dimanche 28 décembre 2025

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Narcisse en fuite·e…

, Ulice Deborne

Certaines facultés humaines diminuées mais avec un corps prothétique augmenté, produiraient peut-être de nouvelles générations de poètes primitifs, souvent incultes, parfois savant, éructant des « monoanalyses ».

Un monologue est le discours qu’un personnage se tient à lui-même. Le soliloque par contre, est adressé à un interlocuteur qui reste muet. Adopter cette attitude devrait enrichir dans le futur, les « monoanalyses ».

Pourrait-on concevoir aujourd’hui des images à faible visibilité, polysémiques, qui privilégieraient un sens plus profond que superficiel, et dont « l’aura » persisterait. Cette « aura » caractérisée par l’unicité, l’inaccessibilité, l’authenticité, dont parlait le philosophe Walter Benjamin ?
Se cacher peut-être pour les produire, alors que le contraire est la règle sur tous les réseaux sociaux. Sous le nombre infini des images qui défilent sur notre smartphone ou ailleurs, où toutes leurs qualités deviennent équivalentes, sauverons-nous l’imagination ?

Défendre peut-être son identité en la rendant multiple, camouflant ainsi une situation trop personnelle et imagée. S’opposer à sa localisation précise dans ce monde virtuel mondialisé, contrôlé par des algorithmes, des langages machines…
Ne devrions-nous pas prendre des noms d’emprunt, nombreux, pseudonymes plus ou moins loufoques, créer des mini films de nous-même, soliloques aux images déformées par les effets spéciaux ? Jouer à cache-cache avec nos identités ? C’est probablement ce qui est en train de se faire…

Ulice Deborne - Narcisse en fuite… Videomaton V

L’écrivain Fernando Pessoa avec ses hétéronymes, ces écrivains fictifs à l’identité autonome qu’il a inventés, nous donne aujourd’hui la mesure d’une possible résistance sur les autoroutes d’internet. Ainsi consommateurs et fabricants d’images, nous serions tous des poètes en action, plus ou moins selon nos capacités et nos désirs.
Arthur Cravan ne reste-t-il pas visionnaire lorsqu’il proclama en 1912 : « Dans la rue on ne verra bientôt plus que des artistes ». Rues, ruelles, impasses, du monde physique et du réseau…
J’ai rencontré des poètes inconnus et qui le sont restés. Les bienheureux !
Privilégiant une imagination poétique corrosive sur une rationalité technologique implacable…

« La poésie telle un virus ou une gélule sous cutanée semi-conductrice, deviendrait l’expression d’une idiosyncrasie langagière, dotée d’une hypersensibilité à fleur de peau ». Elle resterait le seul refuge à l’être de l’homme biologique, assiégé par les technologies de plus en plus invasives du contrôle des corps et des esprits…
Comme l’a écrit la poétesse et essayiste Annie Le Brun : « La poésie se doit d’être incompréhensible ».
Rendre aux mots leur nuit, ce moment ou signifier est compromis par la promiscuité d’un autre mot. Et offrir ainsi la liberté d’évoquer le reste à vivre, à jouir… car « Il n’y a pas de mots plus poétiques que d’autres » a écrit Pierre Reverdy surréaliste et poète.

Et si la poésie, restée sauvage dans le futur de nos sociétés, tentait d’échapper à la totale maitrise de l’intelligence artificielle, au-delà du sens et des sons d’une langue commune, enrobés par les effets spéciaux des tempêtes d’images numériques ?