vendredi 27 décembre 2024

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Quand les loques interloquent

Marie Bauthias 

, Jean-Paul Gavard-Perret

L’art, chez Marie Bauthias, possède deux qualités essentielles et rares : il n’est ni narcissique ni ostentatoire. Il travaille certains types d’effacements. En eux réside un questionnement majeur au moment où les œuvres ne se donnent pas du côté du beau, du décoratif, bref, de la facticité.

Tout cela au nom peut-être d’un principe de solitude première mais un principe qui ne cloue pas l’artiste mais la pousse vers l’altérité, Marie Bauthias fait de son approche une « œuvre de discrétion ». Loin des vacarmes, elle interroge les tréfonds, les racines mais par effet de frôlement, de caresse optique sur diverses surfaces. C’est parce qu’elle travaille sur ce que Beckett nomma « l’à peine à peine » que paradoxalement, elle offre dans ses stratégies de prises et de montage tout sauf une superficialité de parade.
 
Elle ne farde pas. Au contraire. Sans pour autant opter pour une esthétique réaliste. Et tout est question de montage. Le monde devient un signe que l’art entérine et déplace. Mais pour que celui-ci soit vraiment puissant, il faut que l’on ne s’en aperçoive pas. Le réel, « tout » le réel est là, mais dans un premier temps, mais Il est substitué et transcendé. L’artiste crée des « attentes » pour demander à celle ou celui qui regarde de la réactiver à travers ce que la créatrice propose et qui ne se « donne » pas.
 
Les histoires de papier de Marie Bauthias entraînent en particulier des voyages. Entre autres reprises sur fond blanc elle met en exergue des supports utilitaires renvoyant autant aux carrés blancs de Malevitch qu’aux astuces de l’ancien mouvement « supports-surfaces ». 

Les expérimentations de l’artiste toulousaine chamboulent donc ce qui fut joué avant. La notion même d’image et d’œuvre change partiellement puisque les éléments construits et assemblés sortent du sacré ou de l’utilitarisme. Ce dernier aspect pratique perd sa stabilité pour passer vers un statut immuable et plat pour franchir le pont entre le réel et la plasticité.
 
Les combinaisons et collages créent de l’illusion et de la beauté, loin des leurres et laideurs des premiers matériaux. Et il convient de s’interroger sur l’effet de loque qu’une telle approche engendre et comment elle « inter-loque » le regardeur. Se découvrent des masse-surfaces, de simples éléments matriciels d’où se dégagent des zones par textures et morceaux travaillés par un tel travail formel. Une iconographie unique parle au sein même de la matière papier sans renvoyer pour autant une quelconque gloire céleste de l’image.
 
Ce type de révélation invente une nouvelle cohérence (par tout ce que l’artiste défait) selon une imagerie surréaliste, abstraite et hérétique. Entre le proche et l’étrange, tout tient ici du plaisir et de la pensée. Là où demeurent des stigmates de l’usure du temps. Marie Bauthias renverse nos habituelles perceptions. Le regardeur s’accroche à ce qui reste. À une peau morte succède une autre peau. La première tombée en désuétude est remplacée par une renaissance. Des guenilles se dévoilent une manière éloquente en de telles opérations matérielles fascinantes.
 
Émerge un paradoxal réalisme d’une clarté déchiffrable et désirable, éloignée de l’art traditionnel. Avec son savoir-faire et une sensibilité extra-sensorielle, l’artiste invente un art profond sans pourquoi chez certains l’accepter aussitôt. Nul doute que, relevant du fantastique, ce qui saisit dans l’art à bras-le-corps et après un si long temps de rétention, Marie Bauthias a révélé et trouvé ce qu’elle avait toujours ignoré d’elle-même. Jaillit un faste laissant atteindre un plaisir et un sens à dresser et se reconnaître.

Histoire de nous assurer que l’art s’apprête en douce à se quitter, mais l’œil, se rappelant d’anciennes présences, recycle, découvre des arcanes non pour nous informer de la prétendue réalité du monde, mais invente de nouveaux rapports où des « restes » métamorphosés érigent la merveille et l’évasion face aux plus désarmantes et périlleuses révélations.
 
C’est toute la force de l’œuvre : ne pas mâcher le travail. Les montages de l’artiste devenant tigresse des papiers proposent des images qui nous devancent de quelques longueurs. Elles ne sont pas prêtes à l’usage, prêtes à être consommées car pratiquement prédigérées en de tels remodelages sans nous emprisonner. Au contraire.

Marie Bauthias, « Histoires de papiers », Galerie 21, Toulouse, du 7 novembre 2024 au 29 janvier 2025.