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Fantômes
Le voyage imaginaire
à la poursuite de mes fantômes
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Nous ferons remonter à la surface, grâce aux images photographiques, des lieux et des fantômes personnels : voyage aller-retour en deux étapes sur les traces d’un périple imaginaire qui m’a conduit de l’hôpital de Ville-Évrard en France, jusqu’à l’oasis de Timimoun en Algérie. Premier épisode, envol et survol de la France et de la Méditerranée.
« Le voyage est une sorte de porte par où l’on sort de la réalité connue pour pénétrer dans une réalité inexplorée qui semble un rêve peuplé de fantômes. »
Guy de Maupassant, « Au soleil ».
Récit de voyage publié dans le journal Le Gaulois en 1884.
22 heures, Hôpital de Ville-Évrard : j’attends avec impatience le passage de l’infirmier qui distribue le cachet (le « cacheton » comme le dirait Dominique G.), pilule miracle qui permet de s’endormir au plus vite et d’oublier les angoisses du jour. Ça marche, je m’endors, accompagné inévitablement du rêve que je tente de transcrire ici après une chute malheureuse dans la Seine dont je me suis sorti sain et sauf grâce à mes talents de nageur. Talents issus de mon enfance à Alger où, dès l’âge de dix ans, je nageais déjà avec aisance et insouciance dans la mer profonde de la baie d’Alger au sein de ce lieu très chic qu’était le Yatch Club d’Alger, dit le YCA. Ce n’était pas une piscine, mais la mer Méditerranée, deux millions cinq cent mille kilomètres carrés. Même si c’est une goutte d’eau comparé au Pacifique, c’est quand même grand !
Ville-Évrard a accueilli bien avant moi de célèbres patients artistes, d’abord Camille Claudel, internée en « placement volontaire » en 1913 par sa famille à Ville Evrard de mars à septembre 1914 — puis de septembre 1914 à sa mort en 1943 à l’hôpital de Montvergues dans le Midi et jeté à la fosse commune, aucun membre de sa famille (y compris son frère, le très croyant Paul Claudel) ne réclamant son corps.
Voici la célèbre sculpture, ici dans la version en plâtre, qui révèle sa rupture avec Rodin :
Et je pense à cette lettre à Rodin si révélatrice de la passion que la jeune femme portait à Rodin : « je suis couchée toute nue pour me faire croire que vous êtes là, mais quand je me réveille ce n’est plus la même chose. Je vous embrasse, surtout ne me trompez plus. » [1]
Ou encore à Antonin Artaud, interné de septembre 1939 à janvier 1943, sous le matricule 262602, dont je ne peux m’empêcher de citer un extrait d’une lettre que lui envoya son père, qui répond au beau nom d’Euphrasie : « Mon petit Nanaqui, on va te sortir le plus vite possible de cet enfer. »
Le rêve
Je suis dans mon lit d’hôpital, pavillon les Tournesols, je reconnais bien la simple petite chambre de huit mètres carrés rénovée dans les années 1970, avec ses deux petits lits — non médicalisés, faute de budget —, dont la fenêtre plonge directement sur le parc peuplé de puissants arbres, dans lequel j’aime à me promener et propice à des expériences photographiques.
La porte de la chambre s’ouvre alors, une silhouette souple et furtive [2] se profile. Je pense, bien entendu, qu’il s’agit de l’équipe d’infirmiers de nuit, mais non, c’est une jeune femme vêtue d’une curieuse et rare robe en haillons étudiés couleur de plomb signée Zandra Rhodesqui. Elle laisse entrevoir une peau translucide, sinon blafarde, une singulière coiffure faite de boucles, ondulations, mèches folles, élévations et chutes ; hélas le nombre de lignes que m’autorise la publication ne me laisse le loisir de décrire ses nombreux accessoires, bijoux, colliers, ceintures... Sachez simplement qu’elle porte les fameuses chaussures Dr Martens à semelles épaisses, ce qui rehausse d’autant sa silhouette déjà élancée. Il émane d’elle un persistant parfum qui exhale une odeur inaccoutumée — la fameuse morbedizza)—, dérangeante pourrait-on dire. Je le reconnais, c’est l’obscur Serpillère d’amour d’Orlane qui a fait fureur dans les milieux Punk des années 1970 — on peut qualifier ce parfum de parfum contestataire post soixante huitard en rébellion contre les grands noms de la parfumerie, dont le plus célèbre est le mythique et intemporel n°5 de Chanel.
La femme se rapproche de mon lit d’une sublime démarche chaloupée [3], retire fébrilement ses chaussures, mais conserve sa robe couleur de plomb, se glisse alors sans complexe entre les draps et me considère de son regard fixe et brûlant [4], sa bouche se rapproche de la mienne et murmure dans une langue inconnue — en tous les cas de moi — sur un ton frémissant :
Em un prim sedem de moupo
L’embourgino, l’au quebonoi ! [5]
À ce moment, à ce moment-là précisément, je ressens, nous ressentons puisque maintenant, nous sommes deux, une vibration sonore qui parcourt la chambre ; curieusement la fenêtre devient hublot et le simple lit monacal d’origine se métamorphose alors en une couche luxueuse dont le châlit en ivoire massif plaqué en écaille de tortue soutenu par des pieds d’argent est d’une taille impressionnante, bien entendu les draps sont en soie. Force est de constater que cette modeste chambre d’hôpital s’est maintenant transportée dans un luxueux ballon dirigeable au décor intérieur très XIXe siècle, qui ressurgit tel que je l’ai visionné dans un film. Et nous nous trouvons désormais dans une cabine particulière pour adultes seulement.
Extrait du film documentaire Mémoires d’asile 1994 de Paule Muxuel et Bertrand de Soliers, saisie numérique, création en triptyque ©Viaris 2024
À nouveau la porte s’ouvre, cette fois-ci un steward vêtu de son uniforme aux armes de la compagnie « ta » fait son apparition et jette un coup d’œil distrait sans paraître nous apercevoir et se retire discrètement.
À travers le vaste hublot, nous découvrons maintenant une grande forêt, peut-être la forêt de Compiègne puisque notre dirigeable, auquel je donne dorénavant le nom de Ville-Évrard), aurait décollé d’une plateforme proche de l’hôpital. D’ailleurs oui, c’est bien la forêt de Compiègne, reconnaissable à ses arbres de hautes futaies.
Je distingue le petit village de Saint-Crépin-aux-Bois aisément repérable par sa belle église des XIIe et XVIIe siècles, surmontée de son élégant clocher Renaissance.
Le Ville-Évrard vole à très basse altitude, sa vitesse de croisière est assez lente, 130 km/heure, aussi je reconnais les lieux que j’avais photographiés à cette époque. Ils font ressurgir comme autant de flashs visuels les vécus d’un passé plus ou moins proche — qui peuvent remonter jusqu’à l’enfance —, leurs sensations et leurs émotions.
Notre aéronef vire maintenant plein sud, voici Lyon, la vallée du Rhône, un fort courant dérive alors notre route vers l’ouest, nous sommes assez chahutés par de fortes turbulences ; les verres en cristal et les lustres à l’ancienne tintent et créent un bel effet sonore nous faisant oublier notre sourde inquiétude ; d’ailleurs, nous sommes récompensés par la superbe vue que nous offre ce détour, le viaduc de Garabit, réalisé par Gustave Eiffel, encore en service de nos jours ; le voici en deux images, tel que nous l’avons vu, la si belle élégance de cette structure saisie d’un seul coup d’œil — Wöllflin dirait la belle élégance des lignes.
Le vent cesse enfin, nous reprenons notre route vers l’est, nous atteignons après quelque six heures de vol la Provence et un second flash visuel, La décharge d’Entressan, décharge à ciel ouvert dans les années 1984 parcourue de barbelés ou plantée d’épineux pour arrêter les déchets plastiques, maigre protection contre cette pollution industrielle.
Puis nous approchons Marseille, d’ailleurs voici les îles du Frioul au large du vieux port — quinze minutes en ferry — telles que je les ai photographiées en 2009, et où a été lu pour la première fois mon album fragments nomades initié par Christophe Galatry dans un projet collectif sous le beau nom de par ce passage infranchi.
Maintenant la pleine mer en direction d’Alger.
En survolant cette partie de la Méditerranée, je ne peux m’empêcher d’avoir un souvenir ému pour ma mère, disparue dans un accident d’avion plus ou moins sur ce trajet, même si je ne l’ai pas vraiment connue et n’en conserve aucun souvenir, si ce n’est cette photo prise, j’imagine dans les années 1945 dans son appartement de Marseille.
Après sept heures de vol, nous atteignons bientôt la côte algéroise.
(La suite au prochain numéro)
Notes
[1] Camille Claudel, Les couples mythiques de l’art, Alain Vircondelet, Beaux Arts éditions, 2011.
[2] Georges Bernanos, Sous le soleil de Satan, page 34
[3] Patrick Modiano, Rue des boutiques obscures, page 177
[4] Pearl Buck, Vent d’est, vent d’ouest.
[5] Georges Bernanos, Sous le soleil de Satan, depuis Mireille de Frédéric Mistral
(… avec une mince laisse de mousse,
l’enlace, l’amène s’ébrouant.)
Hors champ, la Grande bleue au loin mais juste en face, Marseille. Une traversée de vingt-quatre heures par paquebot et huit jours en voilier, plus ou moins selon le vent et l’état de la mer et la surface des voiles.









