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Voyages
Le voyage imaginaire II
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Suite du périple imaginaire qui m’a conduit de l’hôpital de Ville-Évrard en France, jusqu’à l’oasis de Timimoun en Algérie. Second épisode, un voyage dans le temps, les souvenirs et l’Algérie.
Maintenant, nous atteignons la côte algéroise que nous abordons par l’ouest et nous survolons alors le si célèbre site de Tipasa immortalisé par l’essai d’Albert Camus Noces à Tipasa (1936-37) dont je vous propose un court extrait :
Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les amas de pierres. A certaines heures, la campagne est noire de soleil.
Juste à proximité, à quelques kilomètres à l’est, voici le majestueux monument berbère dit Le tombeau de la Chrétienne qui s’appelle en réalité :
Kbour-er-Roumia.
Qui voit-on ? Le fantôme de la Reine fondatrice du site, Cléopâtre Séléné, épouse de Juba II ? Non, ma belle-mère, amoureuse des vieilles pierres érodées qui nous invite dans un large geste d’accueil à prendre possession de ce lieu.
Je vous invite maintenant à pénétrer au sein même du site et, grâce à ce qu’André Malraux appelle la proximité optique, de vous rapprocher (à les toucher) des bas-reliefs de l’époque romaine qui ornent ce site.
Puis voici Alger que je présente dans une belle gravure ancienne datant sans doute du début de la colonisation qui nous montre la seule Casbah entourée de ses remparts d’époque (avant 1830).
À propos de la Casbah, un autre fragment de rêve ressurgit, la rencontre de Catherine Poncin (artiste photographe qui a travaillé précisément sur ce site dans les années 2015) avec mon père, dans une apparition saugrenue en compagnie de Fernand Pouillon, l’architecte.
Voici donc mon père, habillé d’un smoking noir de bonne façon, portant son monocle, à priori très à l’aise parmi ces gens qu’il n’a jamais rencontrés (comme il l’a toujours été d’ailleurs) pratiquant le baise main avec les dames de la bonne société algéroise et une poignée de mains chaleureuse avec les hommes. À ses côtés, deux compagnons franchement douteux qu’il nous présente comme « mes associés » . En quoi ? Mystère.
J’ai juste le temps de lui présenter Catherine, dont il se dit très heureux de faire la connaissance « depuis que j’entends parler de vous », car son renom semble avoir atteint les « plus hautes sphères ».
Il évoque alors auprès d’elle ses séjours algérois :
– Vous savez, j’ai bien connu Alger pour y avoir été agent d’affaires !, sans plus préciser de quelles affaires il s’agit (elles ne pouvaient être qu’assez troubles !). Ce que j’aimais par-dessus tout, ajoute-il avec conviction, c’était d’aller me promener au petit matin dans la casbah, parfois en compagnie de Fernand Pouillon qui était alors de mes amis et qui venait puiser là sa veine architecturale. Quelle tristesse de voir l’état de délabrement dans laquelle elle se trouve aujourd’hui. Mais, ajoute-t-il un peu « vieille France », instruisez-moi donc de votre démarche photographique, j’y prendrai grande attention.
– Monsieur, répond Catherine sur le même ton un peu cérémonieux, puisque vous me posez la question, je vous répondrai que ce qui m’intéresse, à travers cette quête photographique, c’est moins de rechercher dans ce décor « pittoresque » des signes et des empreintes de la lumière solaire que de rendre compte d’une réalité architecturale, si belle soit elle et hélas si meurtrie aujourd’hui faute de soins et d’en exploiter les vertus poétiques. Voyez, en privilégiant un point de vue vertical, la lumière souligne alors à cru toutes les lignes des corniches, toutes les arêtes des angles, toutes les ciselures des balcons. Ainsi s’articulent vides et pleins sur l’horizon infini du ciel…
– En effet, répond-il, tout en examinant avec attention à l’aide de son monocle assis sur son élégante canne-siège les photographies qu’elle lui montre, cette vigueur des contours ainsi obtenue donne à vos photographies une fermeté et une netteté qui frappent l’œil, sans parler, bien entendu de leurs vertus poétiques…
Puis, sans même terminer sa phrase, il s’évanouit subito avec ses deux associés douteux pour on ne sait quels plans fumeux.
Et une dernière phrase lancée à la ronde dans une voix forte et sonore qui sent sa provocation existentialiste :
que je vous laisse interpréter comme bon vous semble.
Après cet intermède sur la Casbah, revenons à notre survol d’Alger. Je devine la localisation de l’hôtel de l’Oasis où je descendais quelquefois pour être au centre de la ville et dont je vous montre l’affiche publicitaire en modern style.
Puis nous survolons la commune de Bouzareah sur les hauteurs d’Alger (752 mètres), et je ne peux voir sans un serrement au cœur la maison et le jardin dévastés, revenus à l’état sauvage, que nous avions visités avec Martine et Arthur en 2009 alors qu’ils présentaient avant cette déchéance un aspect si raffiné.
Je ne peux m’empêcher de montrer cette photographie prise dans les années 1958 lors d’un dîner mondain dans cette maison de Bouzareah, où l’on voit entre autres convives, mon père souriant, sourire de façade (qui cache en réalité bien des vérités inavouables), regard tourné vers l’objectif et entouré de deux élégantes de l’époque.
Et ma belle-mère Denise T. (dans une photographie prise vers 1932 sans doute) sur son voilier, certes petit (22 pieds) mais remarquablement sportif, le fameux Star gréé en Sloop, qui venait juste d’être introduit en France, (et par conséquence en Algérie), évoluant avec adresse dans la baie d’Alger au milieu de navires de toutes sortes, marchands et militaires.
Nous laissons maintenant Alger derrière nous.
Très vite, une fois l’Atlas franchi, c’est le Sahara. Curieusement le dirigeable suit le même trajet que j’ai parcouru dans une petite Fiat de location en 2009 avec Martine et son fils, et seul en 2007.
Le Ville Evrard (c’est le nom que je donne à cet aéronef particulier issu du rêve) vole très bas, presque au ras du sol disons. Aussi reconnais-je les lieux que j’avais photographiés à cette époque et qui font ressurgir, comme autant de flashs visuels, les vécus d’un passé plus ou moins proche (qui ici peuvent remonter jusqu’à l’enfance) avec leurs sensations et leurs émotions, ci-dessous dans un montage panorama.
Eugène Fromentin Un été au Sahara écrit en 1863.
Bientôt nous survolons Bou-Saada
La seconde patrie du peintre orientaliste Etienne "Nasr ad Dine" Dinet qui possède un musée à son nom.
Maintenant un autre visuel de Bou-Saada, un document personnel : Martine T. au bord de la piscine de l’hôtel Kerdada (anciennement Transatlantique, construit en 1913 et rénové en 1970 par Fernand Pouillon). On peut la voir détendue, car, grâce à son intervention énergique, elle a convaincu le jardinier de l’hôtel de remplir l’élégante piscine dallée de mosaïques bleues d’une belle eau turquoise dans laquelle il est délicieux de se tremper.
Malheureusement la cuisine n’est pas à la hauteur, pastiche de médiocre cuisine européenne ; il est préférable d’aller dans un des innombrables petits restaurants de la vieille ville et goûter par exemple au fameux Zviti qui se décline comme suit :
Galette de blé cuisinée avec des piments verts et/ou rouges, de l’ail, des tomates parfumées à la coriandre fraîche et à l’huile d’olive — tout simplement délicieux, écolo, et, en plus, un accueil chaleureux, marhaban bikum, dit-on en arabe…
Maintenant un petit coup d’œil au cimetière si accueillant dans son environnement sauvage et encore préservé.
En poursuivant ma route, je vous présente ce paysage peint dans l’oued M’zi de Dinet en 1890 que j’ai photographié à l’exposition à l’Institut du Monde Arabe en 2024 et une photographie de moi de cette année 2007.
Pour conclure ce séjour à Bou-Saada, les ruines du Moulin Ferrero ; belle randonnée à une courte encablure du centre de la ville (une demi-heure à pied) et en prime un bassin naturel creusé dans la roche dans lequel on peut se baigner.
À partir de Bou-Saada, le Ville-Evrard pique plein sud-est South East bound, en direction de l’oasis de Djanet, 1900 kilomètres à parcourir.
Surprise : entre l’aéroport et la ville, je découvre le décor insolite dans ce coin perdu d’un film d’un ami cinéaste kabyle avec qui j’avais dîné quelques jours avant à Alger.
Je vous invite maintenant dans le parc naturel du Tassili n’Ajjer, célèbre pour ses fresques découvertes par l’ethnologue Henri Lhote en 1959 dont ici la fameuse vache qui pleure prise au cours d’une randonnée à dos de chameau.
Ce fut l’occasion de bivouaquer au milieu de nulle part et de goûter à la délicieuse galette de farine cuite au feu de bois par notre si gentil guide touareg.
Puis de Djanet, le Ville Evrard vire plein nord-ouest full Nothwest bound en direction de El Golea et Timimoun (route que j’avais empruntée en 2007 qui traverse de nombreux champs de pétrole). Cependant faire très attention, : malgré cette proximité de champs pétrolifères, on ne trouve aucun poste d’essence entre Ouargla et Ghardaïa.
193 kilomètres — heureusement les 350 derniers mètres en descente, car j’ai dû finir ma route en roue libre, plus d’essence (on me voit ici dans une station miraculeusement trouvée en bas de cette pente raide). Je revois aussi, à la sortie de Ouargla, au kilomètre 149, cet accueillant palmier qui me protège de l’ardeur du soleil. Justement, c’est l’heure du pique-nique. Au menu frugal : olives, thon (en boîte), vache qui rit, dattes (à proximité d’une longue et vorace colonne de fourmis).
Peu de flashes dans la partie du vol entre Ouargla et Ghardaïa, si ce n’est que, curieusement, surgit de nulle part une voie de chemin de fer enfouie dans les sables.
Plus au sud, nous survolons les approches de l’oasis de Ghardaïa, avec quelques vues prises du hublot...
Nous poursuivons notre vol toujours full West pour finalement survoler l’oasis de Timimoun surnommé L’oasis rouge, capitale de la région du Gourara, célèbre pour l’architecture de la ville tout en rouge-sang et son festival de musique.
Bel hôtel, toujours restauré par Fernand Pouillon dans les années 1970 - à éviter absolument, gestion déplorable. Autant aller chez l’habitant !
Et, en effet, après un court séjour dans la ville, logé chez un notable, et sur sa recommandation, je visite le circuit de Tinerkouk et son fort construit par les Français durant la guerre d’Algérie et restauré récemment avec talent. Je vous montre ici sa grande piscine dans laquelle j’ai pu me baigner sur invitation du jeune conservateur très chaleureux. Je ne peux m’empêcher aussi de vous faire découvrir la salle de bains privée du commandant du fort, restaurée à l’identique.
C’est aussi pour moi l’occasion d’écouter sur un vieux phonographe laissé sans doute par un officier français et, si j’ose dire, pieusement conservé, le fameux air de Joséphine Baker, J’ai deux amours que mon guide, le jeune conservateur me fait découvrir :
Quelques vues, repérées dans ce circuit de Tinrekouk, par exemple le cimetière de l’oasis de Ighzer, remarquable par son minimalisme que ne renieraient pas des artistes du land art !
Il semble que ce soit la fin du parcours. Maintenant le Ville Evrard fait demi-tour vers le nord. Une heure après, nous survolons les contreforts de l’Atlas, après avoir quitté le Sahara à la hauteur de Ksar el Boukhari.
Nous survolons l’Atlas.
Et soudain un flash : le monastère de Tibhirine, que j’avais visité une première fois dans les années 2000 avec DT et où j’avais rencontré Christian de Chergé, le père abbé du monastère (avec qui j’ai une lointaine filiation familiale). Souvenir de la conversation lumineuse que j’ai eue avec lui autour de la musique d’Olivier Messiaen et plus particulièrement du monumental opéra Saint-François d’Assise (quatre heures) dans lequel le musicien introduit des chants d’oiseaux (évidemment, Saint-François d’Assise, le saint qui parlait aux oiseaux). Comme le bienheureux François allait vers Bevagna, il prêchait à de nombreux oiseaux, et les oiseaux, exultants, tendaient le cou, étendaient les ailes, ouvraient le bec et touchaient sa tunique…
En 1979, Saint-François d’Assise est nommé Patron des écologistes par Jean-Paul II.
Plus tard, après l’assassinat des pères, j’ai eu l’occasion en 2009 de revenir sur ces lieux en compagnie de volontaires français et algériens venus donner un coup de main pour remettre le monastère en état.
C’était aussi l’occasion pour moi, grâce à l’initiative d’une des deux sœurs en service au monastère, dont la jeune et si belle Sœur Christine venue d’un lointain monastère du Liban, d’avoir pu consulter l’album de famille de Christian de Chergé dont je ne peux m’empêcher de vous présenter quelques pages extraites de cet album…
Et puis, une visite d’hommage aux sépultures des moines canonisés depuis.
Rêves souverains, ô rêves, mes beaux désirs, reliquats d’un passé proche ou lointain (intime ou pas), ressurgis en mille jeux de miroirs brisés, énergies cosmiques, chimères énigmatiques, langage sibyllin, échos de notre imaginaire éveillé issu des profondeurs de nos inconscients chaotiques, fenêtre(s) sur de nouveaux espaces, mais aussi images mémorielles vécues (ou pas), venez, ô venez rêves souverains, au-delà du réel, au-delà du connu, vous, oui, vous qui aiguisiez d’un ton impérieux l’infini de nos sensations, nous vous attendons, oui, nous vous attendons toutes les nuits avec tant d’impatience, avec vous, évadons-nous, oui, évadons-nous des liens des lourdes pesanteurs de notre quotidien, libérons nos chaînes d’esclavage, vive la liberté de penser, d’agir, d’aimer...

































