samedi 4 juillet 2026

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Les autos-tamponneuses

, Marc Corigliano

Le jour où mon oncle jean est mort un manège d’autos-tamponneuses est venu s’installer sous sa fenêtre.

Mon Oncle était aveugle, mais nul autre que lui ne savait à ce point glisser les unes dans les autres des coquilles vides de moules et les disposer en un demi-cercle parfait dans son assiette, sous nos yeux médusés.
Il fait nuit.
Les auto-tamponneuses sont rangées les unes à côté des autres, bâchées pour leur sommeil. Le grincement strident d’un camion poubelle se fait entendre.
J’ai le nez collé à la vitre.
Derrière moi, dans l’obscurité de l’appartement, une pendule hache menue le temps.
Mon oncle est couché sur son lit, tout habillé, comme s’il s’apprêtait à sortir (il ne lui resterait qu’à enfiler ses chaussures et à mettre sa casquette).
C’est la première fois que je vois un mort. J’ai failli écrire c’est la première fois que je vois mon oncle mort.
Ce n’est déjà plus lui. Bien que sa montre posée sur la table de nuit continue de donner l’heure.
Alors qu’il fait encore jour une employée des pompes funèbres passe. Elle me demande de l’accompagner.
Le cou de mon oncle est enflé comme s’il avait un goitre.
Avant même que je comprenne ce qu’elle fait cette femme me prend la main. Je résiste un peu. Elle me dit n’ayez pas peur. Et elle enfonce un de mes doigts dans la peau du cou de mon oncle, en m’expliquant que ce n’est là qu’une simple rétention d’eau.
Elle me dit encore, cela peut s’étendre assez vite sur tout le corps, il ne faudrait pas trop attendre de temps pour l’inhumation.
Pour passer la nuit ma tante m’a laissé la petite chambre qui sert de débarras et s’est aménagée un lit à même le sol dans la salle à manger, près de l’aquarium brillamment éclairé.
A peine endormi, j’entends un cri. Je me lève précipitamment. La chambre de mon oncle est éclairée.
Ma tante est là, debout en robe de chambre, penchée sur lui, en larmes, tremblante, à baragouiner je ne sais quoi.
Je la convaincs de retourner se coucher. Mais elle veut que je reste un peu auprès d’elle.
Je m’assois à ses côtés à même le sol. Mes yeux sont à la hauteur de l’aquarium. Sa clarté m’éblouit.
Soudain, elle se redresse brusquement et s’agrippe à moi. Je tente de la repousser, de me défaire de ses bras qui m’enserrent.
Je vois son corsage entrouvert, sa poitrine encore belle. Je vois dans ses yeux qu’elle voit ce que je vois et je comprends que c’est ce qu’elle veut.
Je vacille, et je pense que je vais basculer en avant. Mais au même moment mon attention est attirée par les poissons exotiques, par l’insouciance avec laquelle ils évoluent dans l’aquarium.
Dans la seconde qui suit, je réalise que j’ai oublié d’éteindre la lumière dans la chambre de mon oncle et je sens sous moi les doigts de ma tante se relâcher.
Je vois sa tête retomber sur l’oreiller.
Je vois ses yeux se fermer.
Je la vois s’endormir en ronflant.
Je me lève pour éteindre cette lumière dont mon oncle — ce mort qui ne peut plus vivre — n’a plus besoin et retourne dans ma chambre. Je n’ai plus sommeil.
Je regarde dehors, avec la sensation au bout des doigts du jeton offert à la fente des auto-tamponneuses.

LA VIE EST DIFFÉRENTE
Exposition de Marc Corigliano, du 3 au 11 juillet 2026, 10h-20h, galerie l’Atelier Cinq, Place Voltaire (locaux du PCF), Arles.
Vernissage dimanche 5 juillet à 18 heures.
Signature du livre « La vie est différente » par Marc Corigliano, le vendredi 10 juillet à 19 heures.