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Poésie
Rêverie
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Par chance ce jour-là, il n’y avait que très peu de visiteurs au Rijksmuseum d’Amsterdam. J’ai pu m’arrêter longtemps devant un des tableaux les plus célèbres de Rembrandt, et pour moi des plus émouvants : un des derniers autoportraits. Depuis cette image ne me quitte pas. Puis, dans une galerie parisienne, j’ai trouvé le tableau d’un peintre, Saada. Atteint d’un cancer, il se sait condamné et peint un autoportrait explicitement référé à Rembrandt. J’ai pu l’acquérir. Que voient-ils ces deux hommes au terme de leur vie ?
Depuis des années, je reste incapable de nommer ce que je vois dans ces portraits qui me regardent. L’énigme est toujours indéchiffrable et je me refuse à céder à la réponse simple : la mort. Non, c’est autre chose. Il y a au fond de cette solitude une acceptation peut-être, dont je me sens encore éloigné malgré l’âge qui m’atteint.
L’émotion devant Rembrandt puis Saada est un voyage immobile vers l’inconnu.
Jeune homme, encore adolescent, je regardais les peintures de Schiele. Elles me troublaient et me posaient des questions auxquelles je ne trouvais aucune réponse, comme devant un désir inconnu. Puis Jean Rustin, puis Marlène Dumas... Toujours ces corps entre jouissance et mort. Il m’a fallu des années pour comprendre que seules les questions te regardent ; les réponses sont aveugles. La sphinge sourit devant celui qui cherche ailleurs : ce n’est que toi !
L’art est puissance de questions. Il fouille cette histoire humaine où les hommes vont souvent chercher en Dieu une réponse dont Dieu, s’il existe, rit. Seul l’amour crée un ciel habité et l’amour est un corps. Héloïse le sait qui retrouve le corps d’Abélard jusqu’en ses prières et ses devoirs d’abbesse : « Au milieu des solennités mêmes de la messe où la prière doit être la plus pure, les images licencieuses de ces voluptés s’emparent si bien de ce cœur misérable que je suis plus occupée de leur turpitude que de la prière. »
Le théâtre auquel j’ai consacré ma vie traverse des corps. Penthée dévoré qui se fait voyeur quand il s’agit d’être voyant — On se souvient : Penthée refuse à Dionysos son statut de dieu ; il l’enferme ; Dionysos d’un geste écroule les murs de sa prison et entraîne les bacchantes à l’extérieur de la cité. Penthée se cache dans un arbre ; découvert, il est dépecé comme un animal par les femmes en transe—. Regarder ne suffit pas pour voir. Mais voir est une énigme.
L’art oblige la nuance car il est la mémoire de la longue histoire tragique. René Char le rappelait à la sortie de la guerre en disant qu’il ne pardonnait pas aux Allemands de l’avoir obligé pendant cinq ans à partager le monde en deux.
La nuance ou le refus du partage binaire.
Je n’en finis pas de me demander : que vois-je quand je regarde ? La difficulté où je me trouve — impossible de me donner une réponse — m’amène à percevoir le vacillement de l’œuvre. Si l’œuvre tremble, c’est qu’elle-même cherche une exactitude qui doute de la vérité commune. L’art le plus en rupture ne serait-il pas, souvent, le refus du devenir — banal d’une œuvre dont on ne voit plus l’énigme, croyant la connaître. Il n’est pas seulement « radical » dans le sens que l’on donne aujourd’hui à ce mot.
Je cherche dans l’art la pierre de doute lancée à la perception et à la pensée de chacun. Ses « radicalités » éventuelles regardent l’histoire sans la réduire aux jugements simples.
C’est pourquoi, devant les débordements émotionnels qui traversent une partie de la jeunesse aujourd’hui, devant cette frénésie du jugement, il me semble que l’art (peinture, littérature, etc) peut être un rempart nécessaire. Foucault ironisait en son temps en disant que le dernier homme sur terre se mettrait derrière une table en hurlant : je veux juger, je veux juger !
Si le portrait de Rembrandt m’habite depuis tant d’années, c’est, je crois, parce que devant la quête de sens que cherche légitimement chacun et devant l’effondrement de ce qu’on a appelé « les grands récits », il y a dans cette image la conjonction d’une présence, d’un indicible et le sentiment d’une vie vécue, c’est-à-dire d’une circulation du divers de la vie. Le sens se cacherait-il dans le récit sensuel de la vie qui court ? Lorsqu’il peint ce portrait, Rembrandt a tout perdu, richesse, femme, enfant. Toute vanité a fondu. Son regard serait celui de l’humilité d’un homme parmi les hommes.
Toutes les grandes œuvres devant lesquelles on fait silence nous marquent d’une empreinte sensible dont le déchiffrement sera inattendu, long, durable. Un devenir humain ?
