lundi 5 mai 2025

Accueil > Voir, Lire & écrire > Lire & écrire > Les Profanateurs

Les Profanateurs

à propos du Journal de Jacques Henric

, Guillaume Basquin

Ce qui frappe en premier le lecteur, dans ce Journal de Jacques Henric courant de 1971 à 2015, c’est son titre, Les Profanateurs. L’auteur s’en explique assez longuement dans sa préface, mais une simple consultation du Littré nous met sur la bonne piste : « celui, celle qui profane les choses saintes ».

On s’en rend compte très vite dans le livre, Henric profane essentiellement deux choses dans son Journal : le sexe comme espace possible du sacré et la figure du « grantécrivain » qui serait forcément un saint, voire un ascète. Ici, c’est-à-dire dans le Journal, les monstres sacrés que furent, pour nous, Pierre Guyotat et Philippe Sollers, ressortent humains trop humains : franche déconnade, alcool, sexe débridé, etc.

La deuxième chose qui saute aux yeux du lecteur, c’est l’absence revendiquée de travail littéraire sur le style de l’écriture dudit Journal : il s’agit d’une prise de notes sur le vif, avec énormément d’anacoluthes : « Une sorte d’équivalent à ce qu’est l’instantané en photographie. Vu, entendu. Clic ! Clac ! C’est noté » (in « Préambule »). Mais le premier exergue du Journal, emprunté à Michel Leiris, nous mettait immédiatement sur la bonne voie fort droite : « La grande difficulté qu’il y a à tenir un journal ; c’est qu’à chaque instant on se laisse aller à la littérature. Il faudrait ne même pas se soucier de construire une phrase. Ne pas faire comme quand on se regarde dans la glace. » Bien plutôt, donc, promener un vaste miroir sur les routes pour tenter d’attraper le réel des situations prises sur le vif : « 3 septembre / Dîner samedi soir avec les Cane, Catherine Devade enceinte, ventre énorme. Fin, sans doute, de son analyse. » (J’ai ouvert le Journal au hasard, à l’année 1973.) Écrire en plein dans tout [1] et au cœur des choses, voire, le plus souvent, de La Chose (sexuelle, et après Freud).

Ce qui nous amène directement au sexe, très présent dans ce Journal. Quoi de moins étonnant, pour qui a lu l’œuvre de l’écrivain et de sa femme, Catherine Millet ? Épouse qu’il n’hésite pas à profaner, selon les plus anciennes lois dites de l’hospitalité (le lecteur curieux pourra approfondir cette notion dans toute l’œuvre de Pierre Klossowski, sur lequel Henric a d’ailleurs écrit un brillant essai aux Éditions Adam Biro, en 1989). « 28 mai [1974] / Vendredi dernier, le dernier “coup” de Catherine dans le bois de Boulogne avec Tallon. […] Un mec perd sa capote, rechercha à l’aide d’une torche électrique, réflexion : “Faudrait pas qu’un môme tombe là-dessus demain avant le match.” Fantasme se réalisant, m’explique-t-elle. » Nous laissons à la dilection du lecteur le soin de découvrir la vie sexuelle complètement débridée du jeune Pierre Guyotat…

Autre sujet très important du livre, et même central : la politique. Normal, me direz-vous, puisque le Journal commence quelques semaines avant le fameux Mouvement de juin 1971, date du passage du groupe de la revue Tel Quel du communisme au maoïsme, par rejet du stalinisme du PCF, sous l’impulsion principale de son directeur, Philippe Sollers. On s’amuse alors de toutes ces histoires, pétards mouillés vus d’aujourd’hui, d’accusation de révisionnisme etc. (On se souvient alors du film La Chinoise de Jean-Luc Godard, et l’on sourit…) Plus important, et tout lecteur de la revue Artpress le savait déjà, il appert de ce Journal que chez Jacques Henric, et tout comme dans la revue Tel Quel, à quelques écarts près, la Littérature (L majuscule) ne fut jamais oubliée malgré la politique, et à la différence de journaux ou revues comme L’Humanité, France Nouvelle, etc. : politique de la littérature. Pas question de devenir jdanovien, c’est-à-dire de soumettre ladite littérature à un quelconque principe politique qui lui préexisterait : un « bon écrivain » se devant forcément d’être « de gauche », vu comme force de progrès, etc. On se souvient où nous menèrent de tels excès idéologiques en Union Soviétique, sous Jdanov justement : rejet de James Joyce considéré comme écrivain bourgeois, etc [2].

Mais il y a plus encore : Les Profanateurs, en tout cas pour tout lecteur s’étant intéressé d’un peu près aux productions du groupe Tel Quel, s’avère passionnant comme un thriller — un véritable page-turner : mais que va-t-il encore se passer ? et arriver à Pierre Guyotat ou Maurice Roche ou Philippe Sollers ? Qui va trahir qui ? Qui va rompre (la plus célèbre rupture étant celle de Jean-Pierre Faye), et pourquoi ? (Une certaine compétition entre mâles, peut-être bien ? « Pas de place dans le marigot pour deux crocodiles, dit le proverbe [16 juillet 1973]. ») Qui va censurer qui, et quoi ? (Souvent, c’est la presse communiste, si peu tolérante hélas, qui censure le plus… et même un Pierre Guyotat, à la fois dans L’Huma et Les Lettres françaises à l’époque de Littérature interdite.) Comment certains vont-ils se réconcilier — ou pas ?… Ah ! la politique… Mais laissons ici la parole à Sollers, encore et toujours lui, si présent dans ces pages : « Seule l‘œuvre a de l’importance ? Mais non. Seule la vie ? Mais non. Les deux sont inextricablement liées. L’amour, le sexe, l’alcool, les drogues, l’engagement politique, les amitiés, les brouilles (très importantes, les brouilles). L’écrivain a raison, il a tort […] » (in « Préambule »). Ce à quoi Henric ajoute : « La vie littéraire vire à une activité de mafieux. […] Après l’amour, prévoir la haine » (1er septembre 1973). Cela étonne-t-il quelqu’un dans la salle ?…

Le lecteur l’aura compris : Les Profanateurs de Jacques Henric est le contrepoint nécessaire, qui manquait encore, à l’indispensable essai de Philippe Forest racontant l’histoire de Tel Quel [3] : son contrechamp profane. En tant que l’un des derniers témoins survivants, avec Marcelin Pleynet, de cette époque utopique, l’époque Tel Quel, dernière véritable avant-garde littéraire, sa voix, son témoignage sont précieux.

Lisez le Journal de Jacques Henric, à qui on saura gré d’avoir toujours privilégié la Littérature sur l’idéologie !

Notes

[1Pour reprendre le titre d’un essai de Jacques Henric consacré au peintre Bernard Dufour, très présent dans ce Journal. (C’est aussi le titre d’un tableau, autoportrait, du peintre.)

[2Voir à ce propos dans Excès de langage de Jean-Louis Houdebine, Denoël, coll. « L’Infini ».

[3Histoire de Tel Quel (1960-1982), Le Seuil, coll. « Fiction & Cie », 1995, essai que l’on pourrait qualifier de « sacré ».

Les Profanateurs — Journal (1971-2015)
Jacques HENRIC
Plon, 544 p., 30 €