jeudi 1er octobre 2026

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Nezahualcoyotl

, Denis Schmite

Je ne sais plus exactement pourquoi ni comment j’en étais arrivé à parler de lui.
Il me faut rassembler quantité de fragments éparpillés ici et là dans mon cerveau, bribes de mémoire et de vagues réminiscences, et c’est là un exercice vraiment difficile... Et puis, j’ai ressorti tout un tas de notes que j’avais prises, sortes d’emplâtres scripturaux...
Ah oui !... Il y a longtemps maintenant, mais pas tant que cela quand même.

« Ô mon prince, toi Nezahualcoyotl
Qui t’en fus au pays des morts,
Là où l’on ne se rencontre plus.
Pour finir, pour finir, je suis ici à pleurer
Moi Nezahualcoyotl,
Comment ai-je pu aller et me perdre au pays des morts... »

C’était juste au lendemain d’une grave crise, financière cette crise, une fracture à l’échelle du Monde qui fut cause de moult plaies ouvertes qui aujourd’hui encore sont loin d’être refermées. Ce jour-là le Maître en modernité et moi-même conversions sur la Complexité à partir de la Science, surtout lui, et de l’Économie, surtout moi, et comme bien souvent nos propos décousus nous avaient conduits à discuter de Politique, j’insiste sur le « p » majuscule, et aussi à évoquer la Vanité des choses humaines, beaucoup. Lui, le Maître en modernité, et moi nous digressions sans cesse, un travers incorrigible chez nous deux, et c’est ainsi que j’en serais arrivé à parler de lui, non pas du Maître en modernité mais de Nezahualcoyotl.
« Lorsque je chante les tourments de la terre,
Alors la poésie m’habite, et de mes entrailles sort la tristesse. »
 [1]
Je ne parlerai pas de nos échanges sur la situation politique et économique du Monde par rapport à la susdite crise car fastidieux ici, mais je vais tenter de résumer simplement le long exposé du Maître en modernité dans lequel il avait abordé plein de domaines pas faciles du tout et émaillé de réflexions philosophiques qui l’étaient tout autant.
Depuis un siècle au moins nous avons quitté l’ère de la Vanité, pesant héritage archétypal et religieux, pour celle de la Relativité, déclara-t-il. C’est la prise de conscience de la Complexité qui a revivifié l’idée de Relativité, pas uniquement celle d’Einstein mais de tous les savoirs. La question fondamentale posée par les sciences de la Nature, la Physique et la Biologie, est celle de la Réalité à propos de laquelle Gaston [2] a expliqué qu’elle se renouvelait par des rectificatifs continus formant un réseau d’approximations de plus en plus précises. Par conséquent la Science est toujours inachevée et la Complexité demeure à jamais son avenir. Le complexe va bien au-delà du compliqué, il n’y a pas de graduation du complexe, le complexe est ou n’est pas, insistait-il, et ceci du fait de l’entrée en jeu permanente d’une multitude d’éléments hétérogènes qui interagissent continument, interactions qui peuvent être troublées par la survenue d’évènements stochastiques, c’est-à-dire le Hasard. J’ai un ami qui est à la fois un ingénieur et un microbiologiste, de très haut niveau, qui dit que le Hasard intervient dans la rencontre, dans l’espace et dans le temps, du « Soi », notre organisme, et du « Non-Soi », un agent pathogène, virus ou bactérie, et que ce « Non-Soi » est une figure dynamique du Hasard. Le Hasard, ou plutôt sa désignation comme tel, doit être considéré comme le marqueur absolu de la relativité de nos savoirs, de l’incomplétude de nos connaissances. Le grand enjeu de toute science est de le repousser le plus loin possible chaque jour, de réduire son champ, à défaut de le supprimer totalement. Chaque nouveau pas que font les chercheurs les conduits à s’enfoncer davantage dans la gangue de la Complexité ce qui leur fait pointer du doigt que l’horizon de la Réalité est fuyant et donc que leur savoir est tout à fait relatif. À l’inverse de la Vanité, la Relativité n’est pas une fatalité mais un stimulant, même si le combat mené contre elle ne sera jamais gagné.
Nous avons hérité des vieilles modernités la croyance en un enchaînement linéaire des évènements et dans un certain nombre de circonstances nous ne nous autorisons qu’une vision fragmentaire de la Réalité pour ne pas faire vaciller nos certitudes cartésiennes. En se refusant à tout prix de considérer certains phénomènes comme non déterminés, à l’ancienne, nous nous trouvons tentés d’envisager des causalités parallèles et indépendantes qui se rencontreraient à l’occasion, qui se croiseraient fortuitement lors de ruptures de parallélisme, de brisures de symétrie. En vérité, il faut concevoir l’Univers comme le grand système complexe où tout, absolument tout, est en relation, où tout est interconnecté, un seul et unique organisme bien vivant dans lequel nous, humains, ne serions que d’infimes particules, une pincée de cellules d’un grand corps né un jour d’une fluctuation quantique du vide. Par conséquent, il nous faut résolument troquer le vieux paradigme mécaniste des modernités anciennes, la linéarité des évènements, contre le seul qui vaille, le paradigme systémique selon lequel tous les phénomènes de l’Univers sont présents au même moment et liés entre eux. Pour la physique classique le Hasard était désordre car pour qu’il y ait ordre tout phénomène, tout évènement, devait avoir une cause. La physique moderne avec son approche probabiliste a remis à peu près les choses en place, a rétabli un certain ordre dans le désordre « hasardeux » des vieilles modernités. Elle propose une nouvelle manière d’appréhender la Réalité, de réduire de façon substantielle l’ignorance, de connaître bien des choses sur les choses en les discernant par les traces fugaces qu’elles peuvent laisser et en multipliant les expériences et les calculs. C’est là comme un jeu très compliqué de mathématiques qui se déploierait dans un micro espace-temps ainsi qu’une démonstration pure de la beauté scientifique qui fait que toute la complexité de l’Univers pourrait se réduire à une poignée d’équations, voire à une seule, celle du Grand Principe.,
Pendant que le Maître en modernité discourait, quelques mots de Villon, tirés d’un dialogue entre son corps et son cœur, me revenaient :
- « Veux-tu vivre ?
–  Dieu m’en doint la puissance !
–  Il te faut...
–  Quoi ?
–  Remords de conscience, lire sans fin.
–  En quoi ?
–  Lire en SCIENCE, laisser les fols !
–  Bien j’y aviserai. »
 [3]
Nous sommes donc projetés très loin de « votre » Vanité qui n’est qu’une crispation sur la Mort, une tentative, plus ou moins raisonnante, de canaliser l’angoisse qu’elle inspire, poursuivait-il. Nombre de chercheurs en science de la vie que j’ai pu rencontrer se sont déclarés mélancoliques. Cette mélancolie ils ne la doivent pas à la relativité de leur savoir car eux ils s’investissent totalement dans leur mission, faire reculer le Hasard, mais au fait qu’ils soient confrontés quotidiennement à la dure réalité du Monde et obligés de contourner les multiples obstacles posés sur leur chemin afin d’accomplir de manière efficace et sereine cette mission, déplorable gouvernance des états, aboulie ou je-m’en-foutisme des princes, paupérisation croissante des populations, absence d’éthique et cupidité des acteurs économiques.
Ce fut là la conclusion du Maître en modernité.
C’est alors que je sortis prestement de ma poche le petit carnet qui m’accompagnait toujours et après l’avoir feuilleté tout aussi prestement je le citai, lui : « Même les princes finiront par mourir...Nul ne peut triompher et régner sur terre ». C’est Saint-Just qui a dit ça ! s’exclama alors le Maître en modernité. Non ! lui répondis-je, bien que ce soit sain et juste il s’agit de Nezahualcoyotl. Connais-pas ! réagit-il laconiquement. Et moi d’expliquer.
Nezahualcyotl, coyote famélique en Nahuatl [4], prince Toltèque et « tlatoani », souverain, de Acolhuacan-Texcoco, une cité-état alliée par le sang et par les armes à Tenochtitlan-Mexico, est considéré comme l’un des poètes les plus délicats de l’Amérique précolombienne, encore est-il difficile d’en juger après la Conquête et ses autodafés. Il fut le très exact contemporain de François Villon et tout comme lui un personnage pas vraiment irréprochable mais pas pour les mêmes raisons. Nezahualcoyotl était un guerrier farouche qui avait participé aux « guerres fleuries » des Aztèques et conduit de nombreuses batailles avec les chevaliers aigles et les chevaliers jaguars.
« Au fracas des boucliers
Se passent les jours
Des princes...
Votre fortune
C’est la guerre... »

On « fit gloire » à Nezahualcoyotl d’avoir tué une douzaine de rois de cités ennemies des Aztèques ou agressées par eux. La « guerre fleurie » n’était pas une guerre de conquête au sens strict du terme. Il s’agissait de se constituer un stock de victimes sacrificielles afin d’alimenter le soleil en sang et d’éviter ainsi sa disparition et la destruction d’un monde, la Mésoamérique, trait d’union entre un nord et un sud l’un et l’autre inconnus. Et puis il s’est débarrassé d’un rival en amour, un prince qui lui était cher pourtant et qu’il pleurera dans ses poèmes, Cuacuauhtzin, en l’envoyant se faire tuer dans un combat désespéré. Nezahualcoyotl fut un homme d’un lieu et d’une époque...terrible, mais elles le sont toutes ! Je vous rejoins donc en ce que tout est relatif.
« Ainsi ils se sentent heureux,
Les princes :
Avec les fleurs de mort,
Par les lames d’obsidienne,
Avec la mort dans la guerre. »

Mais au-delà de la guerre, Nezahualcoyotl aimait les chants et la danse au son des tambours, des tambourins et des maracas, les fleurs, roses, fleurs de cacao et de maïs, fleurs de corbeau, fleurs de mannite, les oiseaux aux belles plumes, quetzal, ara, alouette calandre, palombe, et puis la poésie, le « chant fleuri » car quand il parle de fleurs ou de chants, c’est le plus souvent de poèmes dont il s’agit, d’amitié et de noblesse aussi.
« Se répandent, se répandent nos chants
Parmi les gemmes, parmi les ors,
Se déploie l’Arbre fleuri,
Frémit et se balance,
Il boit le miel l’oiseau-quetzal.
Elle boit le miel la calandre de l’aube. »

« L’Arbre fleuri », le « tlaocan », duquel il est question ici c’est le lieu où se rencontrent les poètes ou, davantage qu’un lieu, ce qui représente leur union entre eux, les poètes vivants, mais aussi l’union avec les âmes des poètes morts. « L’arbre fleuri » abrite sous sa frondaison la poésie de tous les temps. Dans le palais d’Acolhuacan les poètes tenaient cénacle. C’est dans le palais d’Acolhuacan que se développait « l’Arbre fleuri ».
Il arrive que Nezahualcoyotl fasse porter ses chants par Yoyontzin, son avatar poétique, mais, le plus souvent il n’abdique pas totalement sa personne en établissant une manière de dialogue entre lui, le roi, et son double.
« Ici je suis venu,
Je suis Yoyontzin,
Et n’ai que le désir ardent des fleurs [...]
Ainsi je cueille les fleurs précieuses,
Les fleurs de l’amitié,
Nous deux unis, Ô prince,
Moi, Nezahualcoyotl, le roi, et toi Yoyontzin,
Je vais chantant mes chants fleuris... »

Vous avez défini les humains comme n’étant que d’infimes particules de l’univers-organisme. J’aime à considérer que Nezahualcoyotl et François Villon soient deux particules jumelles, des particules intriquées, qui comme vous le savez, évidemment, interagissent bien que très éloignées l’une de l’autre, comme par télépathie, un paradoxe pour certains physiciens d’une époque [5]. Ainsi, quand Villon se lamente :
« Où sont les gracieux gallants
Que je suivoie au temps jadis,
Si bien chantants, si bien parlants,
Si plaisants en faits et en dits ?
Les aucuns sont morts et roidis,
D’eux il n’est plus rien maintenant :
Repos aient en Paradis,
Et Dieu sauve le remenant »
François Villon, « Le testament », in « Villon, poésie complète », Gallimard et Librairie Générale Française, 1964.
.
Nezahualcoyotl reprend aussitôt comme en écho, ou alors c’est l’inverse mais simultanément, instantanément :
« Je vais les cherchant,
Me souvenant de mes amis...
Reviendront-ils jamais,
Reviendront-ils vivre ?
La mort ne nous frappe qu’une seule fois,
Une fois seulement, ici sur la terre… »

Et puis aussi :
« Il faudra qu’elle finisse pour moi
La confrérie des poètes ?
Il faudra qu’elle finisse pour moi
La confrérie des amis ?
Je suis Yoyontzin,
Avec les chants du dieu. »

Dieu ! Tout en participant à la guerre fleurie et en ayant probablement fait procéder lui-même à l’arrachement de quelques cœurs, avec répugnance dit-on mais par soumission à Tenochtitlan, Nezahualcoyotl s’est finalement affranchi du pléthorique panthéon aztèque dominé par Huitzilopochtli, le dieu-soleil, Tezcatlipoca, « le miroir fumant » dieu de la nuit et de la guerre, Xipe-Totec, dieu de la nature et de l’agriculture mais détenteur de l’affreux surnom « notre seigneur l’écorché », enfin Queltzalcoatl, le « serpent à plumes de quetzal » sujet de différents mythes, tous les quatre fils d’une déesse terrifiante, Caotlicue, « celle qui a une jupe de serpents », déesse de la terre et de la fertilité. Par rapport à ses frères, dieux terribles nés de l’imagination d’un peuple impérialiste et paranoïde, les Aztèques, Quetzalcoatl est une divinité plutôt bienveillante adoptée, avec des variantes, par la majorité des autres peuples de la Mésoamérique.

Nezahualcoyotl parle d’un dieu unique qui n’a pas de nom ni d’image mais plein de qualificatifs, par exemple « Celui-par-qui-vivent-toutes-choses » ou « Celui-qui-s’est-donné-à-lui-même-la-vie » ou encore « Maître du proche et de l’anneau des confins du monde ». C’est l’inventeur et le grand ordonnateur de ce Monde qui donne et puis qui reprend rapidement ce qu’il a donné, telles les fleurs qui sont trop vite fanées. Le dieu de Nezahualcoyotl est un dieu à la fois de compassion et de mépris.
« Une émeraude brute,
De larges plumes de quetzal :
Ton cœur, ta parole,
Ô toi qui nous engendras
Tu compatis à l’homme,
Et le regarde avec pitié. »

Mais aussi :
« Aigles et Jaguars, Ô mes amis,
Où irons-nous pour finir,
Nous qui sommes ici dans la douleur, Ô princes ?
Car il n’y a pas d’infortune :
Celui qui nous tourmente, c’est celui qui nous tue !
Ferme soit votre cœur,
Car tous nous partirons pour le lieu des mystères. »

Ce n’est pas ici l’angoisse de mort et le délire morbide des Aztèques. Non ! Nezahualcoyotl traduit poétiquement la détresse de tous les peuples de la Mésoamérique, détresse devant la souffrance qui marque la vie et puis la brièveté de celle-ci, devant la fragilité des civilisations elles-mêmes peut-être.
« Il n’est que dédain et arbitraire,
Celui par-qui-vivent-toutes-choses ! »

Dans ce dieu, certains ont vu Quetzalcoatl dont tous attendaient la réapparition parce qu’il s’était enfui, honteux d’avoir été abusé par son frère Tezcatlipoca, le dieu décrit comme étant le plus cruel de tous. Par la suite, les Aztèques ont cru le reconnaître au travers d’Hernan Cortez à la pâle figure dont les voiles de la flotte leur faisaient sans doute penser aux ailes des oiseaux qu’ils aimaient tant, et surtout quand il galopait sur son cheval blanc, un animal étrange, tandis que ses arquebuses foudroyaient tant de valeureux guerriers, chevaliers Aigles et chevaliers Jaguars. De la même façon mais beaucoup plus tard, dans le Yucatan, les combattants vieillis de la Révolution espéraient le retour d’Emiliano Zapata. « Il n’est pas mort Zapata, disaient-il, il va revenir sur son cheval blanc ». Plus tard encore, il est probable que le sous-commandant Marcos, dirigeant du mouvement zapatiste, ait utilisé le mythe en pénétrant à cheval dans les villages du Chiapas. Éternel espoir du retour de Quetzalcoatl !

« Les roses précieuses du vertige peignent mon cœur. »

Beaucoup d’histoires de cœur dans tout ceci ! Mais j’aime à croire que la belle âme de Nezahualcoyotl, un homme de son époque mais hors du commun, chevalier du soleil et poète des fleurs, habite le minuscule cœur de l’un des ces colibris ivres de pollen qui vibre comme une flèche en trouant l’air humide, l’enveloppe des grands volcans de la Mésoamérique.

Cette histoire, succincte, de Nezahualcoyotl semblait n’avoir intéressé qu’à demi le Maître en modernité. Ah ! Je vous reconnais bien là, s’exclama-t-il, la poésie ! Quoi, la poésie répliquai-je un peu vivement ? He ben, la poésie vous l’arborez sur votre poitrine comme une sorte d’emplâtre destiné à soigner toutes les meurtrissures de votre propre cœur ou plutôt comme un colifichet de chaman que vous frotteriez à chaque fois qu’une situation vous dérange fortement. Il n’avait pas tort ! Nombreuses sont les choses qui me dérangent en ce monde, pour ne pas dire toutes, et donc je le gratte souvent ce grigri de chaman.
Et puis la Vanité, poursuivit-il, qu’exprime à sa façon chantée votre Netzahualcoyotl, et que nous évoquons sans cesse vous et moi, ce n’est qu’un angle de vue parmi beaucoup d’autres pour considérer l’affaire humaine. La vanité c’est un thème qui relève davantage de la poésie que de la philosophie et donc, tout bien considéré, qui n’a pas grande consistance. Ce n’est qu’une méditation un peu simpliste, un ramassis de jolies images, pour exprimer notre désarroi devant les choses que nous ne comprenons pas tout à fait, et surtout un auto-apitoiement sur notre propre sort car c’est de notre mort dont il s’agit et pas de celle de la civilisation, encore moins de celle de l’espèce.
C’était un curieux homme que ce Maître en modernité qui s’affichait comme un postmoderne, un compagnon de route de Lyotard qui avait fondé selon lui une école à penser et non pas de pensées. Épistémologue brillant, débatteur infatigable, le roi des sophistes, il se targuait d’avoir une vision littéraire du Monde mais n’en affichait pas moins une défiance non feinte à l’égard de la poésie pure et reprenait à l’envi la formule d’Adorno « Écrire un poème après Auschwitz est barbare », et pourtant il citait sans cesse des poètes mais ceux qu’il avait choisis.
En ce qui concerne la Vanité, il n’avait que partiellement raison et par cette raison imparfaite il me projetait en pensée dans un ailleurs.
C’était par un soir rose de l’Inde, il y a très longtemps, dans un gros taxi-crapaud tout gris, sorte de voiture du peuple allemand mais de fabrication locale, qui me conduisait à l’aéroport de Delhi. Delhi est l’une des portes d’accès à l’Inde. À Delhi le colonisateur a ouvert la porte de l’Inde. Bénarès, elle, en est la porte de sortie privilégiée, sortie de la triste condition humaine, sortie du cycle douloureux des réincarnations, mais par ce soir rose de l’Inde j’oubliais Bénarès et je sortais par la porte d’entrée. Le taxi traversait Connaught Place, dérisoire témoignage d’une nostalgie entretenue par le colonisateur et qu’il estimait romantique. L’Anglais voulait être partout en Angleterre, voulait que ce partout ressemble à l’Angleterre, mais avec un troupeau d’esclaves exotiques à son service. Il y avait encore plein de gens qui circulaient sous les arcades de Connaught Place. Sur le terre-plein central certains se prélassaient et au milieu d’eux tournaient comme des mouches agacées par la chaleur persistante quelques medicine men improvisées qui vendaient à la sauvette des médicaments, donnaient de doctes consultations et proposaient de nettoyer les oreilles avec des morceaux de coton placés au bout de longues tiges en fil de fer. Ce soir-là la circulation était fluide, aucun taureau brahmane figé comme une sculpture de gopuram sur la voie circulaire comme cela arrivait parfois, et on débouchait rapidement sur une artère parfaitement anonyme c’est-à-dire en tous points semblable à celles qui conduisent aux aéroports internationaux de toutes les capitales du Monde.
Appuyé au poteau d’un feu tricolore, se cramponnant à lui pour ne pas tomber, un jeune homme très mince, vêtu uniquement d’un pagne de cotonnade et d’une espèce de turban couvert de grosses taches de sang, faisait des signes de désespéré aux voitures pour qu’elles s’arrêtent ce qu’elles ne faisaient pas. Tout son visage exprimait le plus extrême désespoir ce qui était étrange pour l’Inde où la souffrance est chose commune et supportée le plus souvent avec détachement, l’essentiel étant le karma et en aucune façon cette pauvre existence de passage. Renoncement des sages de l’Hindouisme qui ont parfaitement analysé la déité et ses desseins.
Parfois ce jeune homme s’arrachait de son poteau de souffrance tel, on l’imagine, un haleur de Rimbaud de son poteau de couleurs, les bras écartés en implorant un secours et s’élançait même au-devant des voitures. Quel drame l’avait conduit à ce carrefour ? Qu’est-ce qui avait bien pu le plonger dans cet extrême dénuement ? Quel fut son passé ? Quelle pourrait bien être sa destinée ?
C’était un homme de douleurs dans ce soir rose de l’Inde et moi, qui devait avoir sensiblement le même âge que lui, je me demandais qu’est-ce qui pouvait impérativement justifier que je sois là confortablement installé à l’arrière de mon taxi pendant que lui, ensanglanté, se cramponnait au poteau d’un feu de circulation. À partir de là, plus aucune question ne pouvait avoir d’importance. Dans le soir rose de l’Inde, un misérable jeune homme tendait un miroir, à moi, cet autre jeune homme assis dans un gros crapaud gris, miroir couvert d’un voile de tristesse que je n’ai jamais pu complètement déchirer. Vanité !
Cette histoire je ne l’ai pas racontée au Maître en modernité car trop éloignée de la matière de nos conversations, et puis tous nous avons, enfouies quelque part au fond de notre cerveau et quand même à fleur de peau, de ces vieilles tristesses nées de nos rencontres avec le Monde et qu’on ne peut que difficilement partager.
Il y a plus longtemps encore, en revenant vers Mexico j’ai traversé en bus un gigantesque bidonville, des kilomètres et des kilomètres de désolation, partout boue graisseuse, grisailles de tôle et noirceur de bois vermoulu. Toutes vitres fermées, ce bus roulait à pleine vitesse sur une autoroute qui surplombait le bidonville et malgré tout de forts relents excrémentiels l’envahissaient. Il avait été donné à ce bidonville, l’un des plus grands du Monde, le nom de Nezahualcoyotl, une injure faite à ce prince non seulement poète mais aussi architecte, un bâtisseur de palais et de temples, un concepteur de digues pour contenir les crues du lac de Tenochtitlan, la cité « des eaux et des montagnes », de parcs et de jardins, de systèmes d’irrigation, de canaux et d’aqueducs. Et pourtant Acolhuacan-Texcoco, capital culturelle de l’empire aztèque à l’époque de Nezahualcoyotl, est encore considérée par certains, avec exagération sans doute, comme l’Athènes du siècle de Périclès transportée ici, en Mésoamérique. Vanité !

« Ô l’éphémère instant des chants et des fleurs ! »

Notes

[1] Tous les fragments de la poésie de Nezahualcoyotl ont été empruntés à « NEZAHUALCOYOTL, Sur cette terre, à nous prêtée ... » (Arfuyen - 2010), traduction du nahuatl par Pascal Coumes et Jean-Claude Caër.

[2] Gaston Bachelard, l’un des pères spirituels, le principal, du Maître en modernité.

[3] François Villon, « Le débat du cœur et du corps » in « Villon, poésie complète », Gallimard et Librairie Générale Française, 1964.

[4] Le nahuatl est la langue des Aztèques qui s’est largement répandue mais avec quelques particularismes dans la Mésoamérique à l’époque précolombienne.

[5] Le paradoxe EPR, expérience de pensée de Einstein, Podolsky et Rosen, qui initie une polémique entre Einstein et Niels Bohr portant principalement sur la remise en cause du caractère probabiliste de la mécanique quantique, pour faire court.