lundi 1er mai 2017

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Reine de la nuit — 2/2

, Bernadette Kelly et Marc Petit

Une étonnante innovation venait de bouleverser le petit monde de la photographie.

Grâce à l’appareil à développement automatique, il devenait possible à tout un chacun de tirer sur papier les clichés sans passer par les soins d’un laboratoire.

Le maître de la Louvière vit aussitôt le parti qu’il pouvait tirer de cette merveilleuse invention. Confronté à la difficulté croissante qu’il éprouvait à tenir un crayon, il lui semblait que la photographie remplacerait avantageusement les esquisses dont il se servait pour affiner la composition de ses futurs tableaux. Depuis un certain temps, cette idée lui trottait dans la tête et s’il n’avait pas, jusque-là, pensé pouvoir la réaliser, c’était par crainte des délateurs toujours prêts à crier au scandale, qu’il savait actifs dans les milieux de la presse et les laboratoires. Mais voilà que le Polaroïd (ainsi s’appelait l’appareil magique), en dispensant le photographe de recourir aux services d’un tiers, octroyait au preneur de vues la même souveraine liberté dont jouissait l’artiste habitué à faire poser les modèles vivants. Aussi Igor Egorski ne tarda-t-il pas à faire l’emplette d’un de ces curieux monstres, hybridation de l’appareil à soufflet et du fusil-mitrailleur.

Les premiers essais se soldèrent par une série de fiascos entrecoupés d’énormes éclats de rire. L’appareil n’en faisait qu’à sa tête, tirant parti de l’ignorance totale en la matière de l’apprenti photographe et du jeune modèle qui lui servait d’assistant. Le résultat fut plus que pitoyable – pire que de l’expressionnisme, de l’art abstrait ! s’écria Igor à la vue de la bouillie jaunâtre et des taches sanguinolentes auxquelles se trouvaient réduites les images à la sortie de la chambre noire. Ce n’est que peu à peu, après beaucoup de tâtonnements, que l’on vit apparaître, une fois le papier sec, quelque chose qui ressemblait vaguement à un visage ou à une forme humaine. Les aléas de l’apprentissage, les crises de fou-rire partagées firent beaucoup pour briser définitivement la glace et créer, d’une semaine à l’autre, une complicité croissante entre le vieux peintre rebelle aux diktats de la technique et Clara, nettement plus réceptive à ses subtilités.

Les séances se passaient ainsi : chaque mercredi, vers quatre heures, Clara apparaissait du côté des boulingrins, chantonnant le plus souvent un air de Mozart, dont elle possédait pour son âge un répertoire étendu (son père, le docteur Sprenglé, était un mélomane qui maniait à ses heures l’archet avec une certaine dextérité). Elle gravissait les quelques marches du perron, puis traversait la terrasse et, arrivée par le couloir qui reliait celle-ci aux pièces d’habitation, pénétrait sans frapper à la porte dans l’atelier d’Egorski, presque toujours assis dans son fauteuil de rotin, une cigarette égyptienne au coin des lèvres, qu’il recueillait avec délicatesse, pour éviter de faire tomber la cendre, entre ses longs doigts aux articulations ligneuses.

"La chambre", 1965, eau forte, 11 x 15,7 cm

Rituellement, le vieil homme interrogeait la collégienne sur ce qu’elle avait fait, lu et étudié durant la semaine, les notes qu’elle avait obtenues, les promenades qu’elle avait faites, le week-end, avec sa famille ou ses camarades de classe. Puis il lui proposait quelque boisson anodine, menthe à l’eau, limonade ou soda au sirop d’hibiscus, habituellement accompagnée de gaufrettes et de cigarettes russes. Après ces préliminaires, la jeune fille, avec sa grâce de chat, bondissait en silence sur ladite chaise étrusque (qui était, tout compte fait, se disait une fois sur deux Igor, bien plutôt une méridienne qu’une chaise, puisqu’on pouvait s’y allonger). D’un geste, elle faisait voltiger la chemisette, la jupe ou la petite robe d’été qu’elle avait mises ; d’un autre, elle attrapait le tissu ou le châle brodé qu’Igor avait préparé pour elle, plié et déposé soigneusement à ses pieds. Par jeu, Clara s’amusait à s’affubler de cet accessoire de la façon la plus fantaisiste et la moins fonctionnelle qu’on pût imaginer. Elle savait que le vieux peintre prenait plaisir à disposer comme lui seul l’entendait les plis et les tombés du tissu, à dévoiler, recouvrir, laisser deviner ou entrevoir telle ou telle partie habituellement cachée de sa personne. Ses doigts couraient sur sa peau, l’effleurant à peine, soulignant au passage avec la retenue et la délicatesse d’un collectionneur de papillons la courbe d’une épaule, le galbe d’une cuisse, le bourgeon d’une pointe de sein au léger frémissement. À demi consciente du pouvoir qu’elle exerçait sur le vieil homme, Clara laissait son esprit divaguer entre sommeil et veille, rêveries indécises et imaginations. C’est ce glissement dans l’entre-deux, enfance et âge adulte, savoir et naïveté, lucidité et inconscience, qu’Igor Egorski guettait sur le visage de la jeune fille à moitié endormie, bercée dans les laisses du songe, sur les courbes de son corps adorable au relief de dunes d’où s’exhalait un parfum doux-amer de lis des sables, beauté nimbée de la mélancolie du temps qui passe et ne reviendra plus.

Carré dans son fauteuil de rotin, la bouche cousue, le photographe n’arrêtait pas d’appuyer sur le déclencheur, comme s’il ignorait que la révélation de l’image, sur cette sorte d’appareil, nécessitait un certain temps d’attente avant que le cliché devînt lisible. Au bout d’une heure, il se trouvait en possession de plusieurs dizaines de photographies de petit format presque identiques. Seuls variaient (encore fallait-il les regarder avec attention et parfois, prendre une loupe pour être en mesure d’en juger) le degré d’exposition, le cadrage, la distance, la position de la tête, des bras, des mains ou des jambes du modèle, les différences ne jouant que sur d’infimes nuances qu’Egorski était bien le seul à pouvoir apprécier.

"Sans titre" (Les pinceaux), huile sur toile, 33 x 46 (0000)

À plusieurs reprises, en s’appuyant sur sa canne au pommeau d’argent orné de figures de sirènes aux cheveux dénoués, il se levait de son siège pour aller rectifier de ses longs doigts d’entomologiste le froissement d’un pli, le plombant d’un drapé, la position des mains de Clara cachant pudiquement, à moins qu’elle ne les laissât involontairement ou non entrevoir, les vallonnements et les combes d’un paysage féminin dont le secret ultime échappait aux yeux d’Igor incapables, l’eût-il voulu, d’en saisir le détail. Il n’y a pas que le soleil qui m’aveugle, se disait-il. La nuit aussi, la beauté, cet autre nom de la nuit. Un soleil noir ! « Tout me nuit et conspire à me nuire » ... L’étrange jeu de mots ! Décidément, la langue française a plus d’un tour dans son sac...

Puis il allait se rasseoir et de nouveau, son beau visage au profil aquilin disparaissait derrière la machine infernale juchée devant lui sur un trépied, l’âge et les rhumatismes interdisant au vieux peintre de manœuvrer le lourd appareil en l’absence d’un support sans trembler et risquer même de le laisser s’échapper.

Au fil du temps – des semaines, des mois puis des années, la photographie devint peu à peu pour Igor Egorski une sorte de drogue. Comme les toxicomanes se piquant à l’héroïne, il n’éprouvait plus de plaisir, ni même de véritable émotion au moment de saisir l’image qui occupait sa pensée, mais seulement un soulagement, un allégement de la tension qu’il ressentait avant l’instant où il appuyait sur le déclencheur. La magie opérait toujours, mais en mi-teintes, lorsqu’il voyait le rectangle de papier sortir lentement de l’appareil et du fond de l’image, d’abord uniformément sombre et flou, chaque fois inespérée, la silhouette du corps de Clara aux nuances ivoirines apparaître mystérieusement, de plus en plus lumineuse et plus précise, tel un palimpseste se révélant à la lumière du jour.

"Le soir à l’atelier", huile sur toile, 33 x 46 (0000)

« Mon rosaire. À chacun son Ave Maria », plaisantait-il. Pouvait-il, à son âge, tomber encore amoureux ? Depuis des années, il ne connaissait plus le plaisir des corps, mais c’était comme si, de cette privation inexorablement subie et assumée, une autre forme de jouissance, plus subtile et plus intense, avait vu le jour en lui : surgie des profondeurs d’on ne sait quel abîme, quelles terres intérieures parcourues de courants de lave qui finiraient un jour, après avoir traversé les nuits, par percer l’ultime couche opaque à la surface et fuser en feu d’artifice dans le ciel d’été.

Il avait dans le passé aimé d’autres Clara, remarquées lorsqu’elles étaient encore enfants, à l’âge légal il avait fini par faire d’elles ses maîtresses et même, il en avait épousé quelques-unes au fil de sa longue vie. Mais il voyait à présent que ces légalisations n’étaient qu’une façon de donner le change, recouvrant le plus mystérieux des abîmes ; une manière d’intégrer l’impensable, ou de faire semblant, en le ramenant aux normes de la réalité socialement acceptable, « dans l’intérêt commun des parties », comme on le dit dans la langue du droit. À présent, il faisait face au mystère – un mystère qui n’était ni en lui, ni en Clara, mais dans quelque chose qui l’un et l’autre les dépassait, les transcendait, au-delà de leur volonté propre, au-delà même du désir.

Clara en avait-elle conscience, et jusqu’à quel point ? Pourquoi s’obstinait-elle à revenir, chaque mercredi, poser comme modèle pour Igor, au lieu de profiter de cette journée de loisir en compagnie de ses frères et sœurs ou de ses camarades de classe ? Elle s’ennuyait lors de ces séances, reconnaissait-elle, elle ne savait pas pourquoi elle revenait ainsi, chaque semaine, poser pour autant de photos presque identiques, désespérément répétitives, entre lesquelles elle ne voyait guère de différences... Était-ce de la pitié qu’elle ressentait pour le vieil homme ? La fierté et le plaisir de se savoir admirée, contemplée, désirée, sans courir aucun risque ? La peur de faire du mal à Igor si elle abandonnait son poste, peut-être même la crainte, si elle venait à le quitter, de hâter sa fin ? Toujours est-il qu’elle revenait, à l’étonnement de tous, cédant à l’évidence d’un lien plus fort que tout, que les gens à l’extérieur ne pouvaient imaginer et qu’elle-même, l’ayant accepté une fois pour toutes, n’essayait plus de comprendre.

"Diane", huile sur toile, 36 x 46 (0000)

Le vieux sorcier lui-même n’était plus maître du jeu. Jour après jour, il sentait monter en lui, lentement, une sourde angoisse chaque fois qu’il replongeait son nez dans ses archives, battant et rebattant les cartes, alignant les photos avec la froide, fébrile et triste frénésie des solitaires qui occupent toutes leurs journées à faire des réussites. Où menait cette folle accumulation ? Qu’attendait-il de cette duplication à l’infini de la figure aimée, comme les dévots adorateurs de Bouddha tapissent les grottes, les murs des temples et leurs hautes colonnes jusqu’au ciel de la même, seule et unique image indéfiniment multipliée ?

Avec volupté, il se plongeait dans cet océan clair-obscur, au milieu de ces bancs de poissons phosphorescents aux formes floues, de ces corps de sirènes ou de murènes ondulant tout autour de lui, qui ne retenaient de l’image de Clara qu’une vague lueur aux marges de la nuit. Médusante, serpentine, telle une autre Mélusine qui toujours lui échappait, surgie du puits crépusculaire campé au milieu de son regard, pour disparaître à nouveau... Mais soudain, en un éclair, le tableau se disloquait, devant lui des centaines de vignettes presque identiques se juxtaposaient comme sur les facettes d’un gigantesque œil de mouche, vaste puzzle désintégré dont il était vain d’espérer ressaisir jamais l’image entière.

Igor sentait que la folie le menaçait – pire que la folie, une forme d’imbécillité liée à cette obsession, cette contrainte de répétition qui s’était emparée de son esprit, ne le laissant plus jamais en repos.

"Le dos", 2013, eau forte, 12,8 x 9 cm

Peindre ! Se remettre à peindre ! C’était la seule planche de salut. Comment était-il possible qu’il eût oublié sa mission, la seule véritable passion de sa vie, sa raison d’être ?

Avec audace – aveuglement, se dit-il, appréciant ce que ce mot pouvait avoir d’ironique dans sa situation – il choisit pour ses toiles à venir des châssis de très grand format, grandeur nature, rapportés au motif qui le hantait : Clara, est-il besoin de le dire, mi-assise, mi-allongée sur la fameuse méridienne (ou chaise étrusque ?) où elle posait depuis un nombre incalculable de semaines, tous les mercredis après-midi, de quatre heures à cinq heures ou cinq heures et demie, en dehors de la période des vacances scolaires.

Comme les maîtres d’autrefois, le peintre usait d’un dispositif permettant d’alléger la tension musculaire du bras et de la main qui tenaient le pinceau : une sorte de gaule terminée par un tampon qu’il fallait coincer entre le chevalet et le bord supérieur du châssis. Le pinceau était logé dans sa manche au niveau du poignet, fermement maintenu par les boutons de manchette dont le vieux dandy, en homme d’un autre siècle, ne se séparait jamais. Ainsi, il n’avait pas besoin de crisper ses doigts pour le manier comme il était obligé de le faire quand il tenait un crayon. La touche, par la force des choses, en devenait plus molle, moins nerveuse et moins appuyée – marque de ce style de vieillesse que l’on retrouve dans les œuvres tardives d’un Renoir, d’un Monet ou d’un Chagall, mais qui en l’occurrence s’accordait assez bien au sfumato, à la vibration, au frémissement voluptueux dont Egorski allait nimber les chairs de Clara émergeant de la pénombre.

"La boule blanche" (gravure limitée à 20 exemplaires) 22 x 24 (0000)

Il avait toujours peint très lentement, à contre-courant de la mode qui préférait l’ébauche à l’œuvre achevée, l’expression nerveuse d’un instant à la quête de la beauté intemporelle, l’hystérie au recueillement ; de surcroît, le grand format qu’il avait élu pour ses tableaux s’accordait mal à un travail d’après nature, en présence du modèle vivant, surtout si celui-ci ne pouvait guère poser plus d’une heure par semaine, comme c’était le cas. Il allait donc devoir s’appuyer sur ses esquisses, ou ce qui en tenait lieu, les quelque deux mille polaroïds issus des séances de pose au fil desquelles Clara, avec une apparente indifférence, avait accepté d’incarner le rêve du vieil artiste.

Oui, mais comment choisir entre toutes ces images dont aucune, lui semblait-il, n’avait la qualité requise pour s’imposer – celle-ci trop floue, celle-là au contraire trop « piquée » et toutes, se disait-il, arbitrairement cadrées, prises au petit bonheur, au gré du hasard ou de l’inspiration de l’instant ? Pourquoi Clara relevait-elle ainsi son bras sur telle photo et sur telle autre, presque parfaite, n’offrait-elle qu’un profil perdu empêchant de saisir son expression ?

En permanence, il lui fallait naviguer d’une photo à l’autre, un exercice difficile vu son état, le mal dont il souffrait l’obligeant à regarder de côté pour y voir plus clair. Transposer sur la toile les qualités retenues, la pureté d’un contour, le vibrato d’une carnation, nécessitait les mêmes contorsions des plus épuisantes. Combien d’années lui faudrait-il pour venir à bout d’une seule toile, faire l’ascension de cet Himalaya pictural, planter au sommet le drapeau qui assurerait sa conquête ? « Une œuvre inachevée est une œuvre détruite », avait dit Goethe. S’il pouvait encore espérer gagner le pari, il devait impérativement cesser de papillonner comme il le faisait d’une image à l’autre. Concentrer toute son attention sur une seule, l’image idéale, l’image absolue, celle qu’il avait depuis toujours en tête, mais qu’il n’avait jamais encore vue face à face.

"Le paravant" (gravure limitée à 20 exemplaires) 21 x27 (0000)

Il se rappelait l’histoire d’un de ses amis, un Hongrois, Zoltan Kadar, qui exilé en France après les événements de Budapest, s’était mis à ne dessiner et à ne peindre que des arbres. Désespérant de trouver le motif qu’il avait en tête, il avait entrepris, en commençant au cap Nord, un long voyage à pied à la recherche de l’arbre idéal. Deux ans plus tard, il atteignait le détroit de Gibraltar sans avoir rencontré sur sa route ce qu’il cherchait. De retour en France, il avait fini par jeter l’ancre dans un village des Corbières où il peignait depuis lors tous les arbres, n’importe lesquels, tous ceux qui par hasard s’offraient à lui.

S’était-il assez moqué, lui, Igor Egorski, de son ami Zoltan Kadar, de la folle équipée de ce Don Quichotte de la brosse et du fusain, à qui une palette servait de bouclier ? Et voilà que lui-même lui emboîtait le pas, qu’il partait à l’assaut des mêmes moulins fantômes... Ou bien finirait-il comme l’autre en Sancho Pansa – à moins que ce ne fût là l’ultime sagesse : ne plus chercher ?

Les séances avec Clara reprirent de plus belle – à vrai dire, elles n’avaient jamais été interrompues, même si, les derniers temps, l’esprit fixé sur l’idée du tableau en cours, le peintre n’appuyait plus que par routine sur le déclencheur. Désormais, au lieu de multiplier les clichés, d’aligner les épreuves, Igor tournait autour de son modèle ou pour mieux dire, autour de la vision qu’il avait d’elle, guettant l’instant où, miraculeusement ou par l’effet du pur hasard, l’image réelle, se superposant exactement à cette vision intérieure, donnerait corps à celle-ci, remplaçant toutes les autres, unique objet de contemplation pour le peintre, icône ultime.

Il n’osait plus toucher le corps de Clara, rectifier la position d’un bras, d’une main, le tombé d’un pli, la manière dont la lumière et l’ombre jouaient sur une courbe, le galbe d’un mollet, d’une épaule ou le bouton de fleur d’un sein. Il attendait que la vision se révèle à lui, dût-elle le frapper à l’instant même où il perdrait la vue définitivement, en un éclair, emportant dans sa nuit l’image dernière, la figure éternelle.

Les séances de pose s’enchaînèrent longtemps sans que jamais, une seule fois, le déclic d’une prise de vue vînt troubler le silence qui régnait dans l’atelier. Des mois, puis des années passèrent, au cours desquelles jamais le peintre n’accepta de montrer à son modèle ce qu’il considérait tout au plus comme de vagues ébauches de l’œuvre à venir, un brouillon à peine digne d’être regardé.

Clara n’était plus une enfant, maintenant. Elle avait atteint l’âge où, dans une autre vie, plusieurs de ses devancières avaient changé de statut, passant de l’état de simple modèle à celui de compagne, voire d’épouse légitime de l’artiste qui, comme le disaient avec envie ses détracteurs, « collectionnait les conquêtes ». Vues de l’extérieur (mais personne, précisément, n’était admis à y assister), les séances de pose auxquelles elle acceptait d’être soumise, par le mélange d’absurdité et d’insistance obsessionnelle qui gouvernait leur immuable rituel, auraient pu être décrites comme des séances de torture, l’amusement pervers et tyrannique d’un esprit sénile. Elle seule, et son Pygmalion, savaient qu’il n’en était rien. Reposant, immobile, sur la méridienne étrusque, les membres souples, les muscles de la nuque sans résistance, le visage apaisé, Clara fermant les yeux ne pensait à rien, somnolait, rêvait, s’endormait parfois pour de bon, puis s’éveillait aussi fraîche qu’une fleur au matin couverte de rosée.

Elle savait que jamais Igor n’achèverait son œuvre, qu’à supposer qu’il réussisse, par extraordinaire, à couvrir une toile entière, il lui faudrait, pareil au Frenhofer de Balzac, le héros du Chef-d’œuvre inconnu, continuer, continuer encore jusqu’à ce que le tableau devienne tout entier illisible, et pour finir, râcler toute la peinture, telle une fresque que l’on décape, avant de recommencer à poser la couleur comme si de rien n’était. Elle savait aussi que tant qu’Igor Egorski vivrait, jamais elle ne lui ferait faux bond, et qu’elle reviendrait, chaque mercredi, s’asseoir au fond de la méridienne, s’offrant à son regard mutilé, essayant de ne plus penser, de ne plus être, dérivant dans des espaces où plus rien n’est le contraire de rien, ni le jour ni la nuit, ni la vieillesse ni la jeunesse, ni l’amour ni le deuil de l’amour, ni la vie ni la mort, comme la musique n’est le contraire de rien – fleur du silence.

Exposition à la Galerie Artrial
du 11 mars au 30 avril 2017
30, Place Hyacinthe Rigaud — 66000 Perpignan — t. 04 68 62 97 05
www.artrial.fr

Atelier de Bernadette Kelly
20, Passage Saint-Sébastien – 75011 Paris
t. 01 43 57 03 31– contact@bernadette-kelly.com
Visite de l’atelier le samedi