dimanche 27 décembre 2020

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Nom de code / Lieu codé

, Marie Barbuscia et Noam Assayag

Quand la salle des attentes peut désormais être n’importe où, dans le rayon d’action des relais nécessaires pour être bien capté, qui formule ce message désormais universel ?

Le préposé aux préparlés.

À la suite de l’exposition des « Immatériaux [1] » organisée en 1985 par J.F. Lyotard, nous souhaitons nous souvenir qu’il fut possible de « communiquer une information sans la coder en la rendant manifestement intentionnellement manifeste [2] » pour saisir ce qui se trame au sein des bâtiments administratifs, lieux d’échanges régulés par un régime incarné, où le manifeste signe et saigne de sa présence. En pénétrant l’enceinte d’un de ces bâtiments, on bascule dans une double dimension symbolique car on ne peut dissocier le bâtiment administratif de la connotation qui s’est constituée au fil des siècles au point de faire partie intégrante de son architecture. Cela mérite enquête. Tour à tour, seront convoqués des espaces physiques tels que les services du Bureau fédéral de l’Immigration d’Ellis Island établis en 1892, le complexe administratif du Caire du Mogamma érigé en 1950, des espaces littéraires (Kafka, Perec), et des espaces cinématographiques (Alphaville, 1965 ; Orfeu Negro, 1959) où il sera question d’analyser la spécificité de ces espèces d’espace-interface. L’occasion pour nous de voir comment le contrôle s’incarne physiquement dans un cadre légal cohérent, entraînant la complexification inexorable des procédures.

Le succès de la dimension dystopique de ces tableaux administratifs a été tel qu’il a métabolisé dans la langue française deux adjectifs devenus de véritables lieux [du] communs : kafkaïen et orwellien. La rigidité de l’administration tend à faire perdre à l’écriture sa saveur, à chiffrer ce qui n’a pas de compte, à immatriculer ce qui est porteur d’un ailleurs. Les stigmates du « tout administratif » sont visibles à travers les espaces et bâtiments érigés, les formes et autre langues (procédures d’usages, terminologie empreinte de la novlangue [3]) et les évolutions successives des techniques car l’immense demande s’empare des innovations scripturales, de la photocopie aux outils numériques.

En explorant le lien entre techniques et société sous le prisme d’une anthropologie générale, nous pouvons penser l’espace comme étant une manifestation connotée du politique. Il s’agira de saisir à quel degré les espaces et techniques dans lesquels s’exerce l’administration sont pharmacologiques [4]. C’est-à-dire à la fois un remède, effigie d’un progrès qui se fait le garant de la vie sociale jusque dans l’anonymat des foules, un poison synonyme de chaos, de perversion et de laideur esthétique mais également un bouc-émissaire au sens d’exutoire.

Dans ce texte nous analyserons la spatialisation des activités administratives, ses formes et techniques allant des formulaires administratifs à la complexification en nuage des machines computationnelles. L’occasion de suivre la signalétique des administrations technicisées de plus en plus kafkaïennes où l’on ne fait qu’un avec K., d’y rencontrer ces employés de bureau réduits à leur fonction face à la machine qui fait nom (loi) et lieu (code).

Fait important, ce n’est qu’à partir de 1760 que les bureaux administratifs en France deviennent des lieux distincts afin de répondre à la professionnalisation de la fonction administrative qui lui est corollaire. La seconde moitié du XVIIIe siècle coïncide avec la centralité de l’administration qui est ainsi devenue l’instrument monumental du pouvoir étatique. Ces éléments conjugués ont eu pour conséquence de lancer un nouveau modèle architectural qui est à la fois l’incarnation de la Révolution française et le reliquat de l’Ancien Régime. Sans discontinuité franche entre les deux périodes [5], des demeures relevant de la vie honorifique et domestique sont converties en ministères par le biais « d’un processus de réadaptation entre la forme (le palais) et la fonction (le pouvoir) [6] ». L’autorité administrative fixe et figée en elle-même est illustrée à travers l’édifice ministériel et le bâtiment public. Ce qui fait dire à Chateaubriand sur le compte des ministères : « Les dépêches [qui] sont allées moisir dans nos archives avec le rendu compte d’événements non advenus [7] ».

Dans le tissu urbain, l’administration se met en scène physiquement et psychiquement. Elle doit se donner à voir à travers le perfectionnement de son système bureaucratique puisqu’elle entend manifester une « œuvre rationalisatrice » au sens qu’elle serait indépendante de l’expérience sensible. Cela performe un pouvoir nouveau à travers lequel se présuppose le statut de l’institution, ses personnels, sa réception sociale et le comportement qui est attendu d’eux. Les termes comme « administration », « bureaucratie », « ministère » sont employés après 1789 pour traduire l’existence des services publics désormais organisés.

Ce que le lieu-dit du code et de la loi

L’un des sens originels du mot « hôtel » nous interpelle car il convoque l’héritage d’une noblesse de l’habitation dont le nombre de chambres dépasse de loin celle du commun. À l’hôte de marque succédera le bâtiment public dont la promesse pourrait être : l’Etat, c’est l’hôte. C’est à l’aune de ce glissement que l’on peut comprendre que « Le Château » qui donne son titre à l’ouvrage de Kafka (publié à titre posthume en 1926) héberge bien une administration, séparée du village, à laquelle nous n’accéderons jamais. L’administration devient à la fois une « formalisation du réel » et une « transcription du formel ». La charge symbolique des édifices est porteuse d’une nouvelle conception de l’organisation administrative qui segmente les tâches, les responsabilités de chacun de manière cohérente même si cela relève d’une cohérence artificielle qui rationne plus qu’elle ne règle, c’est en somme, le lieu où le règlement est loi.

Le cas particulier étant séparé de son ensemble, le cas (K.) cède le pas à l’étude des cas. L’individu est sacralisé dans sa composante « en général », intégré à la société comme un membre et non plus comme une personne en particulier. Raison pour laquelle, Kafka fait dire à un représentant, « le maire » :

« Vous reprochez peut-être tacitement à Sordini, Monsieur l’Arpenteur, de n’avoir pas songé, par égard pour mes affirmations, à se renseigner auprès des autres bureaux. Ce serait précisément la faute à éviter, je ne veux pas qu’il reste une seule tache sur cet homme, même dans vos pensées. L’un des principes qui règlent le travail de l’administration est que la possibilité d’une erreur ne doit jamais être envisagée. Ce principe est justifié par la perfection de l’ensemble de l’organisme et il est nécessaire si l’on veut obtenir le maximum de rapidité dans l’expédition des affaires. Sordini n’avait pas le droit de se renseigner auprès des autres bureaux ; ces bureaux ne lui auraient d’ailleurs rien répondu, parce qu’ils seraient immédiatement aperçus qu’il s’agissait de rechercher une possibilité d’erreur [8] » [Nous soulignons].

Dans les rangées des couloirs du bâtiment administratif ou face au formulaire, la seule certitude du visiteur, c’est la réalisation simultanée que cet endroit est régi par des lois et qu’il n’en maîtrise pas les codes : c’est l’univers du « Château » de Kafka qui trimbale K. dans une errance sans fin. Que ce soit un bâtiment en dur ou simplement la désignation d’un espace (comme une simple tente dans un campement « provisoire »), ceux qui y viennent sont séparés de ceux qui y travaillent par un abîme. Qu’on y vienne pour demander un papier officiel, apporter un énième justificatif ou répondre à une convocation, un langage universel de l’arcane moderne s’y forme. On y affronte l’attente, l’erreur (sur la personne, la date), et le renvoi à un ailleurs (dans l’espace et dans le temps), pour n’obtenir en réponse à toutes ces démarches que l’écho d’une voix laconique : Il faudra revenir. Chaque service blâmant un autre pour le contretemps, des boucles de récursivité se forment, comme dans un hall aux miroirs où il est tentant d’abandonner, mais à l’inverse, la machine grippée, elle, n’abandonnera peut-être jamais sa poursuite de justification. Plus on s’en réfère à une officine en particulier, moins elle sera directement accessible, devenant un horizon mobile, ainsi K. peut toujours s’interroger sur l’incongruité du « service de contrôle ». On le retrouvera dans Alphaville de Godard à travers la question lancinante : « Vous êtes inscrits au contrôle des habitants ? ». On ne peut que la rapprocher de la conclusion assassine de K. arguant que « le fonctionnement de cette administration est tel qu’à la seule idée que ce service puisse faire un instant défaut on se sent saisi de vertige [9] ! ». L’erreur est humaine, le système ne l’est pas.

Perceptible dès la fin du XVIIIe siècle, ce vertige va se codifier au sein d’une tradition littéraire qui s’empare de l’occasion de décrire ce système par le biais d’une « narration théorisante [10] ». C’est la thèse que formule Bernard Lahire dans ce qu’il perçoit d’un Kafka « qui n’a cessé, durant toute sa vie d’écrivain, de tenter d’élucider les mécanismes de la domination, dont il avait personnellement souffert [11] ». En mettant en relief « le rôle central de la croyance en la force et en la puissance du pouvoir, dans l’existence et le maintien de ce dernier », il s’attache à décrire le type de marqueur « qui force le respect [12] », devant le système à l’œuvre, que ce soit la mécanique frénétiquement bien huilée de l’administration de L’Amérique ou les strates inviolables du Château. Ici, l’espace dompte l’arpenteur par cercles successifs. Cette fabrique d’inertie, évoque à chaque tour la réflexion d’Étienne de la Boétie, qui met à jour l’attraction quasi-complice [13] que peut exercer ce genre de système de domination [14].

Dans le cas précis du bâtiment administratif, traversé par un flux et reflux constant de visites, de requête et de convocations, il ne faut pas négliger le rôle faussement anodin d’un guichet ayant pour fonction d’atomiser la foule. Pour Michel Serres, qui analyse la manière dont on peut se placer aux différentes entrées d’un carrefour de communication, ce seuil de régulation « maximalement étroit » est la condition sine qua non d’un pouvoir exercé sur le plus grand nombre. C’est là que s’inverse le rapport de force, dans le « traitement » de la population qui y passe :

« [...] élément par élément [...] maillon après maillon, pour choix, rejet, acceptation : épreuve. Un par un : il suffit de peu pour s’assurer la peau d’un seul. Or la passion mimétique de la rareté pousse la population au goulot d’étranglement, devant le guichet, où elle s’écrase, où elle se bat, se piétine et se hait avec allégresse. Elle s’offre, exsangue, au couperet de quelques-uns. C’est la genèse du pouvoir, la solution au paradoxe de La Boétie : comment si peu de gens commandent au plus grand nombre [15]. »

Le Bâtiment Administratif est une situation, un état d’attente impuissante dans lequel on se trouve : personne n’est jamais en position de force face à une administration. Cela revient à poser qu’un monument est toujours déjà édifié sur la base implicite de postulats pour lequel cependant il nous faut adhérer puisqu’il s’intègre à notre espace urbain, « cette présence de l’architecture se manifeste par des édifices, ou plutôt des unités dont les dimensions généralement colossales sont accordées à notre société de masse [16] ». L’administration et sa flopée de ministères ou de bureaux administratifs qui l’accueillent sont autant « de manifestes, absorbés en eux-mêmes [17] ».

L’aura de la fascination qu’elle exerce est aussi saisissable à travers divers archétypes dressés du fonctionnaire. Indéniablement, faire tenir le réel dans des cases administratives, est un acte de transcription transformatrice, qui peut être le lieu d’une brutalité, le code d’une injustice. En guise d’exemple, l’espace singulier que représente Ellis Island, île située à l’embouchure de l’Hudson, à l’entrée du port de New York, où se dresse fièrement la statue de la Liberté. Historiquement, cette île a servi de point d’entrée aux immigrants qui poursuivaient en nombre entre 1892 et 1954, un rêve de « terre promise [18] » pour laquelle il fallait s’accoutumer à ses pratiques en passant le contrôle strict mené par les services américains du Bureau fédéral de l’Immigration. De ce jumelage architectural qui accueille en son sein des procédures médicales et administratives complexes, se joint un espace sonore composé de cliquetis des machines à écrire où les identités sont déclinées pour y être retranscrites sous une graphie performative. Incarnation d’une Alphaville où une machine-monstre recouvre la ville de son cerveau administratif, l’élément le plus caractéristique de cette île-guichet est sans doute ce qui ouvre la deuxième partie du texte de Perec :

« Les masses de migrants défilent lentement dans des “phrases formulaires” –nombre + d’émigrants en provenance d(e)+ nom de pays –en créant un effet de litanie [19] »

Cependant, il serait aussi bon de renouer avec la forme utilitaire que revêt l’écriture comme agencement même de toute transaction « dont la fonction [au sein des royaumes sumériens] revenait à rendre des segments de parole dans une comptabilité administrative où gisaient les noms propres des agents, des denrées et les nombres, dates et quantités, nécessaires aux calculs [20] » comme le soutient l’anthropologue Clarisse Herrenschmidt. Le liant entre l’architecture des bâtiments administratifs et la textualité qu’elle recouvre relève aussi bien d’un monde fantasmé que d’une réalité qui s’empare de chacun des individus croulant sur des « montagnes de papier » (autorisation, certificat, duplicata…) qui servent d’éléments presque monétaires ayant valeur d’échanges. C’est à la fois le lieu qui émet une monnaie (de papier) et qui réquisitionne constamment. Si la liste lexicale a pré-daté le texte littéraire, le bâtiment où l’on tient les listes n’a fait que grandir, et c’est le récit qui l’a peu à peu rattrapé.

Pourquoi parle-t-on des limbes de l’administration ? De quoi est-elle l’expression enfouie ? Sinon d’une temporalité à part, dont l’extrême lenteur ou l’incroyable frénésie est imprédictible, un lieu d’expérience de la contingence, où chaque passage rajoute un chapitre à l’épopée de l’exaspération unanime.

À l’entrée d’un tel bâtiment, un imaginaire injecté rencontrera en retour celui qu’injecte l’individu. Il s’agira donc pour nous de déraisonner en regardant autrement l’architecture de certains bâtiments administratifs et leur ombre portée. Présentement là, dans chaque culture, sous des aspects architecturaux variés, les bâtiments administratifs tels des temples dévoilent leurs surfaces innommées à la projection des hétérochronies qui structurent la communauté, dont ils deviennent l’espace commun par excellence en tant que dépositaire codé de la mémoire collective. De là, ils circonscrivent la nudité de l’espace en traçant un lieu qui se métamorphose en des hétérotopies [21], ces lieux autres dans lesquels s’exerce un mystère. Ainsi la monotonie d’un service des archives, ne l’empêche pas d’être un important lieu de mémoire consignée. Dans le film Orfeu Negro de Marcel Camus sorti en 1959, le protagoniste cherchant désespérément l’Eurydice de Rio se perd dans un immense bâtiment administratif, vide en ce soir de tumulte et de carnaval. Il demande alors son chemin au balayeur qu’il croise dans les coursives et qui lui répond :

« Il y a bien un Bureau des Disparus, mon frère, mais je n’y ai jamais vu un seul disparu. [...] Tu vois, pas une âme. Mais que de papier ! La maison en est pleine. Quinze étages de papier. Tu sais lire ? Moi, pas. »

Dans cette scène, la masse fantomatique de tant de paperasse est renforcée par le fait que le sol est jonché de papiers abandonnés, reliquats en devenir détritus. Même pour les « lettrés », encore faut-il pouvoir faire sens de ces documents chiffrés, parfois indéchiffrables, pour savoir les faire parler. Le bâtiment A. est le lieu-dit des intercesseurs.

© Orfeu Negro, 1959, Marcel Camus.

Intrusion au dispositif :

Rendez-vous au Bâtiment A.

Nul n’est jamais en position de force face à une administration rigoureusement réglementée mais toujours profondément informe — à moins d’être dans un tank, c’est à dire relever d’une administration étrangère.

Vous êtes dans le mauvais bâtiment.
Rendez-vous au Bâtiment B.

Bruxelles est-elle encore en Belgique ? Placer le centre administratif de l’Union Européenne dans la capitale d’un pays fragmenté entre flamand et wallon, relève d’une intention politique qui dresse les tréteaux d’une administration fonctionnellement visible mais sans aucune cohérence dans l’espace du dehors éloignant Bruxelles de son propre pays.

Le lieu du formulaire étendu au territoire

On passe parfois de manière continue du réel à la fiction. Ainsi, Alphaville fut tourné dans le futuristique quartier de la Défense des années 60. Inversement, la volonté moderniste de réunir tous les services administratifs de la capitale de l’Égypte au sein d’un même complexe a pu donner naissance à un « monstre » comme le Mogamma à l’orée des années 50, comportant bel et bien 14 « étages de papiers » où des millions de personnes ont défilé. Encore aujourd’hui, il représente le symbole d’une bureaucratie inefficace et corrompue [22] synonyme pour la population d’une série d’humiliation et de frustration à chaque renouvellement de papiers. Après plus d’un demi-siècle d’existence, le « Bureau des Passeports et des Nationalités » a lui-même développé une mythologie « kafkaïenne » à la fois universelle et proprement cairote. L’inflation du nombre d’employés qui y a triplé en 50 ans subdivise chaque tâche en épreuves de force où s’impose la servitude.

© Carte postale, Place Al Tahrir, Caire, 1952, Lehnert & Landrock.

À l’ombre de ces architectures massives, la connotation du mot « administration » vient compléter la pure définition du dictionnaire par une somme de représentations vécues, entendues, anticipées et colportées. L’administratif portant les germes de sa propre caricature, c’est aussi un sujet dont s’empare puissamment la satire, ce qui explique peut-être l’immense succès d’une comédie populaire égyptienne de 1991 intitulée Al-irhab wal kabab (Terrorisme et Kebab), où un monsieur tout le monde se retrouve propulsé par un coup de feu malencontreux au cœur d’une accidentelle prise du Mogamma. En France, ce trope est illustré par l’épisode « la Maison qui rend fou », qui reste dans l’imaginaire populaire l’épisode le plus mémorable du film d’animation Les Douze Travaux d’Asterix [23] en 1976 avec sa scène du « laisser-passer A38 » qui va mettre à rude épreuve les emblématiques gaulois, lesquels devront affronter le « Service des messages et nouvelles circulaires provisoires », le « Contrôleur général adjoint des affaires non transmises » et le « Bureau du contrôleur de coordination des archives à venir ».

La mémoire collective des abus bureaucratiques, souvent inversement proportionnelle à la classe sociale, s’attache aussi à l’anecdote du fonctionnaire conciliant ou salvateur. Après les affres de la Terreur de 1793, elle a pu s’incarner dans la figure de Labussière « un commis copiste au Bureau des détenus du Comité de salut public, [qui] s’y était pris pour tremper et déchiqueter les dossiers des prisonniers avant que ceux-ci ne parviennent au Tribunal révolutionnaire [24] ». Dans Le Démon de l’écriture, pouvoir et limites de la paperasse, Ben Kafka note qu’en 1802, le nombre grandissant de personnes qu’il était censé avoir sauvé était porté à 1200, incluant la totalité des acteurs de la Comédie Française [25].

Cas de conscience du commis ou de l’administrateur : en France, la création d’un numéro de code à 12 chiffres, unique pour chaque habitant, pose la question de la responsabilité de René Carmille, fondateur du Service nationale des Statistiques (futur Insee) sous le contrôle du régime de Vichy. Directement incriminé par les rapports [26] concernant le rôle des services statistiques démographiques dans la déportation des juifs et la spoliation de leur bien, il est pourtant défendu par ses héritiers comme résistant (Carmille est lui-même mort à Dachau) ayant délayé au maximum, sous des prétextes techniques, la livraison et l’exploitation de ces données. Collaboration, « grève du zèle [27] », contournement des consignes ou même fuite d’information : pour les fonctionnaires en contact direct avec ces données la routine des arithmétiques n’empêche pas que se posent de profonds enjeux d’éthique.

Car il existe bien des lieux dont on ose peu ou pas parler, qui échappent à la satire par la censure, des trous noirs du réel, où la masse fait parfois irruption, hagarde. Le 15 janvier 1990, quand des milliers de manifestants enfoncent les portes de l’énorme complexe administratif de la Stasi (la police secrète de Berlin Est), ils y trouvent des dizaines de milliers de sacs de papiers minutieusement déchiquetés [28] par les employés comportant des dossiers et photographies encore intactes, les concernant parfois directement. Quelques mois plus tard, tous les dossiers concernant des hommes politiques d’Allemagne de l’Ouest [29] seront à leur tour pilonnés par la « relève » administrative. Le spectacle glaçant des sommes gigantesques de fiches issues de la délation et de l’espionnage systématique de la population, organisées et annotées à la main, fait office de cadeau empoisonné pour des décennies. Le mode de stockage de cette forteresse de papier était déjà à cette époque (peut-être volontairement) obsolète, c’est désormais en termes de systèmes informatiques qu’il faudra raisonner.

En 2016, l’annonce de l’implantation des 20 000 m² du nouveau campus de Google, dans le quartier berlinois de Kreuzberg se termina par un camouflet. La compagnie du en effet renoncer à son projet en raison des protestations anti-gentrification, non sans avoir reçu la proposition cordialement ironique d’un élu local les incitant à porter leur dévolu sur les locaux inoccupés de la Stasi. La question sensible du traitement des données personnelles reste ainsi toujours marquée dans la mémoire urbaine de Berlin.

© Uhlemann Thomas, 15 janvier 1990, siège de la Stasi, collection des Archives Fédérales Allemande.

Pour comprendre cette arrivée de l’informatique, il est toutefois nécessaire de prendre en compte les problématiques surgissant dès la fin du XIXe. En 1870, la population Américaine avait tant grandi que le tri manuel des données du recensement devait demander pas moins de huit années d’un travail laborieux et criblé d’erreurs. On arrivait là aux limites physiques du système. L’introduction massive des machines mécanographiques lors du recensement de 1890 inaugure alors le régime d’une écriture proto-informatique, délimitant des champs de manière strictement négative ou positive, qui doivent impérativement pouvoir être « digéré » électroniquement par la machine. Celle-ci pourra alors se livrer à des opérations statistiques avec un rendement désormais supérieur à celui de n’importe quel être humain. Si l’écriture cunéiforme tirait son nom des poinçons qu’elle enfonçait dans l’argile (d’un côté un clou, de l’autre un point), avec la machine à carte perforée, on perce désormais directement le médium. Le courant passe ou ne passe pas, 0 ou 1. La tabulatrice d’Hollerith, inspirée de la réussite industrielle des métiers à tisser Jacquard qui pouvait contenir des commandes pré-programmées, décuple les moyens de l’administration pour dépouiller les réponses (les pro-cesser) d’une part et pour effectuer des requêtes et des recoupements d’autre part. Tous ces modèles successifs de machines et leurs « armées » d’opérateurs formées à la gestuelle mécanique mais pas forcément à la logique qui les sous-tend parachève la transformation du bâtiment A en infrastructure technique. Quand la Computing-Tabulating-Recording Company (CTR) fondée en 1911 devient l’International Business Machines en 1924, les trois lettres IBM forment l’acronyme de ce nouveau paradigme d’économie de l’information. Ses services rendus aux gouvernements du monde, littéralement pour les aider à compter, renforcent une forme de collaboration entre le public et le privé ayant la machine en son centre.

L’encodé, le refoulé

Ce n’est alors plus qu’une question de temps pour que cet input et output administratif à grande échelle, traduit en langage-machine, soit télé-transmissible d’un bout à l’autre du territoire. La production exponentielle de données désormais numériques, la nécessité de les stocker et d’entretenir autant de disques durs en réseau implique de nouvelles considérations architecturales : il faut refroidir tous ces circuits ou risquer la surchauffe, d’où résultent les plans de ces nouveaux étages souterrains, de ces kilomètres de câblages et de canalisations. Sans ces data-centers, pas de Smart City. À 35 kilomètres du Caire, leurs emplacements sont déjà choisis par la filière égyptienne d’Orange pour les infrastructures qui feront tourner le projet auto-décrit comme « pharaonesque » de faire sortir du désert un Nouveau Caire, une « ville intelligente » soutenue par une enveloppe totale de 45 milliards de dollars où doivent être délocalisés pour dégorgement le Mogamma et ses émules. Capitale officielle ou non d’un pays, la ville qui concentre les administrations, par leur poids en marbre et en béton, reste détentrice d’un pouvoir symbolique que n’efface pas le principe affiché de décentralisation des réseaux numériques.

La banalisation de ces espaces construits symboliquement sans interstice ni marge (sans espace en somme) répond nécessairement à ses formes textuelles administratives devenues impérieuses (procédure, rapport, démarche qualité) dont les codes intériorisés se sont conformés dans les murs réels ou computationnels afin de ne jamais perdre de données et d’immatriculer les individus. Loin de le faire disparaître, la dématérialisation « numérique » ne fait qu’étendre le rayon d’action de cette architecture à la ville entière en la transformant en réseau. Relier le « nom de code » au « lieu codé » à travers les bâtiments administratifs, leur inscription dans l’espace et les pratiques exercées en leur sein pour y déceler ce qui relève d’une suite de symboles textuels, transposés structurellement, et construits de manière plus ou moins ambiguë pour représenter et transmettre une ou des informations banales, confidentielles ou compromettantes, à la merci d’une indiscrétion.

S’il était possible au fil du XVIIIe siècle d’habiter le quotidien de ces hôtels (fut-il des Finances, des Monnaies ou de l’Intendance), il n’est question aujourd’hui que d’une vie diurne puisque le bâtiment administratif est celui qui se rythme aux horaires de bureaux, régulant parfois un quartier tout entier. Or, l’édifice qui n’est pas habité ne laisse pas de trace. Le télétravail des agents à venir viendra impacter d’autant plus cet écart entre le contenu et son contenant. Sera-t-il possible d’entretenir à perte des bâtiments statistiquement plus vides qu’habités ? La question même indique un changement d’époque. Il y a solitude de l’extrême dans les amas d’écrans-écrins qui loin de substituer le travail matériel dans un espace physiquement identifié ravivent les écarts. L’administration au-delà de son espace incarné est un espace créateur de normes.

C’est un nouveau modèle de gouvernement des normes qui est là, face à nous, avec les yeux d’un écran avant que ceux inanimés du robot ne viennent s’y mêler.

© Capital Homes Real Estate, 2018.

Promesse d’une efficacité absolue, cette nouvelle administration se veut omniprésente, recueillant les données des senseurs du mobilier urbain jusqu’à la traçabilité consentie ou non des individus. Inéluctablement, ce modèle se grippe en temps réel de nouveaux maux.

Pour conclure, il est intéressant de constater qu’un type nouveau d’organisation est structuré non plus sur les fondations d’un projet architecturé mais sur l’évolution technique et le développement des technologies de l’information et de la communication à travers ces espèces d’espace-interface dont les objets immatériaux censés faire le lien entre l’administration et l’individu sont chargés en paradoxes. Les interfaces de l’administration sont les nouveaux lieux de projection qui transportent l’individu devenu usager au cœur du système, ce qui semble lui garantir une plus grande autonomie et flexibilité en temps et en mouvement. En apparence seulement, car en désincarnant le bâtiment de son rôle disciplinaire « intentionnellement manifeste » du contrôle, celui-ci devient à travers cette forme plate (la plateforme), plus insidieux puisqu’il s’exerce instantanément, de manière continue et permanente dans tous les recoins, même inavoués, des existences. Ces nouvelles chasses à l’homme sont les terrains de jeu de l’immatériel avec des conséquences parfois vitales. Les dispositifs informatiques mis en place pour administrer ont pu émerger grâce à la décomposition du lieu physique du bâtiment sous des formes plus souples telle que l’interface en milieu ouvert le permet. Ces nouvelles technologies d’écriture comme toute rétention, saturent la vie des individus. Hyper-connotées, elles sont à la fois un savant mélange d’obsolète et d’ultra-sophistication.

Si le bâtiment administratif était le lieu de l’autorité désigné par un nom (qui est peut-être celle qui remonte au père [30] transmetteur de la loi — le « Nom-du-Père » — celui qui autorise et promulgue le texte de loi), le bâtiment administratif et sa fonction paternelle sont aujourd’hui complètement enfouis par les nouveaux procédés de l’immatériel. C’est-à-dire que si l’administration recouvre actuellement tout, elle n’en est pas moins latente ou cachée au creux des outils du numérique. Étymologiquement le terme « enfoui » en latin, descend d’« infodere » signifiant « creuser dans », l’architecture mise à l’écart au profit du serveur interne n’en est pas moins forte car elle s’installe plus profondément chez les individus.

L’interface [qui a remplacé le guichet] nous demande notre « espace personnel » mais est-il créé par nos soins ou assigné ? Soudain le service est indisponible, le serveur ne répond pas, la roue tourne, il n’y a plus de vertige :

Une erreur est survenue, capture d’écran.

Il est dès lors possible de parler d’un « code sans nom » programmé afin d’occasionner un refoulement chez l’individu qui perd de vu la représentation de la chose devenue innommable. L’administration installée sous les strates d’une architecture invisible n’est plus lieu nommé, elle est simple code.

Notes

[1Manifestation « Les immatériaux » présentée par le Centre de Création Industrielle du 28 mars au 15 juillet 1985 dans la Grande galerie du Centre national d’art et de culture Georges Pompidou qui interrogeait le rôle des technologies dans la modernité. Elle était placée sous la responsabilité du philosophe Jean-François Lyotard et de Thierry Chaput.

[2Épreuves d’écriture, ouvrage publié à l’occasion de la manifestation « Les Immatériaux », Éditions du Centre Pompidou, Paris, 1985, p.24.

[3Réglé par les textes et prononcé par l’administration préfectorale, le refoulement s’emploi aussi pour décrire le refus de séjour et la non délivrance de la carte d’identité à un étranger.

[4Au sens où l’entend Bernard Stiegler : http://arsindustrialis.org/pharmakon#sdfootnote2sym.

[5Ce qui fait dire à Natacha Coquery dans L’Espace du pouvoir : « Assimiler la révolution et la modernisation sans prendre en compte les efforts de la décennie précédente revient à nier une continuité certaine, dans la mesure où le processus de rationalisation était déjà amorcé », p.10.

[6Coquery, Op. cit., p. 8.

[7Chateaubriand, Mémoires d’Outre-Tombe, p. 239.

[8Franz Kafka, Le Château, Folio, trad. Alexandre Vialatte, pp. 99-100.

[9Kafka, Op.Cit., p.100.

[10Voir B. Lahire, « La fabrique littéraire de Kafka », in Franz Kafka, op. cit., pp. 305-316.

[11Lahire, Bernard. « Kafka et le travail de la domination », Actuel Marx, vol. 49, no. 1, 2011, pp. 46-59.

[12Ibid.

[13Largement développés par David Graeber dans son livre “Bureaucratie”, la violence et les aberrations qu’elle contient est autoproclamée par la règle et l’évaluation dans une société relevant désormais de l’ordolibéralisme. Il regrette la récession des grandes technologies d’émancipation entrainée par l’avènement de la bureaucratie et questionne la valeur morale que nous plaçons collectivement dans ses règles au mépris de leur ambivalence et des effets réels qu’elles produisent dans un chapitre au titre évocateur et à la formule assertive : “L’utopie des règles, ou pourquoi nous adorons la bureaucratie au fond”. David Graeber, Bureaucratie, Les liens qui libèrent, 2015.

[14De nombreux théoriciens ont révélé « l’installation progressive et dispersée d’un régime de domination » des individus et des populations. Il s’agit de « société de contrôle » (Deleuze, William Burroughs) ou des « sociétés disciplinaires » (Foucault).

[15Michel Serres, Le Parasite, Grasset, Paris, 1980, p. 203.

[16Françoise Choay, Pour une anthropologie de l’espace, Seuil, pp. 43-44.

[17Ibid.

[18C’est à travers la voix de l’écrivain Georges Perec dans le film Récits d’Ellis Island, histoires d’errance et d’espoir que nous apprenons la quête des nouveaux arrivants. Récits d’Ellis Island, histoires d’errance et d’espoir, réalisation de Robert Bober, scénario et commentaire de Georges Perec, production INA, 1979, couleur, 2 parties, 1 h 56 min. Les auteurs ont publié en même temps un livre : Robert Bober et Georges Perec, Récits d’Ellis Island, histoires d’errance et d’espoir, Paris, Le Sorbier/INA, 1980. (Rééd. P.O.L/INA, 1994.)

[19« Dans cette litanie, l’effet de totalisation et de mélancolie est créé par la reprise de la même formule, où le changement du nombre et du lieu opère les variations », L. Manea, « Pratiques de la liste de lieux et effets de style perecquiens », in V. Montémont et Ch. Reggiani, Georges Perec artisan de la langue, Lyon, PUL, coll. « Textes & langue », 2012, p. 177.

[20Clarisse Herrenschmidt, "Écriture, monnaie, réseaux" in Le Débat, n°106, septembre-octobre 1999, éd. Gallimard.

[21Foucault Michel, Dits et écrits 1984, « Des espaces autres », conférence au Cercle d’études architecturales, 14 mars 1967, Architecture, Mouvement, Continuité, n°5, octobre 1984.pp. 46-49.

[22Pour nuancer le propos, il y a surement eu des cas de bakchich et de favoritisme comme le souligne Khaled Diab, « Mogamma : Egypt’s other great pyramid », Aljazeera : https://www.aljazeera.com/opinions/2016/1/18/mogamma-egypts-other-great-pyramid.

[23Les Douze travaux d’Asterix, réalisé par René Goscinny et Albert Uderzo,1976

[24Ben Kafka, Le Démon de l’écriture, pouvoir et limites de la paperasse, Zone Sensible, 2013, p. 50.

[25L’histoire le met parfois en scène avalant les documents avec conviction pour les faire disparaître, comme l’immortalisera Abel Gance dans son film Napoléon en 1927 : un déchiqueteur à face humaine.

[26Eric Conan, « Les fichiers de la honte » in L’Express, 4 juillet 1996, https://www.lexpress.fr/informations/les-fichiers-de-la-honte_615261.html.

[27M.L. Lévy, 2000, « Le numéro Insee : de la mobilisation clandestine (1940) au projet Safari (1974) », Dossier et recherche Ined, n°86, pp.23-34.

[30Freud avait déjà esquissé le rôle du père dans la genèse des formes du pouvoir en évoquant le mythe d’Œdipe, Lacan en terminera l’analyse en affirmant que « le père est mort, c’est le Nom-du-Père » parce que « s’il y a quelque chose qui fait que la loi est fondée dans le père, il faut qu’il y ait le meurtre du père. Les deux choses sont étroitement liées – le père en tant qu’il promulgue la loi est le père mort » et concluant enfin que « le père est une métaphore » in Lacan J. Le séminaire, Livre V, Les formations de l’inconscient (1957-1958), Paris, Seuil, 1998, p.146 ; p.166 ; p.168. Nous notons également que Kafka avait rédigé un véritable réquisitoire adressé à son père : Kafka, Lettre au père, trad. Marthe Robert, Gallimard, 2002. Pour W. Benjamin, « tout indique que, pour Kafka, le monde des fonctionnaires et celui des pères se confondent » (1934). Qu’en dire à présent quand les fonctionnaires sont substitués par des machines ? Pour aller plus loin, Laurent, Éric. « Le Nom-du-Père : psychanalyse et démocratie », Cités, vol. 16, no. 4, 2003, pp. 55-61.

Frontispice : © “Précuisiné - préparlé” in Les Immatériaux, Inventaire, Catalogue d’exposition, Centre de Création Industrielle, 1985, p. 89.