dimanche 26 avril 2015

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Restent plus capriers

Capturer le surgissement – III

, Fabienne Yvert

— Attention, le petit oiseau va sortir !

Ça va éclore, bientôt. Les boutons se forment, grossissent, commencent à se dilater, on voit déjà un mince filet de la couleur de la future fleur.
C’est le premier amandier de la rue qui fleurit, généreux. On guette. Il reste encore perchées haut quelques amandes de l’année dernière qui ont perdu leur enveloppe, couleur bois mort, comme du temps suspendu.
Et puis un matin, ça y est, des pétales.
Quel événement ! Ça recommence.

Hier rien à voir. Comme ces plantes qui fleurissent juste quelques heures, parfois la nuit. Ou une seule fois après une lente croissance, puis meurent, comme l’agave, hampe exagérément dressée vers le ciel, à s’épuiser ; à l’inverse de certains bambous qu’on voit pousser à l’œil nu. Avant, et maintenant pour après.
Agave vient du grec, le mot signifie digne d’admiration. Une photo pour immortaliser la chose. Bravo et adieu.
Être là au bon moment, les yeux ouverts, ça pourrait être l’adage d’une vie. Pas laisser passer ce qui nous est offert, cadeau du temps (ce qui n’exclut pas les cadeaux pourris !)
Planter un câprier, et attendre Chypre.
— Miam !
— Non, savourer avec les yeux c’est mieux, et avec le nez, quel parfum
— Tout ça pour une journée…
— Admirateur de pétales et d’étamines, c’est pas une activité recensée par Pôle Emploi
— Productrice de beauté et de juste temps
— T’as rien d’autre à faire ?
— Un capron en 2e chance

J’habite dans une carte postale au bord de la mer, vraiment au bord, c’est à dire devant. J’observe le temps qui passe sur l‘horizon à l’aune du soleil couchant : la position varie entre 10 h 50 à Noël, complètement à gauche dans la mer, et 1 h 05 fin juin, là, juste dans le deuxième creux de l’île en face. Nostalgie du soir d’août quand la boule devenue rouge commence à repartir vers la gauche, a déjà quitté le nid de l’île pour tomber derrière la mer, tout au fond du bleu. Initiation pour l’eau-delà.
Un obturateur pour le retenir en éternelle disparition. Les iris des yeux pour accompagner la chûte. L’au-delà en mémoire.
Les voisins ont remonté le mur mitoyen d’un parpaing. Fatal. Le parpaing qui bouche la vue façon œillère, plus d’horizon à gauche à mon poste d’observation habituel. Auparavant déjà, les travaux avaient supprimé le repère de l’épingle à linge, restée là plusieurs années après la mort du vieux monsieur, qui planta une pastèque posthume un été en crachant les pépins d’une tranche qu’il mangeait. Leçon de reproduction ; continuel retour du soleil rouge comme une pastèque. Tranches de temps avec des pépins.

Restent les arcs en ciel ; on devrait voir un arc en ciel par jour. Grâce et optique pour nous rappeler ce qu’on a au fond des yeux.

Ici ils ont eu la bonne idée de relooker les bus avec de la peinture bleue irisée. Un rayon de soleil bien dirigé, et une raie bleue accompagne le bus le long des murs et des trottoirs, se reflète sur les visages et les corps des passants, illumine un caniche ou une poubelle.
Du grand art. On est content d’y participer, bien qu’on les soupçonne de n’y avoir pas pensé.

— Allume la lumière
— Tu vois pas qu’on voit rien

Voir en ligne : http://fabienneyvert.com/