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Poésie
Plombier raté
,
j’étais naïf apprenti
je n’avais pas encore accédé
au savoir poétique-ouvrier
au savoir-faire comme on dit
maladroitement
je crois qu’il faisait chaud
on devait être en été, et c’était
pas très longtemps après
mon arrivée dans le Nord
guère plus d’un an après
ma sortie du service militaire
disons, été 1977 ?
Mardyck, Dunkerque, un
vapocraqueur en construction
le chantier était gigantesque
des tuyaux partout, des gros
des fins — impossible de comprendre —
des départs et des arrivées
tout partout, sans plan
évident — et quand on me dit
mets-toi là — je ne sais pas
où je suis — et quand on me dit
fais-ça — je doute voir le faire
savoir et faire, ce serait
droitement, l’adéquation instan-
tanée du dispositif, de la matière
géométrique — et de l’homme
debout, droit sur ses deux jambes
perpendiculairement à la tâche
épaules fortes, mains à la tâche
esprit et corps entier — jusqu’aux
doigts de pied — et convergents
la fatigue, oui, la fatigue
viendra — mais la trouille, elle
était déjà là, depuis
la première vue
il te dit le collègue qui vite te laissera
seul — faut pas rigoler — à la mise en
service dans ces tuyaux — ce sera chaud
— la vapeur ? forcément plus de
cent degrés — ça brûle, ça arrache
c’est l’imaginé — et toi, tu
ne connais rien à cette chimie, aux
pressions exercées — encore moins, ces
deux tuyaux à assembler, à quelle
étape du process ils sont — qui viendrait
lui expliquer, à cet instant, à l’intérimaire
ce qu’il en est
tiens, filasse, graisse, visse
— le reste va sans dire — les deux
parties assembler il faut —
à main gauche, la mâle est stable
— à main droite la femelle, tu l’approches
— mais c’est comme si toute l’usine future
venait avec — l’ajuster — pas d’angle, pas
de biais — et quand tu tournes, visses —
garde l’axe, ne perds donc pas — par
la grosse clé — la perpendiculaire que
tu fais avec eux
bon dieu
pourquoi je n’y arrive pas
il aurait fallu te laisser guider, crétin
par le dur métal, par le pas de vis
— écouter le contact du métal
sur le métal — et non pas croire que c’est toi
qui crée et impose la géométrie
bien plus tard en formation d’ajusteur
j’éprouvais la soudaine adéquation sensible
après combien d’échecs, d’insatisfactions
pourtant grande attention à bien poser
et serrer la pièce propre dans l’étau sans poussière
sans raison de dévier
et la fraiseuse, réglée
construite pour un mouvement perpendiculaire
la laisser aller
bon dieu, pourquoi
je n’y arrive pas
jusqu’au jour où
poser, serrer, voir fluide, exact, sans
colère stupide, sans effort qui dévie —
au passage de la fraiseuse un angle droit
parfait — et les faire se succéder, les angles
droits, jusqu’au cube complet, comme il faut
aux cotes requises
16 novembre – 10 décembre 2024
©Martial Verdier
Photos d’introduction © Martial Verdier, Naphtachimie, vapocraqueur, Lavera, Martigues.
