samedi 4 avril 2026

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Smaris Elaphus

Mémoire/Bruit

Frédéric Acquaviva

, Frédéric Acquaviva

J’aimerais dire que…
J’ignore si je suis le plus qualifié pour rendre compte de mon activité musicale. On le voit d’ailleurs avec les explications vaseuses des assassins dans les tribunaux, rien ne vaut l’œuvre et c’est elle qui doit fournir toutes les clés de lecture. Ce que je dis n’est à interpréter que comme une incitation à se pencher sur celle-ci, à aller sur la scène du crime pour l’habiter.

L’association de ces deux termes « mémoire – bruit » pourrait évoquer pour moi, davantage qu’une composition musicale ou l’espace d’un disque dur à bout de souffle, le son synchrone de quelque armée en marche. Il suffit de voir ce qui se passe en ce moment aux États-Unis ou partout dans le monde pour constater que la mémoire ne semble pas être la faculté la plus répandue. Or si la mémoire n’est pas associée à une pensée active et critique, celle-ci se confond avec un simple souvenir inoffensif ou nostalgique. Les souvenirs ne m’intéressent pas ; seulement les sur-venir.

La lutte des classes semble également de mise dans le monde musical.

Par ailleurs, le terme de bruit, dont on connait la signification de mauvaise définition d’une image, pose également de nombreux problèmes quant à son acceptation musicale. Depuis Luigi Russolo et son Art des Bruits de 1913, depuis la musique concrète de Pierre Schaeffer en 1948 et depuis la nuit des temps et tous ses précurseurs tel qu’Edgar Varèse ou si loin de nous, le Clément Jannequin des Bruits de Paris de 1528, l’idée était d’élargir le spectre sonore en incluant – ou dépassant – l’instrumentarium séculaire.

De nos jours (2025), on perçoit encore cette dichotomie entre la pureté d’un monde instrumental qui serait le synonyme d’une musique acceptable et cette étrangeté, barbue – cf. mon ouvrage « Enquête de flagrance pour musique létale » [1] – qui serait le bruit non domestiqué. La lutte des classes semble également de mise dans le monde musical où deux camps s’observent dans le plus grand mépris incarné par leurs musiques : pures de tout bruit ou pures de toute référence directe à l’instrument et sa maîtrise, comme dans nombre de concerts dits expérimentaux (pour moi ce terme est une attitude scientifique, inhérente à la création et non de la copie et encore moins un genre en soi), où le code-couleur est dévoilé après dix secondes, des fois moins... J’ai pour ma part choisi un chemin assez peu fréquenté – j’y fais donc relativement peu de mauvaises rencontres – m’essayant à une unification des mondes sonores, en tentant de conserver toutes les dimensions propres à ces différentes entités. Il ne s’agit nullement d’une mondialisation sonore (au sens de Mc Donald, prêt-à-manger ou Jackson, Michaël) ni d’une synthèse, mais d’une mondialité sonore, selon la distinction essentielle d’Édouard Glissant. Ayant habité dans différents pays depuis 2010, j’ai développé ce tropisme jusqu’à extraire de mon corps toute sensation d’appartenance à quoi que ce soit, me sentant d’ailleurs bien isolé dans une époque qui clame son besoin identitaire et brandit son passeport à toutes les polices culturelles.

Extraits de la partition de £pØ@n®diØ$n
Photographies de l’enregistrement dans les studios de Radio France de la voix de Loré Lixenberg le 30 mars 2018.

Au XXIᵉ siècle, se réclamer du bruit — ou à l’inverse du non-bruit — est une attitude binaire dans la mesure où l’affaire est entendue.

Par conséquent, il me semble qu’au XXIᵉ siècle, se réclamer du bruit – ou à l’inverse du non-bruit – est une attitude binaire dans la mesure où l’affaire est entendue, nul sonomètre ne pouvant indiquer le degré de novation d’une conception critique de la pensée musicale. Les bruits, ces notes dépourvues du caractère assimilé d’une hauteur perceptible, ces « SHF » (sans hauteur fixe), ont montré comment, à les écouter, on pouvait en saisir leurs nouvelles caractéristiques et fréquences complexes. Mais cette opposition n’a plus aucun sens et ce depuis plusieurs décennies avant que je ne commence à composer de la musique au croisement des années 1980 et 1990. Cette époque marquait en effet l’introduction à prix abordable des samplers (échantillonneurs), direct-to-disk et ordinateurs personnels, qui permettraient de se passer de la caution des studios électroniques du type IRCAM (désormais prestataire de services pour Jarre, Jean-Michel) ou de ce qu’était devenu le GRM (groupe de réactionnaires merdiques) ou autre Muse en Circuit (fermé), sortes de petites entreprises qui allaient se spécialiser dans la destruction de leur esprit initial, bien à l’image de notre monde actuel, sans ambition créative, pour une musique bradée et qui ne restera pas dans les mémoires humaines, mais dans la rubrique comptable des pertes sans profits. Misère d’un petit commerce à l’abandon. Ambitions limitées sur fond d’hipstérisation.

J’ai tenté de résister à ce phénomène de destruction sociétale en méditant et m’éditant, hors et dans ce monde. J’ai survécu et suis encore et toujours habité à 58 ans de cette radicalité joyeuse qui fait que composer a conservé toute sa signification pour moi, tout en pulvérisant tout cadre généralement associé à cette pratique. Composer ne sera jamais composer avec l’ennemi, faire des compromis, mais un voyage en profondeur et sans retour, vers une mémoire du futur.

£pØ@n®diØ$n fut créé le 5 avril 2018 à l’Atelier de Création Radiophonique, France Culture, puis le 29 septembre 2018 à Hear and Now, BBC3.
Pour sa réception, consulter la revue Freeing #2 consacrée à Frédéric Acquaviva et dirigée par Yoann Sarrat où figure la lettre de protestation d’un auditeur indigné à l’occasion de la deuxième et dernière diffusion d’une de ses musiques sur France Culture, dix-neuf ans après K Requiem.
Extraits de la partition de £pØ@n®diØ$n

Composition, décomposition et recomposition d’une partition sonique illuminée.

Si les frontières et replis identitaires implosaient et si, par exemple, les corps sonores de villes, telles que Paris ou Londres, se donnaient à entendre de concert… ; si ces biopsies sonores prélevées un même jour aux mêmes horaires se refusaient de n’être que simple « field recording » – ces selfies sonores –, mais se révélaient être une musique débarrassée de ses victoires : composition, décomposition et recomposition d’une partition sonique illuminée par la voix de la mezzo-soprano Loré Lixenberg ; vous seriez alors à l’écoute d’un [concerto pour ville et voix] : £pØ@n®diØ$n, de Frédéric Acquaviva, co-produit par Irène Omélianenko (France Culture) et Philip Tagney (BBC Radio3).

Avec cette nouvelle musique (la cinquantième en 30 ans et la dernière à ce jour), j’ai voulu travailler à nouveau avec des matières sonores longtemps délaissées (depuis mes premiers travaux) et écrire une nouvelle page de ma collaboration avec Loré Lixenberg. Cette fois, sa voix serait mise en relation, en opposition, avec les sons de la rue et non plus avec un ensemble instrumental (Aatie, 2011), sa propre voix (Loré Ipsum, 2012) ou le Buchla du studio EMS (MESS, 2017). Vivant à ce moment précis entre Paris et Londres, pris dans la tourmente du Brexit et ses multiples conséquences, tant humaines que philosophiques, j’ai décidé de faire un portrait mêlé de ces deux villes, en choisissant d’enregistrer dans ces deux villes en même temps, le matin, l’après-midi et le soir, dans des quartiers populaires, bourgeois ou culturels. Comme je ne voulais pas faire un documentaire, mais bien une œuvre musicale tout en tenant compte du mélange des genres que je pratique depuis longtemps, je me suis concentré sur la prise de sons relatifs à des hauteurs de sons, qu’elles viennent d’animaux, d’êtres humains ou de machines.

Après une phase de recomposition de ces trois séquences à Paris et trois séquences à Londres, j’ai retranscris ces sonorités choisies sur partition pour la voix de Loré Lixenberg. Ce qui fait que pendant la première partie de l’œuvre (les trois séquences enchaînées, du matin au soir), on entend les sons réels de Paris, tandis que Loré Lixenberg chante les sons de Londres, puis, à l’exact milieu, les rapports s’inversent et ce qui était chanté devient réel et le réel devient chanté.

L’idée étant également de faire une musique qui travaillerait la notion de temps (et de mémoire) d’une façon très particulière et aussi de permettre à l’écriture vocale de faire éclore une variété de sons tels qu’il est difficile de les concevoir, tout en proposant une lecture assez singulière et radicale des glissements progressifs du réel vers sa forme sublimée.

À écouter, Frédéric Acquaviva : £pØ@n®diØ$n [concerto pour ville et voix] (2018, 56’30’’)

Extraits de la partition de £pØ@n®diØ$n
Toile aux typographies QR-Codesques extraite de sa série Musique Murale (2018-2020), mesurant 50 × 70 cm, sérigraphiée à 2 exemplaires et exposée à la Galerie Satellite à Paris deux jours après le premier confinement.

Notes

[1Enquête de flagrance pour musique létale, Frédéric Acquaviva, Les presses du réel, mai 2022, 10 €.

Smaris Elaphus N°03 : Mémoire et bruits
En librairie sur commande et en ligne
ISBN-10 ‏ : ‎ 2372282204
ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2372282208