lundi 30 juin 2025

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Les Diaquarelles de Stéphane Belzère

, Diana Quinby et Stéphane Belzère

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Depuis 2019, Stéphane Belzère peint, à l’aquarelle sur papier, d’après des diapositives qu’il collecte auprès de proches et d’institutions. Un travail d’une grande intensité lumineuse qui reconstitue un monde d’une autre époque à partir d’images qui nous paraissent familières.

« Kodachro-o-o-ome
They give us those ni-i-i-ice bright colors
Give us the gre-e-e-ens of summers
Makes you think a-a-a-all the world’s a sunny day, oh yeah
I got a Ni-i-i-ikon camera
I love to take a pho-o-o -o-tograph
So mama, don’t ta-a-a-ake my Kodachrome away... »

En 1973, Paul Simon chantait l’éloge au Kodachrome, le film inversible produit par Kodak pour faire des diapositives, très apprécié pour ses « nice bright colors » – ses belles couleurs vives et ses verts d’été, nous faisant penser que le soleil brille dans le monde entier. Devant les Diaquarelles de Stéphane Belzère, qui recouvrent entièrement le grand mur de son atelier parisien, nous ressentons cette intensité lumineuse et les sentiments de bien-être et de bonheur qui l’accompagnent, aussi trompeurs soient-ils. Quelle que soit l’image représentée – celle d’une famille souriante assise sur la plage sous un ciel bleu azur ou bien celle de la révolution sandiniste au Nicaragua – c’est la couleur qui prime, éclatante, saturée, qui captive notre regard.

Depuis 2019, Stéphane Belzère travaille quasi exclusivement sur ce projet qui consiste à peindre, à l’aquarelle sur papier, d’après des diapositives préalablement scannées et ensuite agrandies sur une table lumineuse. Il ne peint pas seulement l’image photographique mais la diapositive tout entière, avec son cache et les inscriptions que porte celui-ci, nous renvoyant à l’objet lui-même et à son histoire. Héritière des images positives développées sur des plaques de verre et projetées à l’aide d’une lanterne magique au 19e siècle, popularisée au cours du 20e siècle avec la commercialisation du film Kodachrome, entre autres, la diapositive a connu son apogée dans les années 1960 et 1970 jusqu’à son déclin avec l’arrivée des techniques numériques au début des années 2000. Ceux d’entre nous qui avons grandi et vécu pendant ces années-là pouvons nous rappeler des « soirées diapo » en famille, ou des cours magistraux accompagnés de présentations de diapositives, avec le ronronnement du projecteur.

C’est justement un « voyage dans le temps » que nous propose Stéphane Belzère dans ses Diaquarelles, une excursion dans un passé pas si lointain mais vu à travers les yeux de tout un chacun. Le projet a d’ailleurs commencé de manière fortuite, lorsqu’en vidant l’appartement d’une parente âgée l’artiste a retrouvé une boîte de diapositives. D’abord touché par les images lui rappelant des souvenirs personnels, il a été également ému par ces photos d’amateur qui captent des moments de la vie de tous les jours d’une autre époque, d’une manière parfois maladroite. Il explique : « [La] photographie argentique n’était pas un processus si simple : les images “privées” que j’utilise sont souvent surexposées, sous-exposées, mal cadrées… [1] » Ainsi dans ses aquarelles, il reproduit les tâches de lumière, les poses inconfortables, les visages grimaçants, les yeux fermés…

Depuis sa découverte de cette première boîte de diapositives, l’artiste ne cesse d’en collecter : des fonds entiers lui sont confiés par des proches et aussi par quelques institutions avec lesquelles il entretient des liens, notamment l’École de Beaux-Arts de Paris où il a été élève de 1984 à 1989, ou le Musée Zoologique de Strasbourg. D’où la diversité d’images qui recouvrent le mur de son atelier : des vacances à la plage ou sur le dos d’un dromadaire en Égypte ; des étudiants aux Beaux-Arts en train de peindre ou de sculpter d’après modèle vivant ; Andy Warhol à la Fiac, la photo sans doute ayant été prise à son insu ; la foule autour du maillot jaune du Tour de France en 1975 ; le mur de Berlin, le masque d’Agamemnon, un tournesol, une bactérie vue sous un microscope… Les scènes représentées dans certaines Diaquarelles – des agriculteurs récoltant du foin ou une balade en canoë, par exemple – peuvent également nous évoquer des peintures de l’histoire de l’art, comme Les Meules de Monet ou les Périssoires sur l’Yerres de Caillebotte. D’autres réfèrent directement aux œuvres de l’artiste lui-même, notamment Diaquarelle n° 2, peinte d’après la diapositive d’un visage dans un bocal provenant du Museum d’Histoire Naturelle à Paris et qui figure dans son tableau monumental La Salle des pièces molles – Nocturne, de 2000, peint sur place dans ce même Museum.

*

Peindre des vestiges, s’inspirer d’un monde et des choses devenus obsolètes est une thématique qui revient régulièrement dans l’œuvre de Stéphane Belzère. Encore étudiant à l’École des Beaux-Arts, il installe son chevalet dans la réserve des plâtres au sous-sol de l’École. Autrefois des outils indispensables pour apprendre le métier de peintre, ces moulages de sculptures antiques ou néoclassiques ont été depuis longtemps relégués à la cave, entassés les uns derrière les autres, figés à jamais dans leurs draperies et leur contrapposto. Dans ses peintures, le jeune artiste leur confère une vitalité étrange, anachronique. La série de toiles qu’il produit, qui interroge les traditions de l’enseignement des beaux-arts et le statut du métier d’artiste, fait l’objet de sa première exposition personnelle en 1990 à la Fondation Taylor à Paris.

Quelque temps après et pendant une dizaine d’années, de 1995 à 2004, il investit un autre lieu chargé d’histoire, le Museum d’Histoire Naturelle à Paris, où il est autorisé à peindre d’après les collections et où il a réalisé une importante série, les Bocaux anatomiques, récemment montrée dans une exposition personnelle au Musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg [2]. Dans ces tableaux, des peintures vinyliques sur toile, toutes sortes de spécimens organiques, conservés dans des bocaux de verre dans le formaldéhyde, deviennent des paysages de chairs à la fois sensuels et dérangeants. Agrandis et richement colorés, ces restes du vivant nous interrogent sur la matière même de ce qui nous constitue, tout en captivant notre regard par l’onctuosité de la peinture.

Cependant, ce qui fascine l’artiste autant que les « pièces molles » qui flottent dans les bocaux anatomiques, c’est la couleur et la transcription colorée de la transparence. Ceci inspire la série de plus de sept cents petits autoportraits qu’il réalise en parallèle, de 1995 à 2013, à partir de son reflet dans la fenêtre dans son atelier la nuit. Face à son image dans la vitre, il scrute son visage et son corps traversés d’ombres et de lumières de la ville, comme s’il était devenu lui-même le spécimen en bocal et l’objet d’étude de sa peinture. Sa maîtrise de la couleur-lumière atteint son paroxysme dans un projet qu’il propose pour les vitraux de la cathédrale de Rodez, qui réunit de manière magistrale l’ensemble de ses préoccupations picturales. Réalisés entre 2003 et 2007, les vitraux revisitent l’iconographie chrétienne par l’incorporation des images d’anatomie humaine et animale. Des fragments de vie paraissent comme suspendus dans un milieu quasi aquatique et infusé de lumière, constituant ainsi une interprétation personnelle et audacieuse de l’incarnation et de la transfiguration de la chair.

*

Aujourd’hui, Stéphane Belzère poursuit son exploration de la couleur-lumière avec les Diaquarelles. C’est d’ailleurs avec cette nouvelle série de peintures qu’il a commencé à peindre à l’aquarelle, la transparence des couleurs diluées à l’eau et la blancheur du support papier étant idéales pour évoquer la luminosité de diapositives. Soucieux de perfectionner sa technique, il réalise de très nombreux nuanciers, dont certains sont accrochés dans son atelier et peuvent être vus comme des œuvres à part entière. Y figurent plusieurs gammes de couleurs, les primaires et les complémentaires, organisées en rangées de mélanges et de dégradés subtiles, nous rappelant la présentation alléchante de tubes de couleurs dans les magasins de matériaux pour les artistes, ou encore la grille minimaliste transformée en festin pour les yeux, une sorte d’abstraction géométrique née de la fascination pour la couleur et du plaisir de peindre.

Ce n’est donc pas un hasard que la toute première Diaquarelle, n°1, que peint Stéphane Belzère, constitue une sorte d’éloge à la peinture. Elle représente la diapositive Kodachrome d’un peintre – il ressemble à Monet, avec sa longue barbe et sa casquette – installé devant son chevalet en plein air sur la rive d’un fleuve, en train de peindre à l’aquarelle le château situé sur l’autre rive en face. Stéphane s’amuse à peindre une sorte de mise en abyme – il peint le peintre au travail, en miroir de sa propre pratique – mais en faisant un clin d’œil à son histoire familiale. Fils unique de Jürg Kreienbühl et de Suzanne Lopata, deux peintres investis dans une certaine tradition de la peinture figurative et travaillant exclusivement d’après nature, il lui était interdit, quand il était jeune artiste en herbe, de peindre d’après des photographies. Ce tabou était d’autant plus paradoxal que la famille était installée à Cormeilles-en-Parisis en région parisienne, lieu de naissance de Louis Daguerre. Si Stéphane s’est affranchi de l’interdit parental depuis longue date, c’est avec tendresse, et probablement avec un brin de malin plaisir qu’il peint, dans une autre Diaquarelle, n° 9, l’image Kodachrome de son père en train de peindre un paysage en plein air.

Si la pratique de peindre d’après des photographies ou d’après des images glanées sur Internet est devenue une pratique plus-que-courante, au point que certains critiques d’art se sentent obligés de souligner les distinctions – et ils ont bien raison de le faire – entre « peinture » et « image » [3], il semble que les Diaquarelles affirment, non sans un certain humour, la photographie comme une riche et quasi inépuisable source pour peindre, tout en soulignant que la photo ne peut être qu’un point de départ pour l’élaboration d’une œuvre en peinture. Précisons également que les aquarelles de Stéphane Belzère ne sont pas des peintures « photoréalistes ». La main de l’artiste est trop présente. Nous la ressentons dans le léger tremblement de la matière aqueuse ou dans le débordement discret d’une couleur dans une autre. C’est d’ailleurs par le biais de la couleur que les Diaquarelles, dans leur ensemble, reconstituent un monde à partir d’images qui nous paraissent familières et qui font partie de notre imaginaire collectif. Circonscrites dans le temps par leurs caches, ces images attirent notre regard et l’achemine vers une autre époque. Nous sommes enchantés par ces verts et ces bleus étincelants, ces « nice bright colors » qui ravivent nos souvenirs, qu’ils soient réels ou imaginés, et nous font croire, peut-être le temps d’un instant, que le soleil brille dans le monde entier. So mama, don’t ta-a-a-ake my Kodachrome away….

Mai 2025

Notes

[1Entretien avec Estelle Pietrzyk et Anna Millers, in cat. Mondes Flottants, Stéphane Belzère, Musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg, 2022, p. 50.

[2Mondes Flottants, Stéphane Belzère, Musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg, du 3 décembre 2021 au 27 août 2023.

[3Voir par exemple « Regards de la peinture » par Romain Mathieu, Artpress, n° 509, avril 2023, p. 50-52.

Diaquarelles, Stéphane Belzère

Galerie LÀ
l’art contemporain à la campagne
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du 10 juillet au 31 août 2025
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Photo Basel, galerie XII, du 17 au 22 juin 2025, Basel-CH