samedi 26 octobre 2013

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On ne peut pas dépenser des centimes — I/II

Première partie

, Werner Lambersy

On ne peut pas dépenser des centimes
pour Daniel De Bruycker

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1.

Il voulait voir le maître.
Aussitôt reçu, il demanda : qu’est-ce que Dieu ?
D’un doigt sur le bouton électrique, le maître plongea la pièce dans l’obscurité.
Le jeune homme reprit : il faut donc y renoncer ?
Le maître d’un geste identique ralluma ; ses yeux souriaient avec bonté.

2.

Maître, qu’est-ce que la mort ?
Quoi ? Dit le maître.
Et le jeune homme répéta : qu’est-ce que la mort ?
Quoi ?
Maître, qu’est-ce que la mort ?
Quoi ?
Et le jeune homme se leva tandis que le maître prenait sa canne pour sortir.

3.

Maître, qu’est-ce que la pensée ?
D’une main vive le maître attrapa une mouche qui passait par là.
Maître, dit le jeune homme déçu : mais ce n’est qu’une mouche !
Le maître ouvrit la main pour qu’elle s’envole à l’air libre où tout peut arriver.

4.

Une jeune et jolie femme se plaça devant le maître
Maître, qu’est-ce que l’amour ?
Le maître ouvrit la bouche, comme pour répondre, puis il poussa un cri terrible et se
tint silencieux en riant doucement.
La jeune femme, trouvant sans doute la réponse satisfaisante, sourit à son tour et
se leva sans un mot.
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5.

Le jeune homme venait à peine d’entrer et de s’asseoir respectueusement.
Aussitôt, le maître le gifla avec force.
Pourquoi, demanda le jeune homme dont les joues rougissaient ?
Mais le maître ne répondit rien et, avec la même force, frotta une allumette,
montra la petite lumière et alluma un cierge.

6.

Après un long moment de silence, le jeune homme, un peu gêné, demanda ;
qu’est-ce qu’un poème ?
Le maître réfléchit puis dit : reviens ce soir !
Il faisait une belle nuit claire et froide. Le maître était assis sur une terrasse,
Il fit signe d’approcher. Dans un grand baquet d’eau on pouvait voir la lune.

7.

Inlassablement, le jeune homme revenait. Jamais découragé, il questionna :
Maître, qu’est-ce que la nature ?
Le maître qui se montrait toujours vêtu avec simplicité et élégance,
marqua un temps, sembla hésiter puis retira son dentier et le posa à côté
de ses lunettes

8.

Un jour qu’il était seul, le maître, regardant disparaître vers l’horizon un vol d’oies
sauvages, enleva sa montre bracelet et la jeta dans l’herbe.
Il se sentit heureux et, sur le chemin du retour, se mit à chantonner.
Le soir même, quelqu’un, croyant bien faire, la lui rapporta.
Le maître remercia mais il se sentait très malheureux !
Dans son esprit, plus jamais ne passeraient d’oies sauvages.
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9.

Maître ! Maître, venez voir…
Un homme dansait avec grâce dans la rue, sa sébile posée à terre.
Le maître montra qu’il appréciait,
puis il demanda au jeune homme de trouver un verre d’eau.
Il en aspergea les pieds nus du danseur. Celui-ci s’arrêta étonné, mais
le maître lui dit : le vent agite tes feuilles, la pluie nourrit tes racines.

10.

Il arrivait au maître de s’endormir devant son visiteur.
Le jeune homme se tint coi pendant un long moment, puis n’osant réveiller le maître,
il imita le chat, miaula et se mit à gratter le bois de la table
Miaou ! Miaou ! Miaou !
Le maître sortant de son sommeil (ou faisant semblant, allez savoir !) fit aussitôt
Whoua ! Whoua ! Whoua !

11.

Il faisait mauvais. On entendait contre la vitre frapper l’averse violente.
Le maître semblait d’humeur maussade. Comme d’habitude, le jeune homme prit
place, mais avec précaution.
Le silence dura une éternité. Chacun regardait un point fixe dans le vide.
Soudain le maître s’exclama ; ça fera deux cents…
Tu allais me demander ce qu’est l’argent !

12.

La jeune femme arriva en retard. Lorsqu’elle pénétra dans la pièce,
d’abord elle chercha des yeux le maître,
mais elle découvrit sur le siège habituel, un grand miroir.
le maître avait calligraphié dessus ; aujourd’hui, c’est le jour du poème !
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13.

Comme il y avait déjà longtemps que le jeune homme venait, il osa demander :
Maître, qu’est-ce que le temps ?
Après un court moment, le maître puisa dans une petite coupe de cerises placée à
côté de lui,
en choisit une, arracha la queue, mangea la chair avec application
et un plaisir évident, puis déposa le noyau dans la paume du jeune homme.
Passé ! Présent ! Futur !

14.

Il fallait s’y attendre ! Un jour, le jeune homme demanda :
Maître, qu’est-ce que la vérité ?
Le maître respira plusieurs fois profondément, puis se levant il prit son lourd
coupe-papier,
alla droit vers le miroir toujours là et, de toutes ses forces, il balança l’objet
en plein dedans.
Effrayé, le jeune homme timidement demanda :
maître, puis-je emporter un morceau ? « Va, le bruit suffit ! » Dit le maître.

15.

Cette fois, ensemble, ils descendaient un fleuve dans une barque légère.
Le maître laissait tremper sa main dans l’onde bavarde ; le jeune homme ramait.
Attentif, il écoutait : Maître, j’entends bien mais que dit l’eau ?
A ces mots le maître se mit debout, se déboutonna et pissa dans le courant.

16.

Au pied d’un arbre, le maître jouait de la flûte. Il jouait mal
mais on se sentait bien.
Quand ce fut fini, et que le silence qui suivit le fut aussi,
le jeune homme, considérant avec émotion le vieillard chauve
et sans chapeau sous le soleil,
s’émut et dit : maître, pour vous, qu’est-ce que l’émotion ?
Le maître qui avait chaud se passa la main sur le crâne :
C’est ce qu’une perruque ne pourra jamais remplacer !
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17.

Ils avaient parlé de tout et de rien.
Encore un peu excités, ils se calmaient lentement
en regardant le crépuscule envahir la pièce. Enhardi par cette intimité,
le jeune homme se permit ;
maître, que peut-on faire contre la mort ?
Le maître réfléchit puis brutalement tira la langue,
ensuite, il approcha la théière et versa, mais le thé était froid.

18.

Debout sur la terrasse, le jeune homme semblait plongé dans
la contemplation d’un ciel pur
plus étoilé qu’une plage de sable sous la pluie.
Se tournant vers le maître resté à l’intérieur, il demanda : maître,
sommes-nous vraiment seuls dans l’univers ?
Le maître retira le plaid de ses épaules, sortit un mouchoir bien plié
et bruyamment se moucha dedans.
Est-ce que ça te va comme réponse ? Et il fit disparaître
la petite boule de tissus

19.

On entend de moins en moins la voix humaine, dit-elle ;
tout passe par des machines mais la voix humaine, c’est plus que ça !
Le maître sourit, se leva, s’approcha sans rien dire et lui pinça le bras.
Aîe ! Vous me faites mal !
Le maître, qui ne parlait pas souvent, ni beaucoup, lui dit
avec une sorte de tendresse : Jamais une machine ne pourra faire
ce que tu viens de faire…