lundi 1er avril 2019

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Madame Action

HIRAÏ Yu

, Corridor Eléphant et Hiraï Yu

Un jour j’ai trouvé dans une boîte poussiéreuse un jouet d’enfance de mon mari.

C’était une figurine qui s’appelle Action Man [1], articulée et musclée de soldat pour jouer à la guerre.

À ce moment précis, j’étais en train de réaliser une série, « Kitchen Circus », portant sur le cirque réel et fictif. J’ai donc maquillé cette figurine combattant comme un pierrot pour en faire l’un des personnages de mon cirque imaginaire. Pourtant, à travers l’objectif, il m’apparaissait comme une créature bizarre, ni une femme, ni un homme.

Étant donné que je suis toujours attirée par l’ambiguïté aux frontières, je trouvais cet Action Man très intéressant. Par la suite, je l’ai déguisé en une femme élégante et tenté de la photographier comme si elle était vivante…

C’était là le commencement de la série de portraits travestis de « Madame Action ».

Après j’ai trouvé plusieurs Action Man usés dans différents vide-greniers à Paris, à Berlin, à Reykjavik, à Dublin...etc. Je les ai maquillés, déguisés et travestis en femme, en essayant chaque fois de leur trouver un caractère différent ainsi qu’un nom pour leur donner une plus grande personnalité.
Je présente une composition de photographie de la série « Madame Action » ainsi que des images de paysages réels pour créer un monde féérique.
Ce n’est pas moi qui raconte une histoire concrète. Ce sont les spectateurs qui imaginent des scénarios.

Notes

[1Action Man est le nom d’une gamme de figurines articulées commercialisée de 1966 à 1984 au Royaume-Uni.

À l’âge de vingt ans, j’ai quitté le Japon pour l’Europe. Au cours de la préparation des papiers nécessaires à mon départ, j’ai découvert que mon père était un zainichi, un descendant des Coréens venus travailler au Japon pendant les heures sombres du colonialisme.
Bien que né et ayant grandi au Japon, mon père avait perdu sa nationalité japonaise après la guerre et restait sans nationalité jusqu’à la fin de sa vie. Une situation complexe, rendue plus pénible encore par des discriminations persistantes, qui encouragèrent beaucoup de zainichi à dissimuler leurs origines. Mon père aussi, il ne m’a jamais raconté son histoire lui-même.
Depuis cette révélation, j’ai peu à peu fini par comprendre que la nationalité n’est pas une identité importante pour moi. Qui suis-je ? Mais je ne m’intéresse pas à définir mon identité par mon travail. Je préfère de le laisser dans l’ambiguïté obscure...
À cause de cette histoire de mon père, le thème de la « frontière » est devenu le cœur de ma démarche artistique, mais il ne s’agit pas pour moi d’un simple marquage entre deux mondes. Je perçois la frontière comme un univers propre, un espace physique et mental équivoque, un champ d’exploration ambiguë. C’est cette ambiguïté que je m’efforce d’exprimer par la photographie.