dimanche 1er décembre 2024

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Qui a peur de Thomas A. Ravier ?

, Guillaume Basquin

Depuis deux livres publiés chez un petit éditeur, l’écrivain Thomas A. Ravier est victime d’une conjonction d’indifférence : on ne parle plus de ses livres, ou si peu ; et même pas pour les insulter, ou les combattre.

Flashback : Ravier a publié quatre livres dans la prestigieuse collection de feu Philippe Sollers, « L’Infini ». Il sera ici question de Les aubes sont navrantes, son premier court roman dans cette collection, et son quatrième alors, après deux romans publiés chez Julliard, où l’auteur avait même été mensualisé (comme son modèle absolu, Céline…).

Le titre, Les aubes sont navrantes, emprunté à Rimbaud en son Bateau ivre (« Les Aubes sont navrantes. Toute lune est atroce et tout soleil amer »), on s’en rend compte assez vite à la lecture, est programmatique : c’est, de loin, le plus rimbaldien des romans de l’auteur et l’homme aux semelles de vent y resurgit sous la figure d’un tagueur à Paris la nuit. La quatrième de couverture annonce la couleur : « Je voulais dévorer Paris. […] Nous bondissions. […] Oui, je fus ce monstre-là. J’aurais fait de Paris mon festin. » Rimbaud encore : Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin, où s’ouvraient tous les cœurs, etc. L’avertissement précise encore les intentions de l’auteur : « Il s’agit d’un duel. Un duel avec Paris. » Un duel avec les nouveaux Parnassiens de la capitale, devenue infâme, de ce temps-là : Meyronnis et Haenel, l’académique équipe de Ligne de risque (qui n’en prit aucun, avant le départ du plus connu des deux, soit dit en passant) ? Voire… Toujours est-il que, devant tant d’indifférence, Ravier est saisi de la tentation de se dégager… et de voler selon… selon l’appel du sud et de la lumière, constant chez lui. L’Afrance a toujours « adoré » empêcher ses plus beaux esprits… Rien de nouveau sous le soleil du soi-disant dérèglement climatique [1] !… Mais reprenons.

Si la figure d’un tagueur surprend d’abord le lecteur (partiel) de l’œuvre de Ravier que je suis, très vite, elle fait sens : c’est une métaphore : « D’emblée je compris qu’il me fallait […] imposer par la parole mon lyrisme à Paris. » Le lecteur doit ici savoir que ce roman suit de peu le fameux texte de Ravier sur Booba paru dans la NRF en octobre 2003, « Booba ou le démon des images ». Le rap, le tag… niquer l’académisme, son beau souci. Question d’énergie, de « désordre plastique ». Le style de Ravier est très sec et nerveux, coloré et viril ; or rien n’est plus mal vu aujourd’hui que la virilité désormais considérée comme l’un des principaux maux de notre société. Écoutez un peu par-dessus mon épaule :
« Je pensais : je les baise. Ça devenait une habitude, traverser Paris, sentir physiquement la ville, puis rentrer à l’aube, pourri, taché, cerné, livide mais gai, accroché, cramponné à son outil comme ivre à sa bouteille. »
Le narrateur-tagueur, très vite, dut payer : « Sans me connaître, on me détestait. On m’insultait dans les petits matins. » On ne salit pas ainsi l’espace bourgeois en toute impunité… Il faut payer, disait Céline.

L’écriture dans un milieu devenu largement hostile est une affaire militaire, et la guerre spirituelle est aussi violente que la bataille d’homme : « Adolescent, j’écrivais un peu, en vers, mais avec tout ça… disons que j’ai plus souvent une bombe que la plume à la main. » Le mur est une falaise, une page blanche, un adversaire qu’on salue en s’inclinant, comme dans les arts martiaux. Taguer, c’est écrire son nom partout : « … (j’écris tagueur mais je pense écrivain), les surprises sont permanentes, les brasiers multiples, les exagérations naturelles. » Qui n’a pas lu l’entretien-fleuve de Ravier avec Patrick Amine dans son dernier livre (Je lisais, ne vous déplaise, Tinbad), à propos de Philippe Sollers, ne peut rien savoir des exagérations dont est capable l’écrivain-grapheur…

Puis on relit la quatrième de couverture : « Je voulais dévorer Paris. J’étais devenu comme ce poulpe [2], c’était ma nature, tout sauf de la colère : je crachais. […] J’achève ainsi l’ère de ma jeunesse : en rythme… » Et l’on est alors pris d’un doute : l’adolescent Ravier fut-il réellement ce monstre-là ? Est-ce un portrait ressemblant de l’artiste en jeune grapheur ? Une pure invention ? Qui sait ? « Plus jeune, à dix-sept ans », le narrateur disait « rêver de voir brûler » la France. On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans…

La cinéphilie bien connue de l’écrivain [3] n’est jamais loin ; elle rôde : « En prononçant le nom de Feuillade une image s’impose immédiatement, sur une vieille affiche de cinéma celle de Fantômas, géant, enjambant Paris : c’est moi [4]. » Ses ailes de géant ne l’empêchent même pas de voler, ou plutôt de taguer : « Tictictic tic… Pschiiiit » : « — Nous n’aimons pas vos cités. Nous les voulons pavoiser de rouge » ; « Nous parfumons Paris » : « vitesse en route vers une cible ».
Toujours l’idée de festin en ligne de mire : « Le Cap […] est cet embout qui va s’élargissant et permet d’amplifier l’émission. […] De lui jailliront les grossières vindictes : les bombes coulent comme du vin » : Si Ravier se souvient bien, jadis, tous les vins coulaient… Dire qu’il sut lui aussi asseoir la Beauté sur ses genoux (voir par exemple son dernier livre, recueil de ses meilleurs textes sur la Littérature, Je lisais, ne vous déplaise, op. cit.) n’est pas exagéré. Festoyer, danser, le voulez-vous ? Sans la prose très musicale et scandée (le rap, son beau souci) de Ravier, la Littérature française contemporaine serait une erreur.

Lors de sa dernière rencontre publique, à la librairie Gallimard du boulevard Raspail pour la sortie de son livre-recueil cité, Ravier nous a dit ceci – en guise d’avertissement : « Toute société peut se juger à l’aune de la situation de son marivaudage. » Je laisse à la dilection du lecteur le soin de juger notre époque, notre société, quant à l’état de son marivaudage… Est-il seulement encore possible ?

Notes

[1Il n’est pas question ici de nier l’actuel cycle de réchauffement du climat terrestre, comme il y en eut des milliers depuis le Big Bang, mais de railler le côté religieux de nos nouveaux chiens de garde de l’espace médiatique qui souhaitent désormais ouvertement interdire tout débat d’idées, et en particulier scientifiques. Comme dans le célèbre Traité du style d’Aragon, il faut désormais faire feu de tout bois et sur tous les fronts contre la religiosité de la société qui se croit seule à penser (et alors qu’elle ne panse rien du tout, mais punit). De plus, un climat réglé n’a jamais existé.

[2Autre figure chère aux surréalistes, et si inquiétante dans Les Chants de Maldoror de Lautréamont. D’une encre l’autre…

[3Voir le remarquable L’œil du Prince, publié par Philippe Sollers dans la même collection.

[4Notons ici que cette citation est une note de bas de page dans le roman de Ravier, et que, tout comme dans toute l’œuvre de Jean-Jacques Schuhl, dont le romancier ignore pourtant tout, c’est souvent dans celles-ci que nous trouvons les plus belles incises, les plus mystérieuses notations. De note en note en dégringolade jusqu’à la victoire littéraire par chaos plastique ? Et si nous devions ce rapprochement involontaire de deux auteurs qui s’ignorent à l’œil de Sollers, leur éditeur commun ?
4a Contre toute attente, Jean-Jacques Schuhl m’a dit avoir lu ce livre de Thomas A. Ravier, à cause de son intérêt pour les graffiteurs, suite à sa passion pour le premier Jean-Michel Basquiat.

Épilogue : « Ce mur contre lequel je menais cette guerre muette était d’abord une chute en soi, le point d’information inutile de quelque chose de plus vaste » : ce quelque chose est l’ensemble de l’œuvre imprimé de Thomas A. Ravier : 13 livres, dont 8 romans. Musique !
La fin du livre, forcément, sera tragique…