samedi 4 avril 2026

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Magie du temps presque arrêté

Alessandro Vasapolli

, Jean-Paul Gavard-Perret

Les photographies qui ont le plus ému Alessandro Vasapolli sont celles de Robert Capa à Omaha Beach le 6 juin 1944. Pour le photographe italien ces images survivantes — floues, chaotiques — transmettent la terreur et l’humanité de ce moment avec une intensité incomparable. Il a toujours admiré le courage de Capa : il se tenait dans l’eau, sous le feu, pour montrer ce que le monde ne pouvait voir.

Dans les portraits d’Alessandro Vasapolli, le sujet n’est jamais donné frontalement ; il advient dans une vibration, une diffraction, une tension chromatique. Ce qui frappe d’abord, c’est la matérialité de ses photographies. Il ne délègue rien au hasard ni aux automatismes numériques. Il conçoit ses propres filtres, élabore des systèmes chromatiques spécifiques, contrôle le tirage comme un laboratoire intime.
 
Ce refus de la post-production corrective n’est pas un purisme : c’est une position théorique. L’image doit naître de la lumière elle-même, et non d’un artifice ultérieur. Elle est le résultat d’un dispositif pensé, presque architectural.

Dans certaines séries, le mouvement — notamment celui du corps — devient un terrain d’analyse du temps. La figure ne danse pas pour être représentée ; elle sert à décomposer l’espace, à fragmenter la continuité visuelle. Ailleurs, les silhouettes féminines apparaissent comme des présences à la fois révélées et soustraites : le regard cherche un visage, une identité, mais se heurte à une forme d’éclipse.

Ce manque est constitutif de l’œuvre. Il oblige le spectateur à compléter, à projeter, à douter. En ce sens, Vasapolli appartient à cette génération d’artistes qui considèrent la photographie comme un médium conceptuel sans renoncer à sa sensualité. La couleur, chez lui, n’est jamais illustrative : elle agit comme une énergie. Elle perturbe la lecture immédiate, introduit un trouble, parfois une forme de vertige optique.

Découvrir Alessandro Vasapolli, c’est accepter de ralentir. C’est consentir à ce que l’image résiste. Et dans cette résistance même, quelque chose se révèle : une photographie qui ne montre pas le monde, mais qui nous apprend à le percevoir autrement.

L’un de ses souvenirs d’enfance les plus vifs provient des films Super 8 de son père. Jeune, il avait voyagé avec ses parents dans certains des endroits les plus reculés et aventureux, immortalisant tout avec une petite caméra. Certains soirs, quand il était enfant, il sortait le projecteur et projetait ces films sur un grand drap blanc. Il était fasciné par tout le rituel : le bruit des bobines, le léger frémissement des images. Il voyait quelque chose de réel, mais transformé : ces scènes appartenaient à l’histoire de sa famille, mais à l’écran, elles semblaient venir d’un autre monde entre mémoire et fiction. Cette ambiguïté l’a profondément marqué.

Aujourd’hui, il utilise une large gamme d’appareils, du moyen et grand format argentique à un reflex numérique haute résolution. Son projet actuel implique un appareil 4×5 sur mesure équipé d’un dos numérique, un outil hybride qui lui permet de travailler avec la précision et l’intentionnalité du grand format tout en profitant des possibilités de la technologie contemporaine.

En dehors de Robert Capa, des artistes comme Alfred Stieglitz, Hugo Henneberg et Edward J. Steichen ont ouvert son imagination à l’idée que la photographie peut révéler des réalités juste au-delà de la perception ordinaire.
Parallèlement, il trouve une grande inspiration chez des peintres comme Toulouse-Lautrec, Pierre Bonnard et Édouard Vuillard pour leur utilisation de la couleur. Il admire aussi Zao Wou-Ki pour le lyrisme de son abstraction, ainsi que des mouvements comme l’orphisme, qui explorent la lumière, le rythme et la couleur d’une manière très proche de sa sensibilité.

Le désir de faire mieux à chaque fois est ce qui le pousse en avant. Et pour lui, la toute première photo Point de vue du Gras de Joseph Nicéphore Niépce, reste l’image fragile et granuleuse qui a marqué la naissance d’un nouveau médium. Dès ce moment, notre manière d’enregistrer, de mémoriser et de comprendre le monde a été transformée à jamais.

Mais si pendant des siècles, les outils photographiques ont évolué pour reproduire la vision humaine le plus fidèlement, Alessandro Vasapolli va dans la direction opposée : modifier la caméra pour qu’elle enregistre une réalité selon une logique perceptuelle différente. Ce n’est pas manipuler, mais au contraire, créer une photographie directe, non altérée, révélant le monde autrement. Allant bien au-delà de la représentation de l’espace, il explore des structures de l’expérience comme le temps, la perception et la continuité.

Et si le noir et blanc interprète la réalité, la couleur peut devenir interprétative selon une logique perceptuelle non humaine, comme il l’expérimente dans son travail. Pour lui, la technique est fondamentale, mais elle doit toujours servir le contenu et l’impact esthétique. Elle permet de dépasser les limites de notre perception biologique, mais elle n’est jamais un objectif en soi. Pour chaque photo, il contrôle tout pour créer le cadre idéal, puis laisse la magie se produire spontanément.

Alessandro Vasapolli, « Slipstream », Solo Show à la Fondazione Natale Capellaro, Turin (Italie), s’est terminé le 28 février 2026.