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Rationalisme et Énergie artistique
Yann Toma
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Yann Toma poursuit, dans ce texte, une exploration décisive dans un contexte contemporain qui se perd souvent dans des discours peu avisés. Celle-ci porte sur la notion de « rationalisme », et sa fonction potentielle dans les pratiques quotidiennes ou professionnelles de ceux qui en portent l’accent. La revue Raison présente s’est lancée dans cette exploration. Mais le champ étant infini, nous avons demandé d’autres développements à d’autres citoyens et citoyennes. Ainsi en va-t-il de l’apport de l’artiste Yann Toma, président de la compagnie Ouest-Lumière, ci-dessous. Autant Jacques Derrida plaçait son œuvre sous la mention de « rationalisme inconditionnel », autant l’artiste fait jouer la lumière sur la dimension rationaliste de son travail.
À la mesure où je peux en juger, il m’apparaît évident que beaucoup d’œuvres que j’ai pu entreprendre ont été le fruit d’un important effort d’organisation et de fusion. Car j’ai souvent voulu aboutir à un résultat plastique ouvert et qui fasse sens : un acte cohérent, contextuel et à fort potentiel de développement. Dans ce sens, une logique rationaliste m’a permis de dépasser le simple cadre de l’art contemporain et d’aboutir à une position philosophique que je nommerai « rationalisme émancipé », une forme de transformation du rationalisme classique en un rationalisme étendu qui s’éloigne de la production de connaissances et de la volonté de maîtrise du monde. Cette position vise à aboutir, par l’action de l’énergie artistique (EA), à l’émergence et à la construction d’une puissance collective de création, de participation et de transformation sociale. Ici, le rationalisme ancien se trouve libéré de certaines limites. À son contact, sans le savoir, nous augmentons notre potentiel heuristique et créons de la conductivité entre les attracteurs présents. Cette forme d’interaction génère de l’énergie artistique (EA).
L’acte fondateur de ma démarche artistique est la découverte d’un site oublié que j’ai entrepris de réactiver avec méthode, en m’y consacrant trois années durant, par ma rythmique de travail et par des phases méthodiques de construction et de réappropriation. Pour cela j’ai investi le site EDF de Puteaux pendant trois années, de 1991 à 1994. C’est à partir de cet acte de transgression d’un interdit, celui de travailler artistiquement dans un lieu inaccessible et d’en faire émerger une lumière, que s’est fondée mon activité de création-recherche. Ce travail de prospection entamé, plus rien ne semblait pouvoir limiter le développement d’une logique de travail collective. Par la suite, mon processus artistique s’est intensifié au point d’exiger la mise en place d’un véritable système de fonctionnement engageant, au-delà de mon propre corps, celui d’autres personnes associées à mes dispositifs. J’ai tour à tour investi la question de la résurgence puis celle de la réactivation. Ouest-Lumière, réactivée, réengage aujourd’hui en elle-même une autonomie considérable. C’est ainsi qu’a été posée et analysée la question d’instituer différemment une œuvre, notamment par le dépôt et la refondation de la compagnie Ouest-Lumière en un système-œuvre structuré et indépendant. La notion de patrimoine symbolique d’Ouest-Lumière a été approfondie. Le développement d’une architecture interne à l’œuvre s’est imposé naturellement. La constitution d’un actionnariat a mis en place un cycle d’interactions exponentielles. L’idée de « faire part », de transmettre, traverse également mes interventions. Il s’agit d’affronter l’oubli dans la société actuelle, et d’esquisser des solutions plastiques et utopiques au travers de processus de mise en scène du réel investissant des personnalités et des acteurs potentiels.
Ouest-Lumière est une ancienne compagnie d’électricité devenue, par une action méthodique et coorganisée depuis 1991, une entreprise imaginaire fonctionnant selon des règles inscrites dans un récit collectif. J’en reprends les archives, les logos, les documents administratifs. Je les transfigure ailleurs. Cette construction s’incarne dans un effort de structuration rationnelle (administration, méthode, économie, production, diffusion), où chaque constituante peut devenir un matériau artistique en soi. Ouest-Lumière, au-delà de sa plasticité, vise un rationalisme orienté vers l’Ouest et engagé dans un facteur N+1 de sublimation du réel (Édouard Glissant), un ailleurs visant à stimuler le monde.
Pour aboutir à une transformation radicale, je m’applique à déplacer la rationalité technique et à considérer l’énergie pour son essence, bien au-delà d’une ressource à exploiter. L’expérience de charge partagée devient dès lors un fil conducteur incontournable. C’est tout le sens de la constitution du réseau Ouest-Lumière, à considérer comme une infrastructure d’espaces en relation, ouverte à toute participation, mais qui se mérite tout à la fois dans le secret de la rencontre. À travers une démarche proche de l’expérimentation, de l’esprit de protocole ou d’expérience, j’engage à dessein, et in situ, une collecte d’énergie, de mesures, d’élévation de la participation, de visualisation de données enfouies et non quantifiables. Un organigramme mesurable me permet, par ailleurs, d’accéder à un système de démesure. Par cette construction, les titres les plus ubuesques fusent et déclinent inlassablement leurs potentiels transformateurs du champ de la réalité des 450 corps déjà constitués en Ouest-Lumière : le Service d’Estimation et d’Entretien des Lumières CRItiques (SEELCRI), la Délégation des Actions Pyrotechniques (DAP), l’Observatoire Numérique de Géométrie Non Euclydienne (ONGNE), le Service Ouest-Lumière pour l’Amour Rayonnant (SOLAR), etc.
Le processus d’incursion de l’Énergie Artistique (EA) dans le réel, ponctué de chaînes de relations interstitielles, favorise l’intervention de l’émotion et de l’expérience esthétique, l’accélération de la participation du public à l’œuvre, entre réalité et fiction. Il détourne les systèmes rationnels pour interroger leur dimension symbolique et politique. Il s’agit de questionner notre société et révéler la potentielle dimension symbolique de notre action commune. Car la participation est indispensable et l’art est un espace de réflexion collective, chacun possède une intelligence capable d’agir et les œuvres sont des dispositifs plutôt que des objets à contempler. Si je prends pour exemple l’installation monumentale Le Luciogramme (2004), son esthétique y rappelle l’organisation rigoureuse, mathématique et technique des tableaux de bord des centrales thermiques (très rationalistes sur le plan graphique), mais l’œuvre artistique dépasse sa fonction d’origine pour devenir un pur espace de résonance poétique et de flux lumineux connectés. Décomposé en trois parties, le Luciogramme, dit « Luciogramme de la Chambre de contrôle », est une installation de quinze mètres de long sur deux mètres vingt de haut. Il a été présenté pour la première fois à l’Espace EDF Electra, 2004, puis en 2005 au CCC de Tours. Cette œuvre opère comme une mise à distance de la production et de la distribution en énergie artistique (EA). On assiste ici à la création d’une zone de tension au sein de laquelle tout pourrait être soustrait à la pesanteur. L’œuvre est inaccessible. Un son électrique permanent en émane. Elle ne peut s’appréhender qu’au travers de cages de Faraday conçues spécialement à cet effet. Une fresque photographique y repose, reflet de l’activité complexe de l’entreprise fictionnelle Ouest-Lumière. Les images et les diagrammes présents sont comme des segments énergétiques susceptibles d’alimenter et d’irriguer la fiction artistique au cœur de la réalité de chacun. Cette œuvre-commande est une invitation poétique à entrer dans une dimension nouvelle de la relation entre énergie et individu. L’installation figure un ailleurs, une usine à rêve, une place où l’individu n’est plus passif face à l’automatisation et à la disparition de la singularité. Elle situe notre mémoire collective au cœur d’un questionnement propre à réenvisager l’énergie sous un angle utopique et fictionnel. Visible à travers deux portes vitrée, Le Luciogramme figure un espace d’oubli et de transmission à la fois. Il est l’expression d’un rationalisme transformé : une rationalité émancipatrice qui ne cherche plus seulement à comprendre ou organiser esthétiquement le réel, mais à créer les conditions d’existence d’une intelligence collective dont nous devons redécouvrir les clés.
Par extension, en résonance avec ma position artistique aux Nations Unies en tant qu’Artiste-Observateur, le rationalisme émancipé que je pointe, par l’effet d’entraînement de la participation, me fonde à contribuer à la reconstitution d’une voie de réhabilitation du projet humaniste porté par l’Organisation des Nations Unies. En transformant la rationalité institutionnelle en intelligence collective, il permettrait d’imaginer des formes de gouvernance où les individus ne seraient plus seulement les destinataires des décisions internationales, mais les acteurs de leur élaboration. À l’image du système Ouest-Lumière qui se démultiplie, il ne s’agirait pas de supprimer les infrastructures existantes, mais de les réorienter afin qu’elles deviennent des dispositifs de participation et d’émancipation.




