dimanche 1er décembre 2024

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Poésie

Le réel où l’on se cogne

Sophie Patry et Jean-Michel Mau­bert

, Jean-Paul Gavard-Perret

Le poète Jean-Michel Mau­bert crée ce qui devient une rhap­so­die avant d’être un cal­cul. Il bou­le­verse l’œil du lecteur, et donne la beauté sans visage de Sophie Patry en ses selfies. Elle y est nue, mais déro­bée.

Une lumière de repli, une impasse blanche se fait jour, se dénouant à même la nuit de ses laves, ce qu’attise une distance ouverte. Mais cette présence est rame­née sur le corps. Elle est découverte par les mots d’une vadrouille et d’un accompagnement d’où renait un souffle antique.
 
Cette poésie métamorphose du réel reste l’inspiration que donne ce corps et ce qui peut lui arriver. Il y a là l’amorce d’une possible maladie. Et c’est comme si Maubert s’éveille sous une possible tempête.
 
Mais dans ce jeu des mots et de la photographie tout est entre-dit et entre-vu pour sauver sa vie et les difficultés devant elle.
 
Toutefois, personne dans ce dialogue n’est dupe, car aucun malade n’est à soigner. Le poète est avec la photographe sans condamner l’humanité, la conscience, le corps et sa beauté. Mais qui sait ? qui sait ? Ce livre nous déshabille. Sans doute et selon d’autres lectures, il ne fait rien, il nous tue jusqu’à la mort.
 
Le poète et le photographe se sauvent dans un chemin de passe qu’effleure le corps. Quitte des axes sombres de routes dures et l’entrée dans le ventre du champ, ici tout est possible de laisser l’esprit caresser les nuages et s’épancher, le vent dans le soleil dardant le blé encore en herbe.
 
Ténue et nue, la chair dans chaque poème respire en silence. Elle semble éphémère, secrète derrière un bout de glaise. Sa voix sort des paroles sincères du poète dont les mots et les photos ne disent pas plus que le moment. Impalpable, la mélodie porte hors d’ici cette nature qui nous fond.
 
La fée ne nous voit pas en y plaçant sinon des codes, mais des impératifs. Il y a là un foyer, un lieu comme mangé par la vie, mais sertie d’humaine beauté.
 
Reste en conséquence l’éloge du secret par et pour la pho­to­graphe nue de nuée qui s’efface ou plu­tôt se laisse glis­ser et se retient en des pans qui des­sinent un bar­rage. Le voyeur apprend à attendre ce qui ne vien­dra jamais. Mais grâce au poète, une lampe est allu­mée dans une chambre ou comme dormir à la belle étoile sans souci de savoir qui il est, où il va (sachant d’ailleurs la fin de tout voyage).
 
La femme n’est plus ici l’esclave du fan­tasme. Sa présence est fixée par ses frag­ments et ceux du texte jusqu’à une fron­tière infran­chis­sable. Un tel échange ignore en consé­quence l’outrance ou l’illusion.
 
Et si la pho­to­graphe recule ses seuils de fran­chis­se­ment, l’écriture la rejoint et scelle un des­tin. La femme est nue comme un ciel entre hier et demain dans sa cho­ré­gra­phie immo­bile. Demeure la gra­vité de l’écriture qui devient une manière de se perdre ou de tout livrer comme la vie la plus brute.

Sophie Patry et Jean-Michel Mau­bert, « Frag­men­ta­tions — d’un corps », Edi­tions LPB, 2024,72 p. , 15,00 €.