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Les Clairs-allants de Christine Piot
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Christine Piot n’est pas une peintre de la nature ou du paysage, mais ses toiles, de formats intimes ou de dimensions imposantes, évoquent parfois de vastes espaces qui s’étendent au-delà des bords du tableau, ou qui entraînent le regard vers des profondeurs mystérieuses.
Clairs-allants, c’est la belle formulation de l’artiste pour désigner l’ensemble des peintures qu’elle réalise depuis plus de vingt ans. Le terme est porteur de ce qui la fascine dans la peinture : la couleur qui génère la lumière, et les formes, produites par des gestes, qui créent la sensation de mouvement. Le désir d’explorer la couleur en tant que lumière, transparence et mouvement est né bien en amont des premiers Clairs-allants. Dans les années 1980, en contemplant l’architecture du Centre Pompidou et en particulier son escalator vitré, le déplacement perpétuel des personnes qui montaient et descendaient tout en étant traversées de couleurs et de reflets, lui a provoqué une sorte de révélation visuelle : « Je crois, dit-elle, que c’est là l’origine de mon intérêt pour la transparence et la superposition de plans [1] ». S’ensuivent alors plusieurs années d’expérimentations : l’artiste dessine, fabrique des sculptures, peint sur des supports transparents.
Faire venir autrement le tableau, non par l’application de la peinture directement avec un pinceau, mais par une série de gestes et d’interventions, voilà comment elle va procéder lorsqu’elle commence à peindre sur toile à la fin des années 1990. De tableau en tableau, Christine Piot élargit son répertoire d’outils et de gestes. Parfois, au lieu de superposer la couleur, elle l’enlève en appliquant un drap plissé et humidifié sur une toile préalablement recouverte de peinture. Plus récemment, l’artiste complexifie davantage ses compositions, démultiplie les interventions sur la toile. Si elle procède toujours par superposition d’empreintes — des empreintes « positives » créées à l’aide de draps torsionnés ou pliés et imbibés de couleur qu’elle pose sur la toile — elle oppose à ces mouvements ondulés des surfaces rectilignes ou des formes géométriques qui sectionnent ou fragmentent l’espace, peintes au pochoir à l’aide d’un pulvérisateur.
Dans cette approche très expérimentale de la peinture, la question se pose de la place du hasard dans le processus de création. « J’aime ne pas savoir au commencement à quoi ressemblera le tableau […], dit l’artiste. J’aime être surprise par de l’imprévu dû à la part d’indéterminé dans le résultat d’un geste et réagir ensuite au fur et à mesure d’actions qui échappent du moins en partie à mon contrôle. [2] » La peinture de Christine Piot s’inscrit dans la continuité de pratiques contemporaines qui interrogent le tableau et sa fabrication, et dont les procédés accueillent l’aléatoire. Si, au début de son parcours, elle pensait aux expériences du groupe Support-Surface, la méthode du pliage de Simon Hantaï, notamment dans la série des Mariales, et la série Déroulement de Judit Reigl ont été pour elle des sources d’inspiration. Sa peinture esquisse un lien également avec certaines œuvres de Monique Frydman, telles que la série des Dames de Nage, pour laquelle celle-ci avait mis en place un « stratagème » pour déjouer sa main et la maîtrise du geste [3]. Si Christine Piot ne peut pas prévoir ce qui se passera sur sa toile, elle procède néanmoins selon une succession de choix, d’abord ceux de la couleur et des outils à utiliser, et ensuite celui de l’énergie et du mouvement de son propre corps. Elle répond aux événements qui ont lieu dans l’espace du tableau lors de son élaboration, tout en cherchant un équilibre entre la maîtrise et le lâcher-prise.
Malgré toutes les couches de couleur superposées, la surface des toiles de Christine Piot reste lisse. L’impression de matière et de densité n’est pas tactile mais visuelle, presque immatérielle, comme de la lumière elle-même. Parfois, ces multiples interventions sur la toile génèrent une sorte de chaos proche du désordre de la nature sauvage, et dans lequel l’œil doit frayer son chemin. Le regard est tiraillé entre les profondeurs et la surface de la toile, instaurant un jeu de « push and pull ». Cette complexification du tableau n’est pourtant pas sans risque pour l’artiste. Elle doit se maintenir dans un état de grande sensibilité et d’écoute à ce qui se produit sur la toile, pour atteindre et ne pas dépasser le moment mystérieux où le tableau vibre de sa vie propre.
Image d’ouverture : Clairs-allants, à tire-d’aile 2025, tempera sur toile, 130 x 162 cm - © Chrisitine Piot.
Notes
[1] Un cheminement pour le regard, visite de l’atelier de Christine Piot avec Diana Quinby, film de Pierre Charpy, juin 2022.
[2] Courriel du 12 novembre 2022.
[3] Monique Frydman, « Le hasard dans l’élaboration du tableau », colloque Créativité scientifique et création artistique, Tokyo, Japon, juin 2002.



