de 1986 à 1995), lorsque Christine Breton était chargée de mission à la culture.
Le Conseil Général du département des Bouches du Rhône avait passé commande de deux projets dans les quartiers nord de Marseille : « Frais Vallon » et « Paysages 13-14 ». La Région les a soutenu également par le financement d’emplois aidés permettant une permanence à l’atelier au 32 rue Estelle (nommé Atelier Estelle) et une partie de la numérisation du fonds.
Bien sûr cela impliquait une grosse charge administrative que Fabrice assumait en grande partie avec François Landriot pour les comptes, les demandes de subventions et la relation avec les personnes employées.
On est en 1995 Fabrice entre dans une forme plus théorique avec l’expo Origine qui engage une réflexion sur les enjeux de la représentation photographique. Il y a une diversité de points de vue à travers ce projet qui a été mené à terme avec François Landriot et André Mérian. La phase II : A propos d’Origine, a été exposée par la suite à l’Atelier Estelle.
Est-ce qu’à chaque projet chacun s’emparait de celui-ci ?
Cela dépendait des financements et des disponibilités de chacun. Par exemple lors de la commande Seita, Fabrice n’a pas voulu y participer car n’ayant pas le temps de s’y consacrer. Donc les prises de vue de l’ouvrage Hors champs, Itinéraire insolite à travers dix friches industrielles [5] ont été réalisées par A. Forestier, F. Landriot, Aldo Soares et André Mérian qui avait rejoint l’association, le texte est d’Olivier Bergeron. Lors de l’inauguration du bâtiment des Archives Municipales, une exposition a été montrée, avec la restitution d’une commande des Musées de Marseille et des Archives, intitulé D’un destin l’autre [6] et à la Fnac de Marseille.
Sur ce projet SEITA entre 1997-1999, SITe a bénéficié du soutien des Musées de Marseille et des Archives Municipales. C’était vraiment un groupe de réflexion à ce moment là.
En 1992 À l’IMEREC, le projet Quarantaine est monté par le collectif, et exposé en 1993. Le plasticien Pascal Simonet y participe ainsi qu’une vidéaste Denise Deutch, Fabrice Picard, Gerhard Winkler, André Forestier, François Landriot et Fabrice Ney. Ça se passait dans les sous-sols de la Vieille Charité, salle Trigance, c’était magnifique comme endroit. Fabrice y présentait « son gisant » comme il disait : un autoportrait en pied réalisé avec l’aide d’André Forestier et tiré échelle un, superposé avec un miroir en partie gratté, l’image de son corps se mélangeait avec celui du spectateur projeté dans le miroir au sol, c’était très fort comme effet ! (Quarantaine Installation Vieille Charité) Ils ont eu des commandes aussi avec la ville de Marseille comme en 1996 avec le projet Grand littoral et un catalogue du fond communal. SITe a bénéficié d’une convergence avec la volonté politique de valoriser les artistes présents dans la ville. Le soutien était réel et créait une atmosphère dynamique, très porteuse pour les acteurs culturels.
Fabrice voulait aussi parler à travers son travail des effets concrets de l’industrie sur le territoire, cela à une époque où c’était encore invisible. L’extrait du Voyage d’un touriste de Stendhal, cité sur le mur d’entrée de l’exposition Soude à la galerie Territoires Partagés en 2024, racontant comment l’auteur est réveillé la nuit dans la malle-poste par des odeurs pestilentielles en arrivant à La Viste, l’exprime parfaitement ! Et je me souviens que pendant longtemps quand on arrivait à Marseille venant d’Aix l’odeur était horrible !
Et pour revenir à l’approche de Fabrice pour son travail ?
Quand il photographiait les lotissements il cherchait à agencer ceux-ci non pas comme des ensembles mais plutôt comme des contrastes. Que cela ne devienne pas des motifs mais montre des zones de ruptures. L’association a été conçue comme un outil mais aussi comme une utopie fonctionnelle et un désir de partager, une sorte de commun. Il souhaitait que les projets aboutissent et il s’y consacrait. SITe était plutôt une structure sur mesure dans laquelle chacun pouvait se retrouver. Le point de départ c’est cette rencontre entre André Forestier, Didier Cazal (économiste) et Fabrice. André qui travaillait à l’école d’art savait soutenir et pousser de jeunes artistes et il pensait dans une dimension collective. Suzanne puis François dynamisaient aussi cette pratique photographique, l’ouvraient au contemporain. Par la suite c’est avec François Landriot que Fabrice gérait la structure avec Isabelle Garbarino et moi en soutien administratif, André Mérian a été très actif également, en charge de la numérisation, il a travaillé au moins cinq ans sur place en plus de sa pratique photographique. Pour tous cette structure a permis un enrichissement du discours et du regard, puis la gestion est devenue incompatible à mener en parallèle avec un travail extérieur alimentaire.
Une dynamique entre photographes
Bernard Millet, à l’époque chargé de mission culture les a beaucoup soutenus. Dans cette même période il y avait Les Ateliers Nadar, Laurent Malone, Monique Derégibus, Olivier Ménenteau et donc SITe, des structures très actives.
Dans les années 1980 il n’y avait pas tant d’endroits que cela pour exposer. On était aussi plongés dans l’éducation populaire, il y avait vraiment cette utopie inscrite dans une réflexion globale, la relation à la photographie et à l’art en faisait partie. On voyait des convergences à travers les luttes sociales. Et Fabrice dans ses prises de vues a pris des positions assez radicales. Il avait une analyse politique. Il allait à la Busserine, photographiait les usines et l’histoire de la soude. C’est un travail dont il est utile de garder une trace et même l’entièreté. Grâce à son côté obsessionnel, il a conscience de la transformation du paysage et de la nécessité d’en produire une mémoire fiable.
Il y aurait là une très riche matière pour un chercheur en sciences sociales car les archives de SITe sont complètes et documentées.
Il ne faut pas oublier le second volet d’importance : la mise en exposition du travail de SITe ?
Oui la mise aux murs est complètement associée à la réflexion des membres de SITe, Fabrice y tenait beaucoup. L’image en tant qu’espace de projection isolé ne l’intéressait pas trop. Les choix de tirage, oui, de densités, de contrastes, de papiers. Donc le support et le format, les choix d’installation au mur et le contact avec le public. D’où ce dispositif de sonorisation de l’image lors de l’exposition Résurgence en 1994 qui concrétise l’idée d’immersion du spectateur et d’une nouvelle dimension sonore et spatiale de l’image photographique et cela de façon complémentaire. Il y a une vraie volonté d’être le plus fluide, efficace et pertinent possible à travers des expériences plastiques. Je me souviens qu’en 1993, nous avions visité au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris une exposition de Lewis Baltz [7]. Elle l’avait frappé et marqué. Il avait déjà pris les photos de Soude, bien sûr. Ce qui l’avait beaucoup intéressé étaient les formats et la mise au mur, la hauteur d’accrochage par exemple. Comme s’il avait été conforté par cette visite, qu’il partageait une vision, une expérience parallèle à celle de ce photographe.
L’exposition « Le paysage dans la photographie » en 2016 à Miramas a été enfin une nouvelle reconnaissance des travaux photographiques, y compris ceux de Fabrice et toutes ces commandes passées dans les années 1980 avec justement aussi Lewis Baltz.
Oui c’est grâce à Béatrice Bea, responsable de l’Arthotèque de Miramas, qui a retrouvé ces commandes, a insisté pour monter une exposition, et à proposé à Camille Fallet d’en faire le commissariat. Fabrice a remis le pied à l’étrier et recommencé à étudier « son » territoire, avec de nouveaux moyens, à photographier en couleur et en numérique, à agencer autrement les images et les tirages. Toujours en réflexion, en exigence, en recherche. Reprenant ses textes, constituant son site internet, là encore l’occasion d’échanges, de débats constants. Par la suite son engagement au CPM (Centre Photographique Marseille) a été l’occasion de partager la puissance de la réflexion intellectuelle qu’il avait constituée avec d’autres professionnels du sujet, Erick Gudimard en premier lieu puis Pascal Beausse du CNAP et l’équipe qui fait tourner la structure, les jeunes intervenants en particulier. La création, la production, l’exposition et la médiation mises en oeuvre en un même lieu et les artistes soutenus, valorisés, centraux, ce lieu ne pouvait que lui convenir et il s’est révélé dans cette structure. Aujourd’hui il y a à Marseille des synergies d’artistes et des personnalités actives comme dans les années 1980. L’œuvre de Fabrice y a toute sa place.
Notes
[1] Éléments qui prédéterminent la création de SITe en parallèle et sans en avoir eu connaissance des réflexions en cours au États-Unis autour de photographes tels que Lewis Baltz.
[2] Première intervention de Fabrice avec ce titre poétique du chantier
[3] Édition du port-folio « La Crau », SITe - Editions Images en Manoeuvres 2005.
Brigitte Bauer, Laurent Dejente, André Forestier, François Landriot, Mylène Malberti, André Mérian - Texte : Natacha Pugnet - Partenariat avec l’association Albédo. Exposition « La Crau » Arles Espace Van Gogh.
https://arles.fr/app/uploads/2022/03/AI097-decembre2005.pdf
[5] Hors champs Éditions Images en Manoeuvres, prises de vues Landriot, Forestier, Mérian, Soares, texte Olivier Bergeron.Hors champs Éditions Images en Manoeuvres, prises de vues Landriot, Forestier, Mérian, Soares, texte Olivier Bergeron.
[6] « D’un destin l’autre », accompagné du livre du même titre chez Images en Manoeuvres, Editions textes : Robert Pujadas, Philippe Mioche, et François Seigneur. « D’un destin l’autre », accompagné du livre du même titre chez Images en Manoeuvres, Editions textes : Robert Pujadas, Philippe Mioche, et François Seigneur.
[7] Lewis Baltz au Musee d’Art Moderne de la Ville de Paris Jusqu’a la Fin du Monde
À quarante-huit ans, l’Américain Lewis Baltz est un des plus importants photographes d’aujourd’hui. Travaillant suivant le « style documentaire » cher à Walker Evans, ce Californien propose une œuvre cohérente et déconcertante tant il s’est affranchi de tous les codes de la photo de paysage. Il présente sa rétrospective au Musée d’art moderne de la Ville de Paris et un livre lui rend hommage.
Article du Monde publié le 08 avril 1993
https://www.lemonde.fr/archives/article/1993/04/08/photo-lewis-baltz-au-musee-d-art-moderne-de-la-ville-de-paris-jusqu-a-la-fin-du-monde_3920643_1819218.html
Marie-Françoise de Gantès, qui a accompagné Fabrice Ney durant plus de trente ans, est plasticienne et enseignante d’arts plastiques. Elle a contribué à ce laboratoire d’idées et de pensées photographique et anthropologique.
Voir aussi les entretiens de Christophe Asso avec Fabrice Ney sur SITe





