mercredi 30 septembre 2020

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Récit journalistique, quête poétique

, Antoine Tricot

En tant que journaliste, je me suis approprié l’écrit. J’y ai investi du temps pour tenter de parvenir à une écriture, qu’elle soit radiophonique ou littéraire, que j’espère claire, fluide et accessible. Ce parti pris impose une rationalité rigoureuse et toute puissante.

La cohérence est nécessaire pour faire comprendre la logique d’un sujet, pour déjouer les erreurs, pour vérifier les informations, pour exposer ses biais et ses propres fragilités. Il s’agit de traduire, fidèlement, le réel, d’interpréter ces méandres pour les rendre compréhensibles, mettre à plat une complexité et la donner à voir dans sa plus ouverte simplicité.

Mais le journalisme n’est pas voué à traduire seulement le rationnel et le dicible. Il y a une part d’atmosphère et une part d’inconscient. Comme nous le montre Bergson dans Le Rire, les étiquettes que nous posons sur les choses pour les appréhender et les désigner laisse planer un voile de pragmatisme et d’efficacité sur la réalité. Il faut donc soulever ce voile par un acte artistique qui s’élève au-delà de la rationalité.

Pour comprendre un collectif comme je tente de le faire dans le livre Cheville ouvrière sur deux quartiers populaires de la ville du Nord Saint-Pol-sur-mer, il faut aussi percevoir au-delà des mots et des paroles rapportées. Il faut déchiffrer le paysage comme nous y enjoins Edouard Glissant :
Comme la mémoire collective a été raturée, les paysages ont été ravagés. Apprendre dans son existence à lire le paysage ou à le fréquenter, c’est à mon sens apprendre à en reconstituer la suite, ou la poursuite : c’est se donner les moyens de recomposer cet autre continuum, celui de la biographie collective. (…) De même, le déchiffrage (le contraire du défrichage) et la fréquentation des pays dans leur fragmentation nous permettent, par la reconstitution poétique, de vérifier comment les paysages n’ont jamais été des décors consentants, mais les éléments actifs et constitutifs des divers poétiques mises en œuvre ou en expression par des individus ou des communautés. [1]

J’ai passé deux ans en résidence d’écriture à Saint-Pol-sur-mer, ville de 23 000 habitants du Nord, commune fusionnée avec Dunkerque. Je devais écrire la chronique d’une rénovation urbaine de deux quartiers limitrophes. Une vieille cité-jardin construite dans l’entre-deux-guerres pour loger les cheminots et une barre construite dans les années 1970 pour loger les ouvriers des usines alentours. Je devais écrire. Mais je me suis aussi laissé aller à la photographie. À l’image. La maison d’édition Créaphis a choisi d’intégrer ces photographies à la réalisation du livre faisant cohabiter les deux formes de récit ainsi produite.

La photographie est ainsi, pour moi, le complément de ma pratique de l’écriture journalistique. Elle en est le double poétique et fictionnel. Elle saisit l’indicible des traces des humains regroupés dans cet espace. Elle me décrit aussi mieux que ne sauraient le faire mes mots dans mon expérience du paysage. Et mon appareil photo saisissant la lumière éclaire pour moi cette obscurité, la limite de mon langage, ma timidité, mon impensé. La photographie laisse percevoir là où traine mon œil sans que je ne m’en aperçoive, elle laisse apparaître les clichés qui habitent ma tête. Il y a dans la photographie un sens qui me dépasse. La photographie dans ma démarche n’a pas une fonction de reportage. Elle n’est pas systématique et ne rapporte pas le réel. Elle témoigne de mon fantasme de réel, des interstices d’imaginaires qui se glisse entre les fragments du monde que je décris. Elle converge vers un récit propre, autonome, intime. Un double poétique au récit journalistique.

Notes

[1Edouard Glissant, Les entretiens de Bâton-Rouge, p. 39