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Smaris Elaphus
Mémoires interdites
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Il arrive qu’on trouve sur un banc public, sur la table d’un restaurant, sur le rebord d’une fenêtre, sur le siège arrière d’un taxi, ou dans tout autre lieu plus insolite, un livre abandonné.
On peut l’ignorer. On peut le prendre en main et parfois découvrir sur la page de garde un texte manuscrit, indiquant que l’abandon était volontaire et qu’il serait judicieux que le livre ainsi proposé à une nouvelle lecture soit ensuite remis en circulation. Chaque lecteur, chaque lectrice peut librement ajouter un mot, souligner une phrase ou corner une page. Le livre garde ainsi la mémoire de son périple.
Des enfants ont remarqué qu’il est fréquent de mettre en terre des êtres chers décédés et d’en conserver le souvenir par différents stratagèmes. Ils ont également constaté que des graines ensevelies, à la bonne profondeur dans un terreau nourricier, peuvent germer et des plantes ensuite grandir pour offrir au soleil de belles efflorescences. Ils se sont réunis en petits groupes pour organiser des cérémonies clandestines d’enterrement de leurs jouets préférés, dans l’espoir que leurs rêves puissent un jour devenir réalité. L’État est rapidement intervenu pour interdire le transport des jouets dans l’espace public.
Ayant constaté des allées et venues suspectes ainsi que des regroupements de plus de six individus dans des lieux de mémoire, l’État a promulgué une loi prohibant toute circulation à plus d’un kilomètre à partir des domiciles et rappelé le décret sur l’occupation de l’espace public interdisant d’être ici et ailleurs en même temps. En conséquence, les forces de police chargées du maintien de l’ordre sont partout et les physiciens prétendant que la superposition des « ici » et des « ailleurs » est une réalité quantique ont été interdits d’enseignement.
Dans certaines rues, on voit des recluses et des reclus étendre à leur fenêtre des tissus de couleurs, des robes, des tuniques, des vestes ou des foulards. Ces parures sont devenues inutiles depuis l’interdiction d’accéder au-dehors qui a rendu superflu le plaisir d’être, de rencontrer et de séduire. Ainsi la ville dansante est devenue un labyrinthe de rues vides habillées d’oripeaux, eux-mêmes rapidement réprimés parce que considérés comme subversifs.
Les accès aux plages sont désormais interdits parce que la contemplation nostalgique d’un horizon a été déclarée dangereuse pour la santé publique.
Seuls des bruits de révoltes peuvent habiter un monde sans mémoires. De percutantes sonorités, infimes d’abord, parce que personnelles, puis réunies en irrésistibles et tumultueuses clameurs collectives, occupent alors bruyamment l’espace public.